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VINCENT Cédric - Le Téléportheur
Mis en ligne le 11 février 2008
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Martin Van Theur, un homme inconnu du grand public était pourtant le cerveau le plus visionnaire de notre siècle. L’humanité, dans toute son histoire n’avait produit qu’une poignée de génies de son acabit.
En 1974, Van Theur naît dans l’opulence d’une famille devenue milliardaire grâce à l’industrie métallurgique. Très jeune, Martin montre une incroyable facilité pour les sciences. Il obtient son baccalauréat avec mention à l’âge de seize ans. Avant sa vingtième année, il termine un double master, en physique quantique et en mathématiques, qu’il clôture par une surprenante thèse sur la théorie du chaos. Il refuse plusieurs postes dans le privé au bénéfice d’une place de chercheur à l’université de Bern en Suisse. C’est là qu’il écrit sa très controversée théorie des paradoxes. Suit alors pour lui une série d’expériences humainement douloureuses. Les universitaires, ne comprenant pas ses préceptes, discréditent son travail et le rejettent. En moins de deux ans, Martin Van Theur, le plus grand esprit de son temps se retrouve désavoué par la totalité de la communauté scientifique. C’est ce moment critique de sa vie que choisit le destin pour lui retirer ses parents, au moyen d’un incendie criminel.
Agé de trente ans, Martin Van Theur, à la tête d’une immense fortune, veut prendre une revanche sur le monde et se lance donc dans un projet de recherche inédit : le déplacement instantané…
Extrait de la biographie de Martin Van Theur
Premier essai
Martin brancha soigneusement son « neurocockpit ». Comme le vocabulaire spécifique à sa discipline n’existait pas, le scientifique avait dû l’inventer. La tenue du « voyageur paradoxal » se composait d’une combinaison et d’un casque. Le « téléportheur », un vêtement à l’allure de scaphandre de plongée créait le paradoxe qui devait reconfigurer l’espace tout en figeant le temps. Cette technologie de pointe nécessitait une grande quantité d’énergie, dégagée au moment du transfert par un puissant condensateur. Ce dernier se présentait sous la forme d’un boîtier de bonne taille, installé au dos du costume. Le rôle du « neurocockpit », quant à lui, était de capter par induction électrique les coordonnées du point de chute que dictait le cerveau du voyageur. Le temps que le satellite « Observatheur » vérifie que l’espace de destination soit compatible à la présence d’un corps humain et l’instant suivant, l’individu, au mépris des lois de la physique moderne, devait se retrouver du point A au point B sans passer par une succession de points intermédiaires.
Martin se concentra. Il savait ce que l’expérience exigeait de lui. Il régula sa tension nerveuse avec des exercices respiratoires. Quand son pouls fut suffisamment descendu, le scientifique mit sa combinaison sous tension. Il fit le vide dans son esprit, conscient que la moindre de ses pensées pourrait le transporter Dieu seul sait où.
Le premier stade de l’expérimentation visait à tester le prototype sur une distance à courte portée visuelle, préalablement définie entre deux extrémités d’une pièce. Martin fixa la position cible et y concentra son esprit. Aussitôt perdit-il brutalement l’usage de ses sens. Absence totale de lumière et de son. Perte d’équilibre. Vomissements. Une migraine terrible prit son cerveau en tenailles. Après une courte période d’affolement, Martin prit sur lui pour essayer de se calmer. Sa vue revenait, son ivresse disparaissait. Enfin, ses symptômes s’effacèrent, à l’exception de la migraine. Il regarda autour de lui. Il s’était retrouvé ici, là ! Comme prévu. C’était incroyable. D’avoir prévu les événements n’enlevait rien à son excitation. Imaginer une expérience et la vivre sont deux choses sans commune mesure. Il lui restait encore à trouver une solution pour éviter le malaise ressenti à l’arrivée. Encore un terme à inventer. Qu’allait-il choisir ? Mal de l’hyperespace ? Mal du téléportheur ? Non, plutôt un mot en rapport avec les paradoxes, car c’est à cause d’eux que le cerveau faisait une crise. Martin choisit donc « Mal des paradoxes ».
Deuxième essai
Le scientifique avala un comprimé contre le mal de l’espace et ferma les yeux avant le début de l’expérience. La téléportation se déroula beaucoup mieux. Seule la perte d’équilibre subsistait.
Troisième essai
Exactement les mêmes paramètres que pour les deux premiers car un bon scientifique vérifie toujours plusieurs fois ses résultats. Martin se concentra, les yeux fermés. Il entendit le condensateur se décharger mais ne sentit pas de perte d’équilibre. Il ouvrit les yeux pour découvrir – Ô déception – qu’il se trouvait toujours à la même place. Que s’était-il produit ? Martin ne comprenait pas. Il était pourtant persuadé d’avoir bien paramétré le téléportheur. Où était la défaillance ?? Désireux de comprendre, le scientifique plancha deux jours et deux nuits sur le problème sans parvenir au moindre résultat. Aucun progrès après une semaine. Martin décida donc de tenter une quatrième expérience.
Quatrième essai
Résultats en tous points conformes au prévisionnel. Rien à signaler. L’échec précédent n’en fut que plus obscur.
Cinquième essai
Nouvel échec et là non plus, aucune explication.
….
Du quinzième au vingt-troisième essai
Martin plaça des caméras extrêmement sophistiquées aux quatre coins du laboratoire dans le but de filmer la téléportation. En lisant un ralenti d’une image par milliseconde, le scientifique constata un effet d’optique original. En effet, au moment du transfert, l’image semblait se dédoubler, comme si l’on avait superposé deux prises de vue distantes de cinq mètres (la distance expérimentale du test). Une constatation était plus troublante encore : lors des ratés, le phénomène optique de la téléportation réussie se produisait également. Deux images du laboratoire apparaissaient décalées.
Martin porta ses constatations dans son rapport mais malheureusement, il ne sut les exploiter pour fiabiliser sa machine.
….
Cent vingt-troisième essai
Martin s’obstina à tester une nouvelle fois son invention même si les statistiques affirmaient qu’elle ne donnait des résultats QU’UNE FOIS SUR DEUX. Pourquoi ? Cela demeurait un mystère. Martin avait tout essayé, posé toutes les hypothèses mais aucun début de piste ne lui était venu à l’esprit, ni à lui, ni aux personnes qui étaient venues l’aider. En désespoir de cause, Martin essayait fréquemment le téléportheur en espérant qu’un jour lui vienne l’illumination…
Simultanément, Martin Van Theur perdit son crédit dans le monde scientifique et vit exploser son crédit bancaire, à la mort accidentelle de ses parents. Il devint l’une des plus grandes fortunes de Belgique et, en autofinançant ses recherches, le scientifique le mieux doté du monde.
Extrait de la biographie de Martin Van Theur
Martin se remémorait l’inexorable effondrement de sa vie. Ses théories auxquelles personne ne souscrivait, le progressif rejet de ses confrères scientifiques, la mort de ses parents, et bien évidemment son colossal investissement dans ses recherches sur le déplacement instantané. Y repenser l’avait toujours rendu nostalgique et dépressif. Il avait cru dur comme fer qu’il viendrait à bout du problème de dysfonctionnement de son invention. C’était à la fois sa raison d’être, sa bouée de secours et la croix qu’il devait porter. Dans le monde hermétique des sciences, Martin avait toujours eu une totale confiance en sa méthodologie et en ses déductions. Pas un instant, il n’avait douté de la conformité de son prototype et pourtant, essai après essai, le « téléportheur » ne l’avait transporté que de désillusions en désillusions, sans passer par une étape de satisfaction intermédiaire. Son invention ne fonctionnait pas, n’avait JAMAIS fonctionné et ne fonctionnerait jamais. Tout ce qu’il avait inventé, c’était une machine à faire disparaître une gigantesque quantité d’énergie, dix kilowatts/heure, dieu seul sait où, et ce, malgré la loi d’Einstein prétendant que « rien ne se perd ». Finalement, il avait abandonné ses rêves pour revenir sur le « droit chemin ». Il s’était recyclé en ingénieur mais quelque chose de vital s’était brisé en lui : le génie. Sa vie en fut irrémédiablement gâchée. Pour terminer son autobiographie, il inscrivit le mot Fin en se jetant dans le vide. Il emportait avec lui le regret de n’avoir pu trouver la clé de son œuvre au noir.
D’aucuns prétendent que le téléportheur est la plus grande invention humaine depuis la roue.
Extrait de la biographie de Martin Van Theur
Martin était nerveux. Après de longs mois de négociations avec les plus grands chefs d’Etats, il allait officiellement annoncer sa découverte au monde entier. Dans la salle, les plus éminents scientifiques, les plus influents politiques et les journalistes des plus grands quotidiens attendaient sa déclaration. Qu’allait-il leur dire qu’ils n’avaient déjà deviné ? C’est-à-dire qu’il venait de concevoir un appareil capable de transporter instantanément un être humain à l’endroit de son choix. Une réussite totale, depuis l’élaboration du concept, jusqu’aux essais – TOUS FRUCTUEUX – de son prototype. Sauraient-ils jamais que la phase la plus délicate de son invention avait été de s’assurer la mise en place d’un système de protection visant à éviter une utilisation non éthique de sa découverte. Qu’ils imaginent seulement les dérives qu’auraient pu connaître son « téléportheur » et les médias les conduiraient au bûcher sans aucune forme de procès, lui et sa machine.
L’organisateur de la conférence lui fit signe d’entrer. Martin prit une bonne bouffée d’air et se présenta dans l’auditorium. Ses années de réclusion dans son laboratoire ne l’avaient pas préparé à affronter une foule si impressionnante. Un gouffre avait été creusé entre le scientifique de génie et l’être humain, socialement fragilisé par dix années de profonde solitude. Il resta tétanisé plus d’une minute devant son micro et, quand enfin il trouva le courage de prendre la parole, tout ce qu’il parvint à articuler fut : « C’est fait ! »
La théorie des paradoxes ne pouvait être comprise des contemporains de Van Theur. Elle nécessitait de désapprendre toutes nos lois scientifiques et de considérer le temps comme une notion abstraite, parasite, née de l’esprit humain. En simplifiant à l’extrême, nous pouvons dire que la théorie des paradoxes s’apparente à la négation du temps.
Extrait de la biographie de Martin Van Theur
Deux expériences ratées pour trois réussies. Pourquoi ? Martin relisait toutes ses notes, contrôlait tous les paramètres. Un facteur externe ou interne différait certainement entre les tests positifs et les négatifs. Mais lequel ? Chaque fois, le condensateur avait libéré la totalité de son énergie. L’humidité du laboratoire était constante, de même que la température, la pression, le magnétisme, l’environnement sonore, le taux de poussière dans l’air, les ondes radio, ultrasons, ultraviolets. Aucun élément, aucun indice ne pouvait donner un début de piste à Martin. C’était à s’arracher les cheveux.
Il se faisait tard et le scientifique commençait à s’endormir par intermittences sur son bureau. Acceptant la futilité de son travail tardif, il alla chercher le sommeil dans sa chambre, en espérant que cette fois-ci, il ne serait pas trop long à venir. Cela peut sembler contradictoire mais, si Martin s’endormait à force de travailler, en revanche, il n’arrivait pas à trouver le sommeil dans son lit parce qu’il pensait trop à son projet. Il se tourna et se retourna dans tous les sens, se concentrant pour chasser de son cerveau des calculs aussi fallacieux qu’inutiles. A l’obsession qu’il avait de se poser la question « Qu’est-ce qui peut bien dysfonctionner ? », il essaya d’opposer, par autosuggestion, une pensée contraire : « Tout fonctionne à merveille. Tout fonctionne à merveille ! Tout fonctionne à merveille ? » Et là, ce fut le déclic. « Mais oui ?! Et si tout fonctionnait vraiment à merveille ? » supposa le scientifique.
Il se leva d’un bon, toute trace de fatigue effacée de son organisme. Lui, Van Theur, qui reprochait leurs préjugés à ses confrères scientifiques, ne commettait-il pas la même erreur ? Pourquoi partir du principe qu’il s’était trompé dans ses calculs ? Pourquoi ne pas poser comme hypothèse de départ que son raisonnement et sa machine étaient parfaits ? De qui la citation : « Quand toutes les explications rationnelles ont été écartées, l’explication irrationnelle est la seule envisageable ? » ?
Martin se remit au travail. En admettant que toutes les expériences se soient correctement déroulées, que pouvait-il en déduire ? Etant donné que le test était parfois concluant, parfois non, il s’ensuivait que le téléportheur téléportait ET ne téléportait pas – les deux en même temps. Ce qui signifiait que Martin croyait simultanément réussir et échouer. Un Martin qui réussissait, un Martin qui échouait. En conclusion, le téléportheur ne conduisait pas au déplacement instantané : il séparait le monde en deux réalités distinctes, une première où l’expérience était un succès, une deuxième où elle était une déconvenue. Son invention créait donc… des univers parallèles ! Cela expliquait le phénomène optique de ses caméras !
Martin fut abasourdi par cette révélation et en imagina immédiatement les conséquences. Quelque part, il existait un deuxième lui qui croyait que son invention ne fonctionnait pas du tout et un troisième qui connaissait une totale réussite. Il y avait également 25-3 = 29 doubles qui, soit n’entendaient rien aux caprices de leur machine, soit, comme le Martin de ce monde, avaient finalement compris le véritable nœud du problème.
Combien d’univers parallèles leur invention allait-elle engendrer ? Quelles en seraient les conséquences sur l’ensemble de ces univers ?