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VERBAUWHEDE Joël - La Gare qui n’existait plus
Mis en ligne le 5 janvier 2008
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Comme tous les matins, Jean-Paul prend le train à la gare RER de Sartrouville pour se rendre à l’Université de Cergy-Pontoise. Cette nuit-là, il a très mal dormi. Il a eu beaucoup de mal à se lever et baille en attendant le train, se disant qu’il aurait mieux fait de rester couché.
Dans le train, il s’installe aussi confortablement que possible, allonge ses jambes et ferme les yeux pour se reposer durant le trajet. Pour ne pas manquer la gare de Cergy-Préfecture, il lui suffit de compter les arrêts.
A la gare de Neuville-Université, il est bousculé et ouvre un œil endormi, découvrant deux jolies jambes. Trop fatigué pour regarder à quoi ressemble le reste de la fille qui s’excuse poliment en s’asseyant en face de lui, il replie ses jambes et somnole en attendant le prochain arrêt. Le RER quitte la gare de Neuville et s’enfonce dans le tunnel qui le conduit à la gare souterraine de Cergy-Préfecture.
Soudain, Jean-Paul se réveille en sursaut, conscient que quelque chose a changé. Le train… Il s’est arrêté ! Il a dû s’assoupir, bercé par le balancement du wagon. S’il ne se dépêche pas, le RER repartira avant qu’il soit descendu à la gare de Cergy-Préfecture. Déjà le signal sonore annonçant la fermeture des portes retentit.
Jean-Paul se lève d’un bond, ramasse sa sacoche et constate alors que le siège face à lui est vide, excepté un mouchoir de soie. Avisant la fille qui l’a bousculé descendant du train, il se saisit du mouchoir et se précipite à sa suite.
En posant les pieds sur le quai, il réalise alors que tous les autres voyageurs sont restés immobiles. Voyant la fille s’éloigner, il l’interpelle :
- Mademoiselle ! Vous avez oublié votre mouchoir !
Son esprit émergeant des brumes du sommeil constate alors qu’il ne reconnaît pas le quai de la gare. En tous cas, ce n’est pas Cergy-Préfecture. Il a dû dépasser son arrêt.
La fille se retourne alors et Jean-Paul constate avec surprise que de grosses larmes roulent sur ses joues. Elle murmure tristement :
- Je suis désolée…
Le bruit d’un train approchant dans le tunnel fait se retourner Jean-Paul. Abasourdi, le jeune homme voit la silhouette vaporeuse d’un RER apparaître à travers le quai. Tandis que le train devient de plus en plus net, les contours du quai s’estompent pour faire place à des rails. Il réalise avec effroi qu’il se trouve au beau milieu de la voie et que le train fonce droit sur lui !
Paralysé par la surprise, il reste immobile et voit toute sa vie défiler devant ses yeux. Au moment où le train va le percuter, la fille en pleurs réapparaît devant lui et le pousse hors des rails, mais elle ne peut s’écarter à temps et le RER lancé à pleine vitesse lui passe sur le corps.
Quand le grondement du train disparaît, Jean-Paul se relève, hébété. A la lumière blafarde de l’éclairage du tunnel, il découvre avec horreur ce qui reste du corps de la fille : des morceaux de chair et de vêtements sanglants dispersés le long des rails maculés de sang. Il se détourne pour vomir.
- Oui, le spectacle n’était pas beau à voir. prononça alors une voix féminine.
Se retournant, il manqua avoir une attaque en découvrant la fille debout à côté de lui. Il voulut regarder à nouveau le cadavre déchiqueté, mais constata que les rails avaient disparu. Avec incrédulité, il baissa les yeux sur ses pieds qui reposaient sur le quai d’une station souterraine du RER.
- C’est un rêve ou je deviens fou ?
- Ni l’un ni l’autre. Tu es descendu à la gare qui n’existe pas.
Avisant un panneau portant le nom de la station, Jean-Paul s’en approcha et lut :
- Félicia ! Cette gare existe donc bien, même si je ne la connais pas.
La jeune fille poussa un soupir.
- Félicia, c’est mon nom. Je suis désolée, je n’aurais pas dû t’attirer ici… Mais je devrais peut-être commencer par le début, si tu veux entendre mon histoire…
Jean-Paul détailla alors la jeune fille avec attention. Assez grande, avec ses grands yeux noisettes et ses longs cheveux châtains, elle avait l’air plutôt jolie. Une robe blanche avec une ceinture à la taille mettait en valeur sa silhouette harmonieuse. Elle essuya maladroitement les larmes de ses joues et demanda :
- Quel est ton nom ?
- Jean-Paul. Si tu peux m’expliquer tout ce qui vient de se passer, j’en serais ravi…
- C’était il y a cinq ans. J’allais à la fac à Cergy, prenant le RER à Maisons-Laffitte. Tous les matins, je retrouvais Marc, mon petit copain qui montait à la gare de Neuville. Dès qu’il me voyait, il venait aussitôt m’embrasser. Souvent il m’offrait des fleurs. J’avais beau lui dire qu’elles allaient m’embarrasser toute la journée, il s’en moquait et je ne pouvais pas lui reprocher sa gentillesse. J’étais heureuse et je l’aimais.
Et puis un jour, quand le train s’est arrêté à Neuville, il est monté, mais il n’était pas seul. Dans ses bras, il serrait une fille blonde tout en lui souriant. Elle était bien plus belle que moi, surtout avec ses vêtements moulants qui mettaient ses formes en valeur.
Quand Marc est passé avec elle devant moi sans m’adresser un regard, je me suis levée. Je n’arrivais pas à y croire, je me disais que c’était une mauvaise plaisanterie. Mais quand je lui ai parlé, il s’est moqué de moi et la fille s’est mise à rire méchamment. Puis il l’a embrassée devant moi en m’ordonnant de les laisser tranquilles.
En pleurant silencieusement, j’ai été me rasseoir, le cœur brisé. Quand le train s’est arrêté, j’ai cru que c’était la gare de Cergy-Préfecture. Les larmes m’aveuglaient et j’ai dû tâtonner pour trouver l’ouverture de la porte. Je voulais courir le plus loin possible de lui et de son rire moqueur.
Mais le RER s’était arrêté avant la gare, dans le tunnel. Sans doute un imbécile qui avait tiré le signal d’alarme. En croyant descendre sur le quai, je suis tombée sur les rails. Un train arrivait en sens inverse… Tu as vu tout à l’heure ce qui m’est arrivé. La police a mis plusieurs jours à identifier ce qui restait de mon corps, car Marc a prétendu qu’il ne me connaissait pas.
Jean-Paul était bouleversé.
- Mais alors, tu es… morte !
Hochant la tête tandis que le jeune homme s’écartait instinctivement, Félicia répondit :
- Oui, je suis morte. Depuis ce jour-là, je vis dans cette station qui n’existe pas. Pour me distraire, je refais de temps en temps le trajet Neuville-Cergy, revivant la scène avec Marc et l’accident qui m’a coûté la vie. Personne n’avait jamais eu conscience de ma présence, jusqu’à aujourd’hui. Quand je t’ai heurté, tu as ressenti le contact et tu m’as vue. Tu dois être plus réceptif que les autres…
- Dis plutôt que j’étais complètement dans les vapes. Mais maintenant, si je ne dors pas profondément, je suis en train de discuter avec un fantôme. Comment est-ce possible ?
- Je ne sais pas. Quand les pompiers sont venus, j’étais là, mais ils ne me voyaient pas. Je les ai regardés emporter mon corps, enfin… ce qu’il en restait. Je suis toujours là depuis, seule et abandonnée.
Sentant sa détresse, Jean-Paul s’approcha et la serra doucement dans ses bras. Son corps tremblant avait l’air bien tangible, mais il ne put retenir un frisson. Félicia se dégagea vivement en criant :
- Laisse-moi, tu ne comprends donc pas ce que j’ai essayé de te faire ?
- Non, que veux-tu dire ? Si tu es un fantôme et que je peux te toucher, c’est que je suis mort moi aussi ?
- Non, mais quand je t’ai touché, je t’ai attiré dans ma… réalité. J’ai arrêté le train et j’ai laissé mon mouchoir exprès pour te faire descendre sur la voie, pour que tu aies le même accident que moi. La solitude me faisait tant souffrir que… j’ai voulu te tuer pour que tu la partages avec moi. J’ai tellement honte de moi…
Elle se cacha le visage entre ses mains et se mit à sangloter. D’abord horrifié, Jean-Paul s’émut devant la jeune fille en larmes et lui demanda :
- Mais après m’avoir attiré dans ton piège, tu m’as sauvé en te faisant écraser par le train à ma place. Pourquoi ?
- Parce que j’ai réalisé que c’était mal. Même si Marc s’est mal conduit envers moi, ma mort était accidentelle. Mais toi… ça aurait été un meurtre. Un autre RER approche, je vais l’obliger à s’arrêter dans cette gare fantôme. Tu pourras y monter et retrouver ton monde. Je te demande pardon.
Avec incrédulité, Jean-Paul vit le train bien réel s’arrêter devant le quai qui semblait réel. Lorsqu’il appuya sur le bouton, les portes s’ouvrirent. Il monta et se retourna vers la jeune fille.
- Félicia, je ne t’en veux pas pour ce que tu as fait. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
- Tu pourrais aller voir Marc ? Il habitait à Neuville, au 13, rue de la gare. Demande-lui de venir me voir, j’aimerais lui dire adieu.
Jean-Paul manqua s’étouffer.
- Après ce qu’il t’a fait, tu veux le revoir ?
Félicia hocha la tête tandis que le signal sonore retentissait.
- D’accord ! cria Jean-Paul. « J’irai le voir.
- Merci. murmura la jeune fille.
Les portes se refermèrent et le RER quitta la gare qui n’existait pas.
A la station de Cergy-Préfecture, Jean-Paul se réveilla en sursaut et se hâta de descendre. Il s’était assoupi et avait failli manquer son arrêt. Au milieu des gens pressés qui le bousculaient, il poussa un soupir de soulagement et murmura à mi-voix :
- Ce n’était donc qu’un rêve !
Mais sentant un doux tissu entre ses doigts, il ouvrit la main et regarda le mouchoir de soie blanc avec des yeux ronds. En lettres d’or, un nom y était brodé : Félicia…
Le soir venu, au lieu de rentrer directement à Sartrouville, Jean-Paul s’arrêta à Neuville et se rendit au numéro 13 de la rue de la gare. Un garçon un peu plus âgé que lui ouvrit la porte.
- Marc ?
- Oui, c’est moi. Que voulez-vous ?
- Vous n’allez peut-être pas me croire, mais c’est à propos de Félicia…
- Je ne connais pas de Félicia, vous devez faire erreur.
Il tenta de refermer sa porte, mais Jean-Paul avait bloqué le battant avec son pied. Furieux, Marc menaça :
- Qu’est-ce que ça signifie ? Si vous ne partez pas immédiatement, j’appelle la police.
- Ça signifie que vous feriez mieux de m’écouter. Parce que sinon, j’irai moi-même raconter ma petite histoire à la police. Non-assistance à personne en danger, peut-être même homicide involontaire…
Marc blêmit et ouvrit sa porte.
- Entrez ! Nous serons mieux à l’intérieur pour discuter.
Quand ils furent installés dans le salon, Jean-Paul raconta à son interlocuteur ce qui lui était arrivé au matin dans le RER. Soulagé, Marc éclata de rire.
- Mon vieux, vous avez simplement fait un cauchemar !
- Je le croyais aussi, jusqu’à ce que je voie ce mouchoir. Et comment aurais-je pu connaître tous les détails ? Je ne connaissais même pas Félicia.
- Moi non plus, je ne connais pas cette fille dont vous me parlez. Allez donc raconter votre histoire de revenant à la police, je suis certain qu’ils la trouveront très amusante. Maintenant veuillez sortir de chez moi.
- Mais elle veut simplement vous dire adieu. Vous ne pouvez pas lui refuser ça après ce que vous lui avez fait !
- Sortez de chez moi ! répéta Marc. « Et dites à cette petite sotte qu’elle peut venir me hanter si ça l’amuse, je ne crois pas aux revenants.
- Vous savez, Marc, avant de vous rencontrer, j’imaginais que vous étiez un pauvre type qui ne méritait pas l’amour de cette fille…
Sous l’insulte, l’homme se leva et brandit un poing menaçant. La droite fulgurante de Jean-Paul le frappa à l’estomac, le rejetant dans son fauteuil. Tandis qu’il grimaçait en se tenant le ventre, le jeune homme se leva à son tour et le toisa avec mépris.
- Inutile de me raccompagner, je trouverai la sortie tout seul. Vous êtes une belle ordure, Marc. Vous mériteriez que je vous jette sous un train. Mais je ne suis pas comme vous, moi je n’ai aucun cadavre sur la conscience. Au plaisir de ne pas vous revoir.
Jean-Paul rentra chez lui en sifflotant. Frapper Marc lui avait procuré une intense satisfaction. Mais tandis que l’euphorie le quittait, il songea avec tristesse à la pauvre Félicia qui attendrait en vain de revoir le sale type responsable de sa mort, dont elle devait encore être amoureuse.
Le lendemain matin, c’est avec un peu d’appréhension que Jean-Paul vit le RER s’engager dans le tunnel entre Neuville et Cergy. Lorsqu’il s’arrêta au milieu du tunnel, lui seul parut s’en rendre compte : les autres passagers semblaient pétrifiés, comme si le temps s’était arrêté pour eux.
Prenant son courage à deux mains, il saisit sa sacoche et son bouquet de fleurs et se leva. Il pressa le bouton d’ouverture des portes et hésita en voyant les rails.
- Félicia ? appela-t-il.
Comme en réponse à ses paroles, le quai de la gare qui n’existait pas se matérialisa devant lui. Songeant au train qui avait failli le tuer la veille, Jean-Paul déglutit mais en entendant le signal sonore, il dut se décider, sautant sur le quai comme on se jette à l’eau. Le quai était désert, mais il entendit une voix derrière lui :
- Bonjour, Jean-Paul. Sois le bienvenu chez moi. Les fleurs, c’est pour moi ?
Se retournant, il découvrit la jeune fille debout derrière lui et lui sourit.
- Bonjour, Félicia. Oui, je sais que ça doit te rappeler de mauvais souvenirs, mais j’espérais te faire plaisir quand même.
Elle prit le bouquet qu’il lui tendait et respira avec délice le parfum des fleurs.
- Ça me touche vraiment beaucoup, Jean-Paul. Je te remercie. Il y a si longtemps que je vis dans cette gare de béton et ces tunnels à l’odeur fétide. Respirer le parfum des fleurs, parler à quelqu’un… Marc n’est pas venu, n’est-ce pas ?
- Non, je suis désolé. Tu l’aimes donc toujours malgré ce qu’il t’a fait ?
Félicia secoua la tête.
- Non, au contraire. Je le déteste ! Si je t’ai demandé de le faire venir, c’était pour pouvoir le tuer de la même façon que je suis morte. Je voulais me venger de ma vie gâchée, mais j’ai changé d’avis. Je préfère l’oublier, pour ne pas avoir à rougir de mes actes.
- Tu as raison, il n’en vaut pas la peine, approuva le jeune homme.
- Oui, je me rends compte à présent comme j’ai été stupide de tomber amoureuse d’un type comme lui. J’étais jeune et ignorante, et il me disait de si jolies choses… Mais toute seule pendant cinq ans dans cette gare fantôme, j’ai eu le temps de réfléchir. La haine a grandi dans mon cœur, je t’aurais tué simplement pour ne plus être seule. Aujourd’hui tu avais peur, mais tu es venu quand même m’apporter des fleurs.
- J’aurais voulu que tu ne meures pas, Félicia. Tu es très belle, même si j’en avais rencontré une autre plus belle par la suite, moi je ne t’aurais pas laissée tomber.
Voyant la tristesse sincère du jeune homme, Félicia devina :
- Même si tu es vivant, toi aussi, tu es tout seul. Est-ce que… est-ce que tu voudrais me tenir un moment dans tes bras ?
Dans le silence de la gare déserte, Jean-Paul eut soudain l’impression que tout se dissolvait dans le regard de Félicia. L’attirant contre lui, il l’enlaça tendrement, glissant ses doigts entre ses longs cheveux châtains. La jeune fille s’abandonna entre ses bras, posant la tête dans le creux de son épaule.
Le temps sembla s’être arrêté. Jean-Paul songea aux trains qui devaient traverser le tunnel, mais ils ne s’y trouvaient plus. Ils étaient dans une autre réalité, celle d’une gare qui n’existait pas, là où vivait un fantôme…
- Un bien joli fantôme ! murmura le jeune homme.
- Quoi ?
- Non, rien. Je suis bien avec toi, Félicia.
Il lui prit doucement le menton et plongea dans son regard en souriant. Les yeux de la jeune fille s’écarquillèrent et elle secoua la tête en soupirant.
- Je sais à quoi tu penses, Jean-Paul. Mais je suis morte ! Tu as vu mon cadavre, tu n’oserais pas…
- Je te vois telle que tu es dans mes bras. Tu me sembles vivante et réelle.
- Mais tout ce que tu vois n’est qu’illusion, Jean-Paul. De simples images que je projette dans ton esprit. protesta-t-elle faiblement.
- Alors tu dois pouvoir me donner l’illusion d’un baiser…
Jean-Paul approcha sa bouche de celle de Félicia, l’embrassant avec douceur. D’abord réticente et inquiète, la jeune fille entrouvrit les lèvres et oublia la frontière qui les séparait, se laissant emporter dans un baiser passionné. Leurs corps pressés l’un contre l’autre, Jean-Paul constata alors que Félicia ne respirait pas et que son cœur ne battait pas.
Tentant de se dégager, la jeune fille se mit à pleurer.
- Tu vois bien que je ne suis pas vraiment vivante, Jean-Paul. Tu dois retourner dans le monde réel où je ne peux plus aller.
- Alors laisse-moi te donner un baiser d’adieu, Félicia.
Il l’embrassa une seconde fois, plus longuement et plus tendrement encore. Quand enfin il la relâcha, la jeune fille essuya ses larmes bravement et murmura avec reconnaissance :
- Jean-Paul, je… je ne t’oublierai jamais. Merci d’avoir offert un peu de bonheur à une fille morte depuis cinq ans. Voilà ton train, il vaut mieux ne plus nous revoir. Mais je garderai toujours ces fleurs que tu m’as offertes. Ne m’oublie pas…
A regret, le jeune homme soupira :
- Comment pourrais-je oublier une si jolie revenante ? Au revoir, Félicia. Quand tu te sens seule, n’hésite pas à arrêter mon train. Je serai heureux de te tenir compagnie un moment.
Jean-Paul dut faire un violent effort de volonté pour remonter dans le train, quittant la gare qui n’existait pas pour le monde réel. En voyant les portes du RER se refermer, Félicia murmura avec désespoir :
- Adieu, Jean-Paul. Si je te ramenais une nouvelle fois dans mon monde, je serais tentée de te garder avec moi. Mais je veux que tu vives, parce que je t’aime…
Les semaines passèrent, puis les mois. Chaque matin, Jean-Paul espérait que son RER s’arrêterait entre les gares de Neuville-Université et Cergy-Préfecture. Il finit par comprendre que Félicia ne l’inviterait plus. Sans doute craignait-elle qu’il s’attache trop à elle.
Mais c’était trop tard. Le visage mélancolique de la jeune fille ne le quittait pas. Si son esprit hantait le tunnel du RER, son image hantait l’esprit de Jean-Paul. Il ne pouvait oublier la chaleur de sa peau et la douceur de ses lèvres.
Il perdit peu à peu le sommeil et l’appétit et se désintéressa de ses études. Il tenta de sortir avec une autre, mais aucune fille vivante ne trouva grâce à ses yeux. Toujours l’image de celle qui était morte lui revenait.
Il finit par comprendre qu’il n’avait plus qu’un seul moyen de chasser le désespoir qui étreignait son cœur. Un matin, alors que le RER se trouvait au milieu du tunnel, il tira le signal d’alarme. Sourd aux protestations des voyageurs secoués par l’arrêt brutal, il se précipita à la porte qu’il ouvrit pour descendre sur les voies.
Venant en sens inverse, un autre train klaxonna, mais Jean-Paul lui fit face, bien campé sur ses jambes. Fermement résolu à ne pas bouger, il cria pour couvrir le bruit du train :
- Je t’aime, Félicia ! S’il me faut mourir pour te retrouver, alors je suis prêt à le faire !
Dans le train arrêté, les gens se pressaient aux vitres pour assister au spectacle. Pas un ne descendit pour tenter de le raisonner. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’assister à un suicide…
Le train était presque sur lui. Jean-Paul crut entendre une douce voix lui dire :
- Non, Jean-Paul, ne fais pas ça…
Mais il l’ignora et se mit à trembler, espérant que ça ne serait pas trop douloureux… Il ferma les yeux et ressentit un choc qui le fit tomber à la renverse sur un sol dur. Un doux corps était allongé sur le sien. Il ouvrit les yeux et découvrit le visage tremblant de Félicia penché sur lui. Ils se trouvaient sur le quai de la gare portant son nom. Le train avait disparu. La jeune fille était furieuse.
- Comment as-tu pu faire une chose pareille ! Tu as pourtant vu dans quel état était mon corps…
- Je sais, mais je t’aime, Félicia. Tu ne voulais plus arrêter mon train, alors c’était le seul moyen que j’avais de te retrouver. Je suis mort, n’est-ce pas ?
Félicia se releva et secoua la tête.
- Non, je t’ai fait passer dans mon monde juste à temps. Va-t-en, Jean-Paul. Nous ne devons plus nous revoir.
- Mais pourquoi ? Je t’aime, Félicia, tu ne peux pas imaginer combien je souffre d’être séparé de toi.
- Je le sais, je te vois chaque matin dans le RER. J’ai pu voir à quel point je te faisais souffrir et j’en suis très malheureuse. Mais tu dois m’oublier, même si je t’aime moi aussi.
- Non, Félicia. Si nous nous aimons, je ne vois aucune raison pour nous quitter.
- Moi, j’en vois une excellente, Jean-Paul. Je suis morte !
- Je m’en moque.
Il l’attira contre lui, l’embrassant avec passion. Elle poussa un léger cri comme il la serrait dans ses bras à l’étouffer.
- Aïe ! Tu me fais mal !
Relâchant un peu son étreinte, le jeune homme s’enquit avec perplexité :
- Mal ? Comment peux-tu ressentir la douleur si tu es morte ?
La jeune fille parut troublée. Haussant les épaules, elle répondit :
- Je l’ignore. Je ne sais pas non plus comment je peux t’embrasser. Je ne croyais pas aux fantômes avant d’en devenir un moi-même. Pardonne-moi de t’avoir abandonné, Jean-Paul. J’espérais que tu m’oublierais et que tu trouverais une fille vivante à aimer. Je ne pensais pas que tu serais prêt à mourir pour me revoir.
- Alors tu ne m’abandonneras plus, Félicia ?
- Non, Jean-Paul. Chaque matin, ton train s’arrêtera dans ma gare et je t’y attendrai. Mais nous ne pourrons rester ensemble que quelques minutes. Si tu ne reprenais pas le train suivant, tu resterais prisonnier à jamais dans cette gare, sans espoir de retourner dans le monde réel.
- Du moment que je suis avec toi, ça m’est égal… Je reste !
- Ne fais pas ça, Jean-Paul. Tu ne peux pas savoir ce que c’est de passer cinq années dans cet endroit lugubre, être morte sans l’être vraiment. La solitude… Même à deux, nous serons malheureux. Dans quelques mois, tu m’en voudras de t’avoir entraîné dans ce piège.
Le RER s’arrêta alors devant le quai. Avec hésitation, Jean-Paul pressa la commande d’ouverture, regarda à l’intérieur, puis contempla la jeune fille qui lui souriait dans sa robe blanche.
- A demain, mon amour. Si le train suivant a du retard, nous pourrons rester ensemble plus longtemps.
Jean-Paul secoua la tête et revint vers Félicia pour l’enlacer tendrement.
- Pourquoi attendre demain ?
La sonnerie annonçant la fermeture des portes retentit et la jeune fille s’affola :
- Jean-Paul ! Ce train, c’est ta vie ! Tu dois le prendre !
- Ma vie est avec toi, ma Félicia.
Elle voulut protester, mais la bouche du jeune homme venait de se coller à la sienne avec passion. Des larmes coulant sur ses joues, elle lui rendit le baiser en pressant son corps contre celui de l‘homme capable d’abandonner pour elle le monde réel. Par amour pour elle, il allait devenir lui aussi un fantôme habitant la gare qui n’existait pas.
Soudain elle se sentit soulevée du sol et réalisa que Jean-Paul courait vers le train. Comme au ralenti, les portes se refermaient. Comprenant ce qu’il avait en tête, Félicia s’écria :
- Non, Jean-Paul ! Tu n’as pas le droit de me remmener avec toi dans le monde réel !
Le quai disparut soudain, laissant place à une voix ferrée sur laquelle un RER lancé à pleine vitesse approchait. Les portes de celui qui était arrêté se refermaient lentement. Si Jean-Paul lâchait la jeune fille, il n’aurait aucun mal à s’en sortir. Mais il était bien décidé à périr écrasé par le RER plutôt que d’abandonner Félicia.
Avec l’énergie du désespoir, il bondit en avant, sentant le train frôler ses chaussures. Il tomba entre les portes automatiques qui se refermèrent sur lui. Avec un cri de douleur, il les écarta un peu, parvenant à se glisser dans le wagon avec son fardeau.
Les portes claquèrent et le train redémarra. Allongé sur la jeune fille, Jean-Paul poussa un soupir de soulagement. Sentant un cœur battre à tout rompre contre le sien, il posa sa main sur la poitrine de Félicia et s’exclama :
- Ton cœur bat ! Félicia, tu es vivante !
Emue, la jeune fille caressa doucement la main qui tenait son cœur.
- Oui, et je respire. Ton amour m’a ramenée à la vie… Monsieur, vous me voyez ? demanda-t-elle à un vieil homme assis à moins d’un mètre d’eux.
Le voyageur éclata de rire.
- Et comment que je vous vois ! Si vous voulez faire ça au milieu du train, ne vous gênez surtout pas pour moi !
Ils réalisèrent alors que tous les regards étaient braqués sur eux, allongés l’un sur l’autre. Jean-Paul s’empourpra et voulut se relever, mais Félicia le tira, le faisant retomber sur elle pour l’embrasser avec fougue.
Quand le RER s’arrêta en gare de Cergy-Préfecture, ils descendirent en se tenant par la main. La jeune fille réalisa soudain :
- Les fleurs que tu m’as offertes… Je les ai laissées dans la gare fantôme !
- Je t’en offrirai d’autres, oublie cette maudite gare. A présent, tu vas pouvoir profiter de la vie.
- Mais je devrais être morte ! Je dois être enterrée quelque part et mes parents m’ont certainement oubliée. Qu’est-ce que je vais devenir ?
- Tu vas t’installer chez moi et oublier toutes ces questions. Nous nous aimons, nous sommes ensemble et vivants, le reste n’a aucune importance…
Ils se hâtèrent de quitter la gare. Sortant à l’air libre, ils s’embrassèrent malgré la pluie qui tombait à verse. L’amour les protégeait mieux qu’un parapluie…
Dans un tunnel obscur du RER, un bouquet de roses se fanait à l’endroit où s’était trouvée la gare qui n’existait pas, cette gare qui n’existait plus…