Phénix-Web
Le site du magazine qui renaît de ses cendres !
Vous êtes ici : Accueil > Nouvelles > Recueil > VERBAUWHEDE Joël - Halloween chez Audrey
VERBAUWHEDE Joël - Halloween chez Audrey
Mis en ligne le 31 janvier 2008
Attention, ces images et ces textes appartiennent à leurs auteurs et sont mis en ligne ici avec leur aimable autorisation. Si vous désirez faire un usage quelconque de ces textes ou images, merci de vous reporter à leur site personnel afin d'avoir de plus amples informations sur les conditions d'utilisation autorisées par leurs créateurs ou afin de prendre contact avec eux.
1
Le 31 octobre, dans un petit village de province. Il est 21 h. La nuit est tombée. Dans la rue principale, une maison plongée dans l’ombre à l’exception d’une chambre où brille une unique lampe.
Allongée sur son lit, Audrey poussa un profond soupir en repoussant son cahier. Pendant que sa famille s’amusait chez des amis à une soirée costumée pour Halloween, elle restait toute seule chez elle à réviser ses cours de mathématiques. Elle poussa un nouveau soupir en songeant au costume de sorcière qui était resté rangé dans son armoire. Dire que les autres s’amusaient pendant qu’elle devait travailler...
Trois semaines auparavant, elle avait sauté de joie quand ses parents lui avaient parlé de cette soirée costumée. Mais il avait fallu que le prof de maths rende le dernier contrôle juste avant les vacances de la Toussaint. En apprenant sa mauvaise note, sa mère s’était mise en colère et avait décidé qu’Audrey passerait ses vacances à étudier pour combler ses lacunes en maths et n’irait pas à la soirée d’Halloween.
Comme si une semaine pouvait suffire pour comprendre les récurrences... Audrey avait beau lire et relire les exercices corrigés en classe, elle ne parvenait toujours pas à faire la première question du devoir que le prof de maths avait cru bon de leur donner pour « s’occuper pendant les vacances.
Elle songea alors à son ami Jack qui pratiquait le judo avec elle. Etudiant à l’université, il lui avait proposé son aide si elle avait des problèmes en maths ou en physique. Elle jeta un coup d’œil à son réveil et murmura pour elle-même :
- 21 h 10. C’est un peu tard pour ce soir, mais Jack pourra sans doute venir demain pour me donner un coup de main.
Audrey se leva et alla décrocher son téléphone. Tandis qu’elle composait le numéro de son ami, un éclair zébra soudain le ciel, illuminant la nuit. Le grondement du tonnerre qui résonna dans la grande maison silencieuse la fit sursauter et se tromper de touche. Elle dut refaire le numéro. Il y eut cinq sonneries avant que quelqu’un décroche à l’autre bout du fil.
- Allô ?
- Allô ! Bonsoir, est-ce que je pourrais parler à Jack, s’il vous plaît ? demanda Audrey.
Un souffle rauque sortit de l’écouteur durant quelques secondes, puis une voix sépulcrale prononça :
- Bonssoirrr Audrrrey. Jack est morrrt... Je l’ai dévorrré. Mais j’ai encorrre faim... et je sssais où tu habites...
Un rire abominable suivit ces paroles et Audrey ne put s’empêcher de sourire.
- Très drôle, Jack ! Je ne crois plus aux monstres à mon âge.
- Tu as tort. C’est la nuit d’Halloween, tout peut arriver ce soir. Tu ne vas sans doute pas me croire, mais une grosse bête pleine de poils et de dents m’a poursuivi jusque dans ma chambre. Il s’en est fallu de peu que ce soit le monstre qui réponde au téléphone.
- Tu as raison, je ne te crois pas. Si le monstre t’a suivi dans ta chambre, comment t’en es-tu sorti ?
_ - Cette créature poilue ignorait que j’ai un sabre sous mon lit. J’ai eu juste le temps de le sortir. Quand le monstre m’a sauté dessus, zip ! Je l’ai coupé en deux ! Mes parents vont encore râler à cause du sang sur la moquette...
Audrey rit, puis aborda le motif de son appel :
- J’ai besoin de ton aide, Jack. J’ai...
- Toi aussi, un monstre t’a attaquée ? Tu t’es enfermée avec ton téléphone et tu m’appelles au secours ? Ne bouge pas, je nettoie la lame de mon sabre et j’accours !
- Je ne crois pas que tu auras besoin de ton sabre pour venir à bout de mon devoir de maths. Ce soir, c’est sans doute trop tard, mais tu pourrais peut-être passer chez moi demain ? Cela fait des heures que je me creuse la tête et je n’y comprends toujours rien.
- Tu sais, je n’ai rien d’autre à faire pour l’instant que découper en rondelles des monstres imaginaires avec mon sabre. Tu veux que je vienne maintenant ?
- Si ça ne t’ennuie pas. Ma famille est partie fêter Halloween, alors nous serons tranquilles pour travailler.
- Tu es toute seule chez toi le soir d’Halloween ? Mais tu dois être morte de peur ! Tu es sûre d’avoir fermé à double-tour toutes les portes et les fenêtres ? Tu as vérifié qu’il n’y avait pas de choses gluantes sous ton lit ou dans ton placard ?
Poussant un soupir amusé, la jeune fille assura :
- Jack... Je ne crois pas aux monstres, inutile de venir avec ton sabre.
Son ami répondit d’un ton sérieux :
- Tu as tort, Audrey. Fais attention à toi. Je serai chez toi dans une vingtaine de minutes... si je ne fais pas de mauvaise rencontre en chemin. Vérifie bien que c’est moi avant d’ouvrir, on ne sait jamais ce qui peut se passer le soir d’Halloween ?!
Ponctuant sa mise en garde d’un rire d’outre-tombe, le jeune homme raccrocha.
En raccrochant à son tour, Audrey ne put s’empêcher de frissonner en entendant un nouveau coup de tonnerre. Heureusement l’orage s’éloignait, emporté par un vent violent contre lequel la météorologie nationale avait mis en garde : il valait mieux ne pas sortir de chez soi ce soir pour ne pas risquer de recevoir une tuile ou une branche d’arbre sur la tête.
Par acquis de conscience, la jeune fille vérifia que toutes les ouvertures étaient bien calfeutrées, plus pour être sûre que la tempête ne risquait pas de briser une fenêtre que parce qu’elle prenait au sérieux les plaisanteries de Jack.
D’ailleurs, il n’y avait certainement rien de gluant dans le placard qu’elle ouvrit sèchement. Mais quelque chose en sortit pour se jeter sur elle, frappant le sol avec un claquement sec tandis qu’elle bondissait en arrière avec un cri d’effroi. La jeune fille poussa un soupir de soulagement en reconnaissant la forme étendue à ses pieds dans la pénombre du couloir ? : un simple balai que l’ouverture brutale du placard avait fait tomber !
Audrey rangea le balai et referma le placard en maudissant son ami. Par bravade, elle cria :
- Je ne crois pas aux monstres !
Sa voix résonna lugubrement dans la grande maison vide et les lumières s’éteignirent brusquement. Réprimant un frisson en se retrouvant plongée dans le noir, elle répéta à voix basse :
- Je ne crois pas aux monstres. Ce n’est qu’une simple coupure de courant à cause de l’orage, et je n’ai pas peur !
Mais l’orage avait cessé de gronder et le vent lui-même s’était calmé. La jeune fille tâtonna dans la pénombre jusqu’à la cuisine, dénichant une lampe de poche et des bougies qu’elle emporta dans sa chambre.
Elle alluma les deux bougies et les posa sur son bureau en soupirant :
- Ça éclaire un peu mieux que cette lampe électrique, mais pour travailler, ce n’est quand même pas très pratique. Espérons que la coupure ne sera pas trop longue. Jack trouvera sans doute ça très romantique de faire des maths aux chandelles, mais je préfère nettement l’éclairage électrique.
Se rappelant les paroles de Jack, elle se pencha sous son lit en souriant, mais son sourire se figea brusquement : deux yeux lumineux la scrutaient dans le noir ! Le souffle coupé, le cœur battant, elle resta pétrifiée, incapable de crier ou de reculer.
Comme la chose tapie sous le lit ne bougeait pas non plus, Audrey recula doucement en saisissant sa lampe de poche. La dirigeant vers les yeux diaboliques, elle hésita un instant, puis l’alluma et poussa un soupir de soulagement : la créature blottie sous son lit était tout simplement son chat !
Effrayé par l’orage, il avait dû se réfugier sous le lit. Audrey l’attrapa et le caressa en le grondant gentiment pour lui avoir fait peur. Le chat ronronna et elle le reposa par terre. Constatant qu’un rai de lumière filtrait entre ses volets, elle ouvrit la fenêtre et les volets de sa chambre. Le courant d’air souffla ses bougies, mais elle n’en avait plus besoin : la lueur orangée de la pleine lune éclairait maintenant sa chambre.
Pour exorciser ses craintes, elle laissa volontairement sa fenêtre ouverte et déclara :
- Loups-garous, vampires et autres monstres, ce soir c’est votre nuit ! Venez tous fêter Halloween chez Audrey !
Elle voulait se rassurer en plaisantant, mais le sifflement lugubre du vent qui sembla lui répondre avait quelque chose d’inquiétant. Entendant frapper à la porte d’entrée, elle se dit que Jack était arrivé et, sortant de sa chambre, elle descendit rapidement l’escalier pour aller lui ouvrir.
2
Après avoir raccroché son téléphone, Jack remonta dans sa chambre pour ranger sous son lit le sabre au maniement duquel il s’entraînait lorsque Audrey l’avait appelé. Le jeune homme était un passionné d’arts martiaux japonais.
Il réfléchit un moment à ce qu’il pourrait faire comme surprise à son amie pour Halloween. Il se souvint soudain qu’il possédait un vieux couteau de cuisine dont la lame s’était cassée à quelques centimètres du manche.
Une idée diabolique lui vint. Il descendit l’escalier en deux bonds pour vérifier que le réfrigérateur contenait toujours le lapin fraîchement tué que ses parents comptaient faire cuire pour le repas du lendemain. Comme il s’en doutait, le fond du plat contenant l’animal écorché était plein de sang.
Remontant les marches quatre à quatre, il ouvrit sa commode pour y prendre un vieux tee-shirt qu’il enfila par-dessus celui qu’il portait, puis descendit à la cave où il récupéra le vieux couteau brisé et un morceau de carton qu’il glissa entre ses deux tee-shirts. Découpant dans son vieux tee-shirt un trou de la largeur de la lame, il colla le couteau perpendiculairement au carton à l’aide de super-glue, espérant que la colle était aussi efficace que dans les publicités.
Retournant dans la cuisine, il aspergea copieusement son tee-shirt de sang de lapin et alla s’admirer dans la glace du salon. L’effet était saisissant : il eut lui-même un mouvement de recul en voyant le couteau qui semblait lui traverser la poitrine. En souriant, il murmura pour lui-même :
- C’est une blague usée, mais si je m’écroule sur le dos en travers de l’entrée en poussant un râle d’agonie quand Audrey m’ouvrira sa porte, je suis sûr qu’elle s’y laissera prendre...
Prenant la voiture de ses parents, il eut un peu de mal à conduire sans déplacer le manche du couteau qui le gênait, mais parvint jusque chez Audrey et se gara en face de sa maison. Traversant la rue déserte en ajustant son couteau, il leva les yeux et constata que la lune était pleine et que le quartier semblait subir une coupure de courant, tous les lampadaires étant éteints.
- Une nuit parfaite pour Halloween ! songea-t-il en frappant à la porte.
3
Audrey s’apprêtait à ouvrir la porte à Jack quand un grattement dans le séjour attira son attention. Le chat voulait visiblement sortir, menaçant de déchirer les rideaux de la porte-fenêtre. Elle se précipita pour lui ouvrir. Ayant obtenu ce qu’il désirait, le chat sortit majestueusement dans le jardin.
Avant que la jeune fille puisse retourner à la porte d’entrée, des aboiements furieux retentirent et elle vit soudain son chat s’enfuir, poursuivi par le chien des voisins. Le molosse l’avait presque rattrapé quand soudain une ombre s’abattit sur le chien en poussant un hurlement bestial.
Tirant parti de cette intervention opportune, le chat ne demanda pas son reste et fit demi-tour, filant se mettre à l’abri dans la maison en passant entre les jambes d’Audrey qui s’efforçait de scruter les ténèbres au pied des arbustes qui formaient la clôture entre son jardin et celui des voisins.
Mais il faisait bien trop sombre pour qu’elle puisse distinguer ce qui attaquait le pauvre chien qui poussait des hurlements de douleur. Quand ses gémissements cessèrent, Audrey se souvint alors de la lampe électrique qu’elle avait posée sur la table du séjour avant de faire sortir le chat. Elle prit la lampe et sortit prudemment dans le jardin, mais la chose qui avait attaqué le chien des voisins ne s’y trouvait plus.
Peut-être avait-elle rêvé ? Elle constata que non lorsque le halo de sa lampe éclaira le chien, ou plutôt ce qu’il en restait. Le pauvre animal avait été éventré et déchiqueté avec une telle sauvagerie que les morceaux sanglants s’étalaient sur plusieurs mètres. Se détournant de ce spectacle écœurant en réprimant un haut-le-cœur, Audrey recula vers la maison en promenant d’une main tremblante le faisceau de sa lampe de poche dans les arbustes qui bordaient son jardin, mais elle ne vit aucune trace de la créature qui avait tué le chien des voisins.
- Quel animal peut ainsi massacrer un chien en quelques secondes ? se demanda-t-elle avec inquiétude.
Ne trouvant pas de réponse, elle se hâta de rentrer dans la maison et de refermer la porte-fenêtre. Les paroles de Jack lui revinrent à l’esprit : « Tu es sûre d’avoir fermé à double-tour toutes les portes et les fenêtres ?. La fenêtre de sa chambre ! Elle l’avait laissée grande ouverte par défi parce qu’elle ne prenait pas au sérieux les paroles de son ami, mais si la chose qui avait déchiqueté le chien entrait dans sa chambre...
Elle frissonna et courut dans l’escalier, ouvrit la porte de sa chambre... et s’arrêta net. Il était trop tard pour fermer la fenêtre : la chose était en train d’en enjamber le rebord. Noire, poilue, énorme, elle s’était immobilisée à l’entrée de la jeune fille sur laquelle elle fixait ses deux yeux d’un jaune brûlant, semblant prête à bondir.
Audrey était restée pétrifiée par la peur, mais quand la créature ouvrit la gueule en dévoilant ses longs crocs pointus, la jeune fille se ressaisit et sortit de sa chambre en claquant la porte. Elle resta un moment agrippée à la poignée, le cœur battant, s’attendant à voir la porte voler en éclats sous les crocs du monstre. Comme rien ne se produisit, elle se calma et relâcha la poignée en se raisonnant :
- Cette chose peut peut-être tuer un chien et grimper à la fenêtre du premier étage, mais sans doute pas ouvrir une porte. Je suis en sécurité maintenant.
Elle se souvint tout à coup :
- Jack ! S’il a frappé à la porte, il a dû voir la bête entrer dans ma chambre ! Il doit être mort d’inquiétude et... il est en danger !
Elle dévala l’escalier et se rua sur la porte d’entrée, l’ouvrant sans même vérifier que la créature ne l’attendait pas à l’extérieur. Elle ne s’y trouvait heureusement pas, mais Jack non plus.
Avisant un petit tas de vêtements sur le trottoir, Audrey se pencha et son sang se glaça. Ils étaient lacérés et couverts de sang, mais elle reconnut sans peine le pantalon de survêtement noir et le tee-shirt vert portant un tigre brodé sur la poitrine que son ami Jack portait souvent. En les ramassant machinalement, elle découvrit le manche de couteau collé sur la plaque de carton et comprit la farce que son ami lui avait préparée pour Halloween.
Pendant que Jack attendait devant la porte, elle avait bêtement perdu son temps à regarder le cadavre du chien et le monstre en avait profité pour faire le tour de la maison et attaquer le pauvre Jack. La chose l’avait dévoré, ne laissant que les vêtements déchirés et tachés de sang et les Reebok du jeune homme.
Elle se releva en sanglotant, serrant contre elle tout ce qui restait de son ami sans prendre garde au sang qui maculait ses propres vêtements.
- Jack... Non, ce n’est pas possible... Il connaissait les arts martiaux, il n’a pas pu se faire dévorer ainsi...
Un grondement sourd lui fit lever la tête, et à travers ses larmes elle vit les deux yeux menaçants qui la fixaient depuis la fenêtre de sa chambre. Audrey se précipita dans la maison au moment où la bête sautait, atterrissant souplement sur le trottoir avant de bondir sur elle. La jeune fille tenta de fermer la porte, en vain : une patte poilue aux griffes acérées s’était glissée entre la porte et le chambranle.
La chose pesait lourdement sur le panneau de bois. Audrey comprit que si elle parvenait à entrer, elle subirait le même sort que son ami. A moins que le monstre ne la trouve pas à son goût et qu’il lui fasse la même chose qu’au chien des voisins.
Avec l’énergie du désespoir, elle se jeta sur la porte de tout son poids, parvenant à la repousser, coinçant la patte du monstre qui poussa un hurlement de douleur. Le panneau ayant rebondi, Audrey y donna un violent coup d’épaule, et cette fois la porte claqua : le monstre avait retiré sa patte endolorie du battant.
La jeune fille se força à verrouiller la porte à double-tour et à mettre le verrou avant de se laisser tomber au sol, ses jambes flageolantes ne la soutenant plus. En frottant son épaule douloureuse, elle se demanda si elle aurait le temps de monter dans sa chambre pour fermer la fenêtre avant que le monstre n’y retourne, mais un bruit sourd à l’étage lui révéla qu’il était trop tard : la créature qui avait tué le chien des voisins et son ami Jack était revenue dans sa chambre !
Espérant que la porte de sa chambre suffirait à retenir le monstre, elle se précipita dans le séjour et décrocha le téléphone, tapant le numéro de la police.
La communication s’établit, et une voix décontractée annonça :
- Police, j’écoute...
En pleurant, Audrey débita d’une voix hachée :
- Au secours ! Il y a un... un monstre dans ma chambre... Il... il a massacré le chien des voisins et dévoré mon ami Jack ?! Ve... venez vite !
- Calmez-vous, mademoiselle. Notre spécialiste des monstres est un peu débordé ce soir.
- Vous... vous avez vraiment quelqu’un qui s’occupe des monstres ? Vous voulez dire qu’il y en a d’autres ?
- Bien sûr. C’est la nuit d’Halloween, tous les monstres se baladent en dévorant les inconscients qui osent sortir de chez eux. Barricadez soigneusement toutes les portes et les fenêtres, et restez chez vous, vous serez à l’abri.
- Mais cette... cette chose est entrée dans ma chambre ! J’avais laissé la fenêtre ouverte ! hurla la jeune fille, proche de l’hystérie.
- C’est embêtant. commenta le policier de sa voix décontractée. Il est un peu tard pour fermer votre fenêtre.
- Vous allez envoyer quelqu’un ? Je vous donne mon adresse...
- C’est inutile, mademoiselle. Nos effectifs sont débordés, et je ne peux pas quitter le standard. Le monstre vous aura bouffée avant qu’une de nos équipes arrive chez vous !
- Mais alors qu’est-ce que je peux faire ? interrogea Audrey d’une voix tremblante.
- Regardez le monstre droit dans les yeux et dites-lui méchamment : Tu n’existes pas ! C’est ce que je fais quand j’ai trop bu et ça marche : le monstre disparaît, enfin... sauf quand le monstre en question est mon chef de service... Allez, salut. Joyeux Halloween quand même !
Ponctuant ses paroles d’un rire caverneux, le policier raccrocha et Audrey comprit qu’il ne l’avait pas prise au sérieux.
Refusant de s’abandonner au désespoir, elle respira plusieurs fois à fond comme Jack le lui avait appris et comprit qu’il était stupide d’essayer de convaincre les autorités qu’un monstre était chez elle le soir d’Halloween.
Elle réfléchit un instant, puis appuya sur les broches du combiné et composa cette fois le numéro de la gendarmerie, car le policier de service reconnaîtrait sa voix et ne la prendrait pas au sérieux. Lorsqu’on décrocha, elle révéla à voix basse :
- Allô ? La gendarmerie ? Je crois que des voleurs sont entrés chez moi. Mes parents ne sont pas là et il y a du bruit au rez-de-chaussée. Je crois qu’ils ont cassé une fenêtre pour rentrer en pensant que la maison était vide. J’ai très peur...
L’inquiétude qu’elle devina dans la voix de son interlocuteur la rassura : son histoire était prise au sérieux.
- Surtout ne faites pas de bruit, mademoiselle. Donnez-moi votre adresse, nous vous envoyons quelqu’un au plus vite.
Poussant un soupir de soulagement, Audrey allait renseigner le gendarme, mais soudain un crachotement retentit dans l’écouteur, puis plus rien...
- Allô ? Allô ? Vous m’entendez ?
Mais il n’y eut pas de réponse. Elle tapa plusieurs fois sur les broches du téléphone avant de porter le combiné à son oreille. Plus de tonalité... Le téléphone ne fonctionnait plus...
Anéantie, Audrey resta assise, le téléphone inutile à la main. Soudain un grincement résonna dans le silence de la grande maison obscure. Un grincement qu’Audrey reconnut sans peine car elle avait demandé plusieurs fois à son père de huiler les gonds de la porte de sa chambre.
Le monstre avait donc réussi à ouvrir la porte de sa chambre ! Il allait descendre et... la dévorer...
4
Malgré son appréhension, Audrey se força à se lever et à aller jusqu’à l’escalier, dirigeant la faible lueur de sa lampe de poche vers le haut. Comme elle le redoutait, les deux yeux jaunes apparurent et la bête s’approcha, commençant à descendre lentement les marches.
Fixant résolument la créature dans les yeux, Audrey déclara d’une voix forte :
- Tu n’existes pas !
La bête répondit par un grondement moqueur. Elle n’avait visiblement aucune intention de disparaître alors qu’une proie se tenait au bas de l’escalier. Elle continua lentement sa descente, posant ses pattes sur les marches avec précaution. Elle était presque en bas lorsque les lumières se rallumèrent. La coupure de courant était terminée !
Mais si les ténèbres se dissipèrent, le monstre ne disparut pas, bien au contraire. Avançant vers elle, il apparut en pleine lumière.
Il était entièrement recouvert d’une soyeuse fourrure noire qui dessinait ses muscles puissants. Ses pattes aux griffes rétractiles ne faisaient aucun bruit en se posant au sol. Il avait une longue queue noire qui se balançait derrière lui, des oreilles pointues qui bougeaient comme des radars, de longues moustaches et des crocs de plusieurs centimètres. Ses yeux jaunes n’avaient plus rien de monstrueux à présent que la jeune fille reconnaissaient l’animal qui se tenait devant elle : une panthère noire, probablement échappée d’un cirque.
Mais le grondement menaçant rappela à Audrey le cadavre déchiqueté du chien. L’animal sauvage qui se tenait devant elle était bien réel et sans doute plus dangereux que tous les monstres qu’elle pourrait imaginer dans le noir.
Tournant les talons, elle se précipita dans la cuisine et tenta de refermer la porte, mais la panthère noire se jeta contre le panneau de tout son poids, et Audrey fut repoussée et tomba à la renverse.
En progressant à reculons, elle contourna rapidement la table et se redressa sous le regard intéressé du fauve qui semblait prêt à bondir par-dessus l’obstacle dérisoire qui le séparait de la jeune fille. En tâtonnant derrière elle pour chercher une arme sans quitter l’animal des yeux, Audrey sentit une boîte d’allumettes sous ses doigts.
Se rappelant avoir entendu dire que les bêtes sauvages craignaient le feu, elle ramassa lentement un journal sur la table et craqua une allumette pour l’enflammer. Elle roula le journal et brandit sa torche improvisée dans la direction de la panthère qui recula en grondant sourdement.
Avançant courageusement vers l’animal, Audrey le repoussa hors de la cuisine, puis atteignit le pied de l’escalier... quand soudain un courant d’air causé par la fenêtre ouverte de sa chambre fit s’éteindre la flamme de son journal.
Aussitôt la panthère cessa de reculer et avança sur la jeune fille qui jeta le journal à moitié brûlé pour brandir sa lampe de poche, braquant le faisceau dans les yeux du fauve en lui assurant :
- C’est du feu ! Ça brûle !
Mais la panthère ne fut guère convaincue : d’un coup de patte, elle arracha la lampe des mains d’Audrey et suivit avec intérêt les évolutions du rayon lumineux qui tournoya avant que la lampe de poche s’éteigne en heurtant un mur.
L’attention du fauve s’étant détournée d’elle, Audrey en profita pour grimper l’escalier quatre à quatre. Mais en arrivant sur le palier, elle vit atterrir l’animal qui, négligeant l’escalier, avait atteint le premier étage d’un bond puissant. Avec un rugissement de victoire, il plongea sur sa victime.
En basculant sur le dos, Audrey retrouva ses réflexes de judo et, posant son pied sur l’abdomen de l’animal, elle le projeta par-dessus elle, se rattrapant de justesse à la rampe pour ne pas tomber dans l’escalier.
Mais même si la projection la surprit, la panthère utilisa ses capacités de félin, se retournant souplement en plein vol pour retomber sans bruit sur ses quatre pattes au rez-de-chaussée. Sans perdre de temps, elle entreprit de gravir les escaliers, et le temps que la jeune fille se remette debout, il était trop tard pour qu’elle puisse espérer gagner sa chambre avant d’être rattrapée par le fauve.
Voyant la panthère se ramasser pour bondir, Audrey réagit d’instinct, posant sa main sur la rampe du palier pour sauter à l’étage au-dessous. Elle atterrit en fléchissant les jambes et en faisant un roulé-boulé pour amortir sa chute tout en se relevant.
Mais une ombre la survola et la panthère noire atterrit souplement devant elle, lui bloquant le passage. Audrey recula d’un pas, mais cette fois elle était piégée, acculée au mur.
Avec un grondement triomphant, le fauve bondit, posant ses pattes avant sur les épaules de la jeune fille qui bascula à la renverse, tombant rudement sur le dos. La respiration à moitié coupée, le poids du fauve la maintenant au sol, Audrey vit la gueule s’ouvrir et les redoutables crocs approcher de son visage...
5
- Ippon !
- Hein ? s’étonna Audrey, n’en croyant pas ses oreilles.
Articulant avec difficulté, la panthère noire répéta de sa voix rauque :
- Ippon ! Tu es sur le dos, Audrey !
- Jack ? C’est... c’est toi ? bredouilla la jeune fille.
- En chair et en os... et en poils. Reconnais que tu as eu peur !
Le fauve recula, libérant la jeune fille qui se releva en tremblant, s’appuyant le dos contre le mur, les bras croisés sur sa poitrine.
- Jack... Je t’ai cru mort, dévoré par un monstre... Mais c’est toi le monstre ! Ne... ne me fais pas de mal...
Elle éclata en sanglots et Jack comprit qu’il avait été trop loin. Il tenta maladroitement de s’excuser :
- Je suis désolé, Audrey. Je ne te ferai aucun mal. Calme-toi, mon aspect est un peu effrayant, mais je ne suis pas dangereux. Quand je suis venu chez toi, je ne pensais pas que je risquerais de me transformer puisque la pleine lune, c’était la semaine dernière.
- Mais la lune est pleine ce soir. protesta Audrey.
Jack secoua sa tête de panthère en poussant un profond soupir.
- Oui, ce soir c’est Halloween. La lune ne devait pas être pleine, mais elle l’est quand même. En arrivant chez toi, je l’ai vue... et je me suis transformé. Après... je me suis un peu laissé emporter par mon instinct, et je t’ai poursuivie pour te faire peur, pour Halloween. C’était une méchante blague, je te demande pardon.
Assise sur son derrière, la tête basse, la panthère noire semblait sincèrement contrite et Audrey sentit sa peur refluer pour faire place à la colère.
- Sors de chez moi, Jack. Je ne veux plus jamais te voir ! Tu n’es plus mon ami !
- Mais Audrey...
- Va-t-en ! hurla-t-elle. Tu es un monstre !
Des larmes coulèrent des yeux de l’animal qui se détourna en murmurant :
- Je suis navré, Audrey. Je voulais simplement t’effrayer un peu. Je ne pensais pas que tu le prendrais aussi mal. Et tu sais... je n’ai pas choisi d’être un monstre...
Il avait l’air si malheureux que la jeune fille faillit se laisser attendrir. Mais en se rappelant le cadavre déchiqueté du chien des voisins, elle secoua la tête.
- Va-t-en, Jack. Je ne te trahirai pas, mais je ne veux plus te voir, pas après ce que tu as fait au chien.
- Au chien ? Quel chien ?
- Ne fais pas l’innocent ! Tu ne vas pas me dire que tu peux massacrer un chien sous ta forme de panthère et l’oublier un quart d’heure après ?
- Non, quand je me transforme, cela n’affecte pas mon esprit. J’ai les sens et l’instinct de la panthère, mais je reste capable de me contrôler. Je t’assure que je n’ai pas attaqué de chien.
- Tu mens, Jack. J’ai vu le cadavre dans mon jardin.
Comme Audrey désignait la porte-fenêtre avec conviction, Jack s’en approcha, se dressant sur ses pattes arrière pour atteindre la poignée avec ses pattes avant. Avec difficulté, il ouvrit la porte-fenêtre et s’enfonça dans le jardin dans la direction indiquée par la jeune fille.
En voyant le carnage, il faillit se sentir mal. Il se détourna et revint vers la maison au moment où Audrey refermait la porte-fenêtre. Elle lui fit signe de s’en aller, mais il frappa avec insistance à la vitre. Comprenant qu’elle ne lui ouvrirait pas, il fit volte-face et disparut en bondissant par-dessus les arbustes du jardin.
Réalisant que la fenêtre de sa chambre était restée ouverte et que le fauve risquait d’entrer une seconde fois par là, Audrey courut à sa chambre... trop tard ! La panthère noire était déjà là.
- Audrey ! Tu dois m’écouter : ce n’est pas moi qui ai tué ce chien !
- Je ne te crois pas, Jack. Tu ne me feras pas croire qu’un autre monstre a décidé de s’inviter chez moi pour Halloween.
- Audrey, quand j’étais petit, j’ai été mordu par une panthère enragée qui s’était échappée d’un zoo. Depuis, chaque fois que je vois la pleine lune, je me transforme sans pouvoir l’empêcher.
La jeune fille réalisa :
- Alors chacune des fois où tu n’es pas venu au club de judo, c’était à cause de la pleine lune ? Ces soirs-là, tu étais sous cette forme de panthère et tu tuais des chiens ou des gens ?
- Non, je t’assure. Il y a treize ans, j’ai fait la connaissance du dernier maître du torajitsu d’Okinawa. Quand il a découvert mon secret, il aurait pu me tuer, mais il a préféré m’enseigner sa sagesse. Grâce à lui, j’ai appris à contrôler mes instincts agressifs. J’ai juré de toujours me conformer au code d’honneur des maîtres d’Okinawa, qui peut se résumer en trois mots : respecter la vie. Que ce soit sous ma forme humaine ou en panthère noire, je ne pourrais même pas tuer une mouche, encore moins frapper un animal ou un être humain.
- Tu ne vas pas me faire croire que tu n’as jamais tué d’insecte ?
- Pas depuis treize ans. Je n’ai jamais rompu mon serment. Je n’ai le droit de recourir à la violence que s’il n’y a aucun autre moyen de protéger ma vie ou celle d’un autre être vivant.
S’approchant de la jeune fille, il exhiba ses dents et ses griffes luisantes.
- Regarde mes crocs et mes griffes : il n’y a pas de sang dessus. La créature qui a tué le chien doit être couverte de sang après s’être acharnée ainsi sur ce pauvre animal.
- Je... je te crois, Jack. Mais alors il y a un autre monstre qui rôde dehors. Je devrais fermer cette fenêtre.
Un fracas de verre brisé au rez-de-chaussée interrompit son geste. Jack commenta en grondant :
- Je crois que c’est inutile, il est entré quand même. Viens, allons voir à quoi ressemble ce tueur de chiens.
Tandis qu’il se dirigeait vers la porte, Audrey frissonna et proposa :
- On ferait peut-être mieux de rester dans la chambre. Je ne suis pas un monstre, moi, et...
- Si ça ne t’ennuie pas, je préférerais que tu cesses de me traiter de monstre. Je suis une panthère noire tout à fait normale. Quant à la chose qui est dans ta maison, je doute qu’elle se laisse arrêter par la porte de ta chambre.
A contrecœur, Audrey admit qu’il avait raison et ouvrit la porte, suivant la panthère noire à quelques pas en arrière. En arrivant en haut de l’escalier, Jack s’arrêta net, et la jeune fille pâlit en découvrant les trois énormes loups gris qui se tenaient à l’étage au-dessous, dardant sur elle leurs yeux injectés de sang.
- Jack... je crois que c’était une mauvaise idée...
- Oui, je peux peut-être vaincre un loup-garou, mais trois... ça fait tout de même beaucoup. Retournons dans ta chambre et sortons par la fenêtre.
Mais en se retournant ils virent avec stupeur un homme de haute taille sortir de la chambre et s’avancer vers eux dans le couloir. Blafard, vêtu d’un élégant costume noir assorti d’une cape, il appuyait sa main gauche sur une canne à pommeau et tenait une rose rouge dans la main droite. Il s’inclina avec élégance devant la jeune fille et lui tendit la rose en souriant, faisant apparaître des canines démesurées.
- Désolé d’être en retard, chère demoiselle. Comte Ceifax, de Transylvanie, de passage en France.
- Un... un vampire ! murmura Audrey en reculant vers la rampe.
Tandis que les trois loups s’approchaient de l’escalier, Jack se tourna vers son amie.
- Je pense finalement que tu aurais dû fermer cette fenêtre. Audrey, tu as invité tous les monstres de la région chez toi pour fêter Halloween ?
Ne pouvant détacher son regard des yeux rouges du comte Ceifax, la jeune fille secoua la tête.
- Mais non !
Le vampire sourit en s’inclinant.
- Mais si, chère demoiselle. Loups-garous, vampires et autres monstres, ce soir c’est votre nuit ! Venez tous fêter Halloween chez Audrey ! Ce sont vos propres paroles, Audrey.
Avec incrédulité, Jack secoua la tête.
- Tu... tu as vraiment dit une chose pareille, Audrey ?
Embarrassée, la jeune fille baissa la tête et avoua :
- Peut-être bien... Enfin... je crois. Mais en disant ça, je ne croyais pas à l’existence des monstres. J’ai eu tort, n’est-ce pas ?
- Oui !, approuva Jack en hochant sa tête de panthère tandis que le vampire et deux des loups-garous montant l’escalier les encerclaient. Tu as eu tort...
6
Sentant son dos toucher la rampe, Audrey s’enquit :
- Jack, tu disais ne pas avoir le droit de recourir à la violence sauf si nos vies étaient menacées, mais... je crois bien que nos vies sont menacées !
Avec un grognement approbateur, la panthère noire bondit devant l’escalier où apparaissait la tête du premier loup. Effectuant un souple roulé-boulé, Jack projeta ses pattes arrière dans le museau du loup qui bascula à la renverse dans l’escalier, entraînant celui qui le suivait dans sa chute.
Tandis que les deux loups dégringolaient l’escalier, Jack se remit sur ses pattes d’un rétablissement acrobatique, puis bondit sur le vampire qui venait de saisir la main d’Audrey. Le fauve planta profondément ses crocs dans la gorge de Ceifax qui lâcha la jeune fille pour tenter de se dégager.
Entendant un grondement, Audrey se retourna et vit les deux loups fous de rage remonter l’escalier. Se penchant par-dessus la rampe, elle comprit pourquoi le troisième loup-garou n’avait pas suivi ses congénères : il avait repéré le chat réfugié sous le buffet et tentait de l’atteindre. Le pauvre animal miaulait de terreur.
Sans réfléchir, Audrey sauta la rampe pour atterrir les deux pieds sur le loup qui voulait dévorer son chat, échappant ainsi à ceux qui montaient l’escalier. Mais le gémissement de douleur de l’animal qui avait amorti sa chute se changea bien vite en un hurlement de rage, et la jeune fille recula en tremblant devant l’éclat meurtrier des yeux injectés de sang braqués sur les siens. Le loup-garou se ramassait pour bondir, quand soudain...
Ses deux mains serrant le cou de la panthère qui plantait ses crocs dans sa gorge, le comte Ceifax étranglait Jack qui dut desserrer la prise de ses mâchoires. Se libérant en maintenant la panthère noire par le cou, le vampire souleva le fauve au-dessus de sa tête avant de le lancer violemment à l’étage inférieur.
La fuite d’Audrey ayant laissé les deux loups-garous face au vampire, ils bondirent sur celui-ci, le renversant au sol en cherchant à lui déchirer la gorge de leurs crocs.
... Quand soudain une ombre passa au-dessus d’Audrey et du loup-garou, et la panthère noire s’écrasa brutalement sur la table derrière eux qui s’écroula sous son poids.
Voyant le fauve à moitié assommé, à sa merci, le loup se désintéressa d’Audrey et bondit sur la panthère qui parvint à rouler de côté pour protéger sa gorge. Mais le loup-garou enfonça profondément ses crocs dans l’épaule de Jack qui grogna de douleur, cherchant en vain à faire lâcher prise à son adversaire.
Voyant son ami en danger, Audrey oublia sa peur et ramassa l’un des pieds de la table brisée pour l’abattre de toutes ses forces sur le dos du loup. Surpris, celui-ci relâcha sa prise pour se tourner vers la jeune fille qui lui rendit bravement son regard, tenant fermement son gourdin improvisé devant elle, résolue à défendre son ami.
Mais le loup n’eut pas le temps de s’en prendre à Audrey. Il avait tourné le dos à la panthère noire qui lui sauta dessus, l’immobilisant avec ses griffes avant de lui planter ses crocs dans la nuque.
Audrey frissonna en entendant le craquement sec des vertèbres, mais le loup-garou eut encore la force de gronder en crachant du sang :
- Tu m’as peut-être battu, mais grâce à ma morsure, mes frères n’auront aucun mal à vous tuer tous les deux...
Le loup fut parcouru d’un spasme et mourut.
Audrey s’inquiéta :
- Qu’est-ce qu’il a voulu dire ?
Ressentant une douleur fulgurante dans tout son corps, Jack examina avec attention les crocs du loup et comprit. En haletant, il lui expliqua :
- Ses canines sont recouvertes d’argent. La morsure ne me tuera pas, mais je vais me retransformer et je garderai forme humaine tant que mon sang ne se sera pas débarrassé de la petite quantité d’argent qu’il m’a injectée.
Avisant ses vêtements déchirés posés près du téléphone, il vérifia d’un coup d’œil que le vampire et les deux autres loups-garous étaient toujours en train de s’entre-tuer, puis révéla gravement à son amie :
- Audrey, il n’y a que deux choses qui peuvent tuer un loup-garou : la morsure d’un autre lycanthrope, ou un objet en argent dans le cœur. Essaie de trouver quelque chose de pointu en argent pendant que je reprends forme humaine. Pour le vampire, je crois qu’il faut lui planter un pieu de bois en plein cœur, mais je ne te promets rien, c’est la première fois que j’en rencontre un. Ce qui est sûr, c’est qu’il est bien plus fort que moi. Il devrait avoir le dessus sur les deux loups.
Voyant son ami s’écrouler, animé de convulsions, Audrey hésita. Les poils de Jack se rétractaient en même temps que sa queue, et son squelette se déformait lentement pour retrouver sa forme première.
- Dépêche-toi ! lui enjoignit-il.
S’arrachant à la fascination exercée par la transformation du fauve, elle courut à la cuisine, ouvrant le buffet contenant l’argenterie. Avec désespoir, elle constata que tous les couteaux en argent avaient leur extrémité arrondie. Malgré une fouille minutieuse du buffet, elle dut se rendre à l’évidence : seules les fourchettes en argent pourraient leur être utiles.
Elle en prit une poignée et ressortit rapidement, constatant que Jack avait repris forme humaine et revêtu son pantalon de jogging et son tee-shirt. Ils se tournèrent tous deux vers l’escalier en haut duquel le combat se terminait.
Parvenant à saisir solidement l’un de ses adversaires, le comte Ceifax le jeta de sa force surhumaine contre la rampe qui se brisa, et le loup-garou tomba lourdement au rez-de-chaussée. Repoussant l’autre un instant, Ceifax ramassa sa canne, tirant sur le pommeau pour en extraire une longue dague effilée.
Quand le loup-garou bondit sur lui, le vampire l’attrapa au vol par le cou d’une main, le maintenant au-dessus du sol avant de lui plonger profondément sa lame dans le corps. Le cœur transpercé par la dague d’argent, le lycanthrope expira, crachant un geyser de sang.
Arrachant son arme du corps de sa victime, Ceifax l’essuya sur la fourrure grise du loup avant de se tourner en souriant vers Audrey. Il commença à descendre l’escalier et lui parla avec une douceur qui fit froid dans le dos à la jeune fille :
- N’aie pas peur. Je ne te prendrai pas tout ton sang. Quand ton cou portera la marque de mes canines, tu auras une place dans mon cercueil pour l’éternité. Je t’offre la jeunesse éternelle. Approche !
Audrey voulut reculer mais Jack l’en empêcha car le dernier lycanthrope s’était relevé de sa chute et leur coupait la route. Constatant qu’ils étaient coincés entre les crocs du loup-garou et la dague effilée du vampire, le jeune homme maugréa :
- Je te préviens, Audrey : la prochaine fois que tu me dis de venir chez toi sans mon sabre, je l’amène quand même !
Il s’était mis en garde d’arts martiaux, les jambes fléchies et les mains à demi ouvertes, tournant presque le dos au loup sans le quitter des yeux. Audrey s’inquiéta :
- Tu ne veux pas une fourchette en argent ?
Anticipant le bond du lycanthrope qui se ramassait sur lui-même, Jack arma son poing droit le plus en arrière possible en rectifiant la position de son centre de gravité, murmurant en réponse :
- Attends, je connais une technique pour vaincre un fauve. Normalement c’est une défense contre un lion ou un tigre, mais ça marchera peut-être aussi sur un loup-garou.
Quand l’animal bondit, Audrey retint un cri, mais son ami avait parfaitement prévu la trajectoire. Lançant son poing en tournant sur lui-même, il se glissa sous le loup en sautant vers le haut, utilisant le bond de l’animal pour lui placer un uppercut magistral sous la gueule.
Jack retomba souplement en garde tandis que le loup-garou était rejeté en arrière, assommé. Devant la jeune fille stupéfaite, Jack sourit et commenta :
- Tu viens d’avoir la chance de voir le dragon-qui-fait-remonter-l’eau-de-la-cascade. Plante une de tes fourchettes dans le cœur du loup-garou pendant que je m’occupe du vampire.
Hochant la tête, elle s’approcha de la bête inanimée, mais sa main hésita en le voyant bouger faiblement. S’efforçant d’esquiver de son mieux la dague d’argent de Ceifax tout en l’empêchant d’avancer, Jack devina l’hésitation de son amie et lui cria :
- S’il te mord, tu te transformeras en louve toutes les nuits de pleine lune. Sauf s’il te dévore... alors tue-le !
Jack avait reculé jusqu’au placard à balais situé sous l’escalier. Il l’ouvrit et saisit rapidement un balai, brisant le manche au ras de la brosse d’un coup sec du tranchant de son pied nu. Maniant son bâton avec dextérité, il parvint à parer les coups de dague du vampire et à le faire reculer.
Un coup du tranchant de la dague coupa le manche à balai en biseau, et la lame siffla à quelques centimètres du visage de Jack qui dut se pencher en arrière pour l’esquiver. Tenant ses deux moitiés de bâton en dirigeant la partie pointue vers le bas comme s’il maniait deux poignards, le jeune homme se replaça en garde et attendit calmement l’attaque du comte Ceifax.
Le vampire frappa, visant le cœur de son ennemi de la pointe de sa dague. Jack lança son bras droit en arc de cercle vers la gauche, déviant la lame avec le bâton en avançant sur le comte. Tournant sur lui-même, il se retrouva dos à Ceifax et frappa vers l’arrière avec la pointe du bâton qu’il tenait dans la main gauche.
Le pieu profondément enfoncé dans l’abdomen, le vampire lâcha son arme et s’écroula en émettant un gargouillis.
Ramassant aussitôt la dague, Jack se retourna avec inquiétude vers Audrey et le loup-garou.
Avec résolution, Audrey plongea sa fourchette d’argent dans la poitrine de l’animal, au niveau du cœur. Mais la fourchette se ficha dans une côte. Poussant un rugissement de douleur, le loup-garou revint à lui et bondit sur la jeune fille, la renversant au sol.
Elle lâcha ses fourchettes pour maintenir la tête du loup et l’empêcher de planter ses crocs dans sa gorge comme il en avait manifestement l’intention. Comprenant qu’elle ne pourrait pas le retenir bien longtemps, elle se força à ôter une main du cou de l’animal pour ramasser une des fourchettes sur le sol.
Le loup en profita pour rapprocher ses redoutables crocs de sa victime. Il allait les plonger dans la gorge d’Audrey... quand elle lui planta farouchement sa fourchette dans l’œil. Poussant un hurlement de douleur, il se pencha en arrière, et la jeune fille en profita pour ramasser une autre fourchette et la lui planter dans le cœur. Cette fois, elle avait frappé entre deux côtes et les pointes d’argent percèrent le cœur du loup-garou qui mourut en la fixant de son œil valide plein de haine.
Elle frissonna et se tourna vers son ami qui venait à son aide avec la dague du vampire. Voyant le comte Ceifax se relever, elle cria :
- Jack ! Attention !
Le vampire avait arraché le pieu de sa poitrine et voulait en frapper le jeune homme qui réagit aussitôt au cri de son amie : lançant sa jambe gauche en coup de pied retourné, il frappa violemment Ceifax, le repoussant contre le mur. Vif comme l’éclair, il contre-attaqua avec la dague d’argent, l’enfonçant jusqu’au pommeau dans le corps du vampire, le clouant au mur.
Malheureusement Ceifax parvint à lui saisir la gorge de ses deux mains. Il serra, soulevant presque Jack du sol. Le jeune homme tenta de se libérer en utilisant plusieurs coups sur des centres vitaux, mais ses coups ne semblaient pas affecter le vampire qui ricana :
- Imbécile ! Je suis déjà mort, tu ne peux pas me tuer ! Par contre, tu peux mourir...
Voyant son ami étouffer sous les doigts d’acier du comte, Audrey ramassa le bâton sanglant et se jeta sur Ceifax pour le lui planter violemment dans le cœur.
Le vampire relâcha Jack pour porter les mains au pieu et tenter de l’arracher, mais ses forces le quittaient. Aidant son ami à se relever, Audrey contempla avec dégoût les flots de sang vomis par le vampire agonisant épinglé au mur.
Jack massa sa gorge endolorie en soupirant :
- Voilà une nuit d’Halloween très réussie !
Regardant tour à tour les cadavres des loups-garous et du vampire, le mobilier brisé et le sang qui maculait sa maison, Audrey murmura avec angoisse :
- Comment vais-je pouvoir expliquer ça à mes parents ?
7
Un peu plus tard, Jack et Audrey étaient penchés sur le devoir de mathématiques de la jeune fille quand soudain elle s’écria :
- Jack ! Tes mains !
Le jeune homme constata qu’effectivement ses mains et son visage commençaient à se recouvrir de fourrure noire.
- Mon sang a éliminé l’argent que m’avait injecté l’un des loups-garous. Je vais me retransformer, mais ne t’inquiète pas, la lune devrait se coucher bientôt et je retrouverai ensuite mon aspect normal.
Quelques instants plus tard, c’était la panthère noire qui s’efforçait d’aider Audrey à faire son devoir de maths. Tapant affectueusement sur le dos de l’animal, la jeune fille murmura en souriant :
- Quand je vais raconter cette soirée d’Halloween à mes copines, elles ne me croiront jamais !
La panthère jeta un regard à la pleine lune, et grogna doucement :
- Faire des maths sous les rayons de la lune, c’est très romantique, tu ne trouves pas ? Je parie que tu n’as jamais embrassé une panthère noire...
- Jack...
- Oui ?
- N’y pense même pas !
- Ne te fâche pas, je plaisantais. Revenons à ce problème de récurrences...
- Jack...
- Oui ?
- Je parie que tu n’as jamais dévoré un prof de maths...
- Audrey...
- Oui ?
- N’y pense même pas !