Phénix-Mag
Phénix

Phénix-Web

Le site du magazine qui renait de ses cendres !

Vous êtes ici : Accueil > Nouvelles > Recueil > REY Thimothée - Sur la route d’Ongle

REY Thimothée - Sur la route d’Ongle

Mis en ligne le 15 septembre 2008

Nouvelle publiée dans Phénix Mag n°4


Attention, ces images et ces textes appartiennent à leurs auteurs et sont mis en ligne ici avec leur aimable autorisation. Si vous désirez faire un usage quelconque de ces textes ou images, merci de vous reporter à leur site personnel afin d'avoir de plus amples informations sur les conditions d'utilisation autorisées par leurs créateurs ou afin de prendre contact avec eux.


« … ma douce ma puce
viens prendre le bus
qui nous mène au pays d’Ongle

errer à plaisir
errer sans moisir
tandis que les lunes jonglent

les orteils rouillés
de ses pneus-souliers
ont foulé plus d’une jungle

ô plaines ô monts
yeux ouverts dormons
vers là-bas le bus fou cingle

là où tout est magie jaune
flûtes, palmes, jeux de faunes… »
extrait du prospectus de la CUITE
Compagnie Urbaine et Interurbaine de Transport Elfique

Un petit matin délicieusement triste et gris. La pluie masque par intermittence les bas-dômes de pierre tiède, entre lesquels rayonnent les rues asphaltées, à cette heure désertes, de Chuintejonte. La ville descend en pente douce vers une mer si paisible qu’elle en paraît absente – comme un regard est absent –, les vagues lentes, une succession de dômes anthracite piqués de gouttes, enflent, symétriques aux bâtisses arrondies côté terre, puis se dégonflent et viennent mourir parmi les galets. Aucun bruit, si ce n’est le glouglou de l’eau le long des pentes, le ressac, et le crissement de la pluie sur les vagues.

Une silhouette a remonté le boulevard des Urnes, traversé la rue du Ver, puis coupé par le Parc aux Foires complanté de fusannes et d’arbres-rhume, et s’approche à présent d’un arrêt de bus sur l’avenue Va-Loin, la grande artère molle qui longe la mer. Un pare-pluie flotte au-dessus de sa tête, pas très haut, peut-être est-il gonflé à l’hélium ou, plus vraisemblable, animé par une routine de bassemagie. C’est un gars, chauve, massif, maussade. Il regarde les chiffres gravés sur le côté de l’arrêt puis le plan délavé qui peu à peu se décolle, à l’intérieur, claque des doigts (le pare-pluie se ratatine, intègre une poche), et s’adosse au montant de bois noir, à l’abri mais tout juste.

Temps dilué. L’homme mordille son pouce en examinant le ciel. Deux employés de la voirie, des trolls des lagunes à leur face verte et plate, passent en bougonnant des rires. Croisent une grande femme en foulard et manteau de peau qui tourne le coin, débouche sur l’avenue. Elle la traverse en diagonale et sans hésiter, vient prendre place sous l’auvent. Un regard vers l’homme. Ni hâtif, ni gêné. Il le soutient. Elle n’est pas belle, un menton fort, un front bombé sillonné de mèches humides. Des yeux saillants. Un visage intéressant quand même. Avec un soupir, elle se déleste du sac à dos qu’elle portait, il a l’air lourd. Elle aussi regarde le ciel. Les minutes continuent à se dissoudre dans la pluie glaciale.

Un tapotement tout léger, qu’on pourrait d’abord facilement confondre avec celui de la pluie, se fait plus fort, devient battement, puis martèlement. Le bus. Leurs yeux se tournent vers la gauche. Il arrive, porté par les pieds disposés en cercle autour des seize roues. Dans l’air froid, ça grince, ça halète, ça fume. Un véhicule de métal noir. Des excroissances bulbeuses saillent çà et là sur le toit, les flancs. Les vitres sont cernées de volutes ajourées. Ses deux longs segments sont articulés par un soufflet de caoutchouc, il tangue à gauche, à droite en progressant sur l’asphalte, promenant son chasse-pierre comme un museau fureteur. Le numéro 112 et les lettres Terminus Ongle, en caractère moguélians, scintillent bleuâtres au-dessus du pare-brise.

L’homme lève le bras. Les pieds du bus s’immobilisent, tous les seize, au garde-à-vous, laissant de la gomme sur l’asphalte ; les deux segments s’entrechoquent dans un bruit sourd ; la porte s’ouvre, déroulant un marchepied comme une langue. Le gars monte, bousculant presque la femme qui, après un haussement d’épaules pour évacuer la muflerie du bonhomme, empoigne son sac et le suit.

« Eh, oh, attendez ! »

Un freluquet, vraiment, un garçon minuscule et chétif, arrive au pas de course, longe le bus, saute sur le marchepied en cours de rétractation et se retrouve, hors d’haleine, sur la plate-forme d’accès, juste derrière les deux autres. Il porte au côté une épée d’une longueur invraisemblable. Le conducteur, un nain qui se rase la barbe et porte une casquette trop grande, lève le sourcil à l’intention de son miroir magique, lequel ferraille :

« Vas-y Julot, plus personne… »

Le bus redémarre. Cahots, heurts, soubresauts. Les trois nouveaux passagers doivent d’urgence crocher la barre de cuivre qui court autour de la plate-forme.

« Destination ? »

La voix est profonde, agréable. Le contrôleur, c’est un vieil orc en uniforme brun à passepoil, franges et macarons, vêtement conçu pour en imposer (mais dont l’effet est gâché un brin par le collier de crânes de grenouilles que l’être porte sur sa poitrine découverte, et velue), chausse des lunettes à monture en os, regarde avec aménité l’homme chauve. Qui fouille ses poches en marmonnant :

« Ongle.
— D’accord. (La voix est patiente). Vous êtes dans le bon bus. Mais où, en Ongle ?
— Ah. Griffaz. Centre-ville. »

L’orc pianote de son gros doigt sur la machine à billet, un tour de manivelle, ding !, un bout de parchemin se déroule par à-coups.

« Griffaz-ville. Quarante-trois plombs, s’il vous plaît. »

L’orc déchire le parchemin, attend paume ouverte que l’homme y déverse les plombs demandés, et lui remet son billet. L’homme avance dans le bus tandis que la femme souffle – elle n’a pas de voix, doit avoir pris froid :

« Lunule-en-Mer. »

Elle paye, le petit gars passe à son tour :

« La Corne Rouge. J’ai une réduction. Tendez. Voilà. Confrérie des Leprechauns.
— Z’êtes un leprechaun ?
— C’est ce que dit ma carte. Si vous regardez bien, vous verrez que c’est mon portrait, là. »

L’orc est un peu moins convivial sans devenir tout à fait soupçonneux. Il scrute alternativement visage et portrait.

« Ça m’a l’air bon. Mais… Excusez, si j’ai l’air indiscret. N’êtes pas censé être habillé en vert, avec le chapeau, le matos de cordonnier, la marmite et tout le toutim ?
— Oh. Ça, c’est l’image que tout le monde a de nous. Voyez-vous, nous autres, on fait pas tous le même métier. (Il se penche, du genre : je vais vous faire une confidence). Je suis un guerrier. »

L’orc l’enveloppe d’un regard neutre. Pas une once d’amusement ne se glisse dans sa voix.

« Un guerrier. Leprechaun. Avec sa grande épée. Bien, bien, bien. Avec la réduction, ça nous fera vingt plombs trente-cinq, monsieur. »

A son tour, le freluquet va pour s’asseoir. Sa rapière heurte les barres verticales, le côté des sièges en bois, le poêle qui trône au milieu du premier segment, il réussit même à cogner le genou d’un des deux elfes revêches qui, engoncés dans leur tenue de pluie chiffonnée, regardent l’eau ruisseler sur les vitres. L’elfe lui jette un regard mauvais, le leprechaun vire au tilleul.

« Pardon, je ne vous ai pas fait mal ?
— Par bonheur pour vous. »

Cherchant un siège disponible, le garçon dépasse celui où est assis l’homme trapu monté devant lui. Sûrement un mage : il a sorti un athanor de poche et souffle dans un des tuyaux coudés, des volutes prune s’élèvent, polluant un peu plus l’atmosphère déjà enfumée du bus. Sur le fauteuil côté vitre, une sorcière qui rentre du travail, visiblement crevée, des poches comme ça sous les yeux, regarde avec un morne intérêt son voisin s’époumoner.

Le garçon avance. Quatre goules qui gloussent en se donnant de grandes claques visqueuses dans les mains. Un houle-bec, mi-homme, mi-oiseau, il gratte frénétiquement sur un mauvais papier chiffon avec sa plume, la trempant de temps à autre dans la vésicule de la seiche qui flotte, à l’étroit, dans un bocal à sa ceinture. Une marchande de saucisses en friands sous licence Zénodore, le logo magique pulse sur son front. Deux nixes au nez en trompette occupées à tricoter en échangeant des ragots. Une hobbe endormie. Un nain mineur, casqué, botté, qui a posé sa pioche sur le fauteuil à côté de lui ; un coup d’œil à sa trogne fermée dissuade le leprechaun de lui demander de dégager le siège, même si le bus est bondé...

Pas de place ? Il ne va quand même pas devoir aller au fond, dans le second segment dont les boxes garnis de paille sont réservés aux non-humanoïdes ! Il jette un œil au-delà du soufflet, une licorne qui semble souffrir de pelade, un centaure en train de feuilleter son journal hippique, une vouivre grassouillette… des voisins encombrants. Pas trop sympas.

Ah, le siège à côté de la femme au foulard est libre. Il l’interroge des yeux, elle acquiesce, il dégrafe sa ceinture, en ôte le fourreau de la rapière qu’il range sur le sol, perpendiculairement à la longueur du bus, la poignée dépasse dans l’allée. La femme doit lever ses bottines.

« Désolé.
— Y a pas de mal. (Un silence). Belle arme.
— Oui. J’en suis plutôt content. Un peu lourde, c’est sûr…
— C’est sûr. »

Le moteur magique du bus (un Baba-Yaga huit torgnoles en U, entrelaceur de dimensions intégré) monte en régime, les épaules des passagers tressautent sur un rythme plus soutenu. Le leprechaun regarde par la vitre. Il pleut toujours. Ils ont quitté la ville et, par une route aussi droite qu’un trait de règle, traversent à tout berzingue une grande plaine. Par-ci, par-là se hisse un tronc démesuré, d’un vert sombre, d’où partent des feuilles sur lesquelles tiendraient bien dix bus au bas mot. Les cimes se perdent dans les nuages. Entre les troncs, le sol rouge est creusé de cratères. Comme le leprechaun s’interroge sur leur présence, un énorme machin crève le plafond nébuleux, c’est vert, en forme de croissant et rendu flou par la vitesse ; ça percute le sol en soulevant un geyser de boue. Un brooom grave secoue le bus.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Il a pensé tout haut. La femme répond de sa voix éteinte mais affable :

« Haricot géant. De temps en temps, y a une cosse qui tombe. Vaut mieux pas se promener dans le coin. La plaine de Ni’é Kluzb. Ça veut dire " Les Ecrabouillés " en patois local.
— On risque quelque chose ?
— Non. Le toit est doublé d’un blindage de classe 3. Hautemagie. Comme tout le bus, du reste. »

Le garçon siffle.

« Eh bé… La CUITE fait pas les choses à moitié.
— Faut qu’ils restent crédibles. Le trajet n’est pas forcément de tout repos. (Un temps). Vous n’êtes pas de la région ? Je vous demande ça, parce que vous sauriez, sinon, pour les haricots.
— Non. Je suis de Meïpsh. Un gros village de Nautal Bevva. Je vais à La Corne Rouge. (Il tend la main). Guslain. »

La femme regarde sa main. Il précise :

« C’est mon nom.
— Ah, pardon. (Elle lui serre maladroitement la main). Mademoiselle Asponie. Je vais à Lunule-en-Mer. En fait, c’est là que j’habite. (Elle tapote le sac à dos posé sur ses genoux). Je suis venue à Chuintejonte pour le boulot, des recherches en archive, des achats spécialisés. Je suis parleuse-aux-créatures.
— Ça alors ! Ce doit être passionnant.
— On a de bons moments. Pas toujours.
— Moi, je suis guerrier. Depuis peu, je dois dire. En recherche d’emploi. J’ai appris que la Confrérie des Arpente-bedaines proposait des contrats dans le secteur des Bolges Basses, jusque sous la Pointe des Ajkovizes. Des soucis avec les hordes de pkå nomades. Alors, je tente ma chance.
— Je vois. »

Le silence retombe, tous deux s’absorbent dans la contemplation du paysage. Qui change : les haricots géants se raréfient et bientôt disparaissent. Des replis de terrain peu élevés s’allongent désormais, perpendiculaires à la route, en une pénéplaine semée de bosquets d’aiguilles grises et ocres, des roseaux je-couds-la-foudre qui pour le moment dégoulinent de pluie, en ne lâchant qu’occasionnellement une étincelle peu convaincue. Au sommet des plis penchent des cabanes de torchis ; sur les pentes, de petits champs de flombe, de churse tardive, de potirons-geignards s’agencent en damiers.

Le bus freine, s’arrête le long de la tranchée taillée jadis dans une colline par les crocs d’un baffreroc du Service d’Entretien des Voies, afin d’y faire passer la route. Un arrêt troglodyte bâille au bas de l’escarpement. Une femme en sort, tenant en laisse un crapaud aussi haut qu’elle. Elle monte. Murmure inquiet des passagers. C’est une gorgone, les cheveux enroulés sur des bigoudis (les serpents paraissent un chouillas étranglés par les cylindres), les yeux masqués par des disques de fer. Le crapaud lui tient lieu de guide. Le contrôleur demande à deux des goules assises vers l’avant de bien vouloir céder leur place, il est obligé de montrer les dents, au sens propre, avant qu’elles obtempèrent. Gorgone et crapaud s’asseyent, la première en remerciant chaleureusement l’orc, le second en roulant des yeux et bloblotant des joues.

Spasmes, hoquets, piaulements de métal, c’est reparti. La route sinue à présent en grimpant, les plis bas se muent en véritables collines, puis en montagnettes. La femme – Mlle Asponie – se sent des velléités de cicérone : elle indique au leprechaun un temple nqoí, sur un ressaut rocheux : l’édifice, d’aspect ancien, a la forme de deux mains humaines réunies en clocher, comme celles d’un DRH expliquant pourquoi il ne lui est hélas pas possible de vous embaucher, songe Guslain. En fait, à en croire la femme, l’intention de l’architecte était de montrer comment prier correctement le dieu Booh. Le temple disparaît au virage suivant.

Ils parviennent sur un plateau herbu, touffu, bossu. Même si le ciel est toujours empli de colimaçons de buée sombre, la pluie a cessé. Sans transition, le bus passe sous le couvert des arbres, une forêt de whombes et d’aconilles, sa houleuse canopée chapeaute les fûts lardés de veines où pulse une sève curaçao. Des poissons d’écorce grimpent et descendent sur tous les troncs, comme de gros poux humides. Un froumifroum vient coller au pare-brise son vilain bec-en-ventouse, le conducteur pousse un juron que tout narrateur se refuserait à retranscrire, puis l’oiseau est délogé par un cahot particulièrement brutal. Plus loin, alors que le bus ralentit pour contourner un tronc abattu, des chocs flasques sur l’habitacle font sursauter les passagers. Un nid d’attrape-couillons, ces lianes mobiles, attaque le véhicule. Qui stoppe. Le contrôleur orc doit descendre avec sa machette réglementaire et tailler dans le vif. Les lianes lâchent subito le bus, l’orc revient éclaboussé d’ichor grisâtre, adresse un énorme sourire aux passagers, lève le pousse, ils applaudissent, sifflent, poussent des « aye-aye-aye ! ». Pendant que l’engin repart au petit galop, Guslain se penche vers la femme :

« Ils ont l’air bien joyeux.
— Ils peuvent. Vous aussi devriez l’être. Si les attrape-couillons serraient trop, le bus éclatait comme un œuf.
— Malgré le blindage ?
— Malgré le blindage. Ç’a une force colossale, ces saloperies. Assez douillettes, par chance. »

Les arbres laissent la place à une clairière où se tasse un hameau de maisons poilues. Pas d’autre mot pour désigner ces habitats : toupets, aigrettes et pompons de crin fauve poussent sur toutes les surfaces. Dans un coin de la placette centrale, qui ressemble à une vieille pelisse négligée, se dresse un arrêt couvert de la même toison. Le bus pile, la porte s’ouvre, trois vourioges, des êtres-morilles, montent en poussant des piaillements aigus, le plus petit négocie avec le contrôleur, ils payent apparemment avec des sortes de fromage, l’odeur se répand dans tout l’habitacle, chacun (les goules exceptées) plisse un nez fataliste.

Une ombre tombe sur l’avant du bus. Un visage de la taille d’une vache-à-bluigue s’inscrit dans l’encadrement de la porte. Barbe rouge, hirsute. Traits épais, front bas, regard hébété. Un ogre-gore. Un long grondement infrasonique, il s’adresse à l’orc, qui lui répond dans une langue toute en consonnes. Les passagers tendent le cou. Si ce que dit le contrôleur est incompréhensible, son attitude en revanche est claire : il oppose un refus poli mais ferme à la requête du monstre. Il est évident pour tout le monde que ce dernier ne peut monter dans le bus, mais les ogres-gore ont un cerveau vraiment riquiqui, et une faculté de compréhension à l’échelle. Tout en discutant, le contrôleur adresse des signes dans son dos au conducteur. Vite. On se casse. Le nain finit par comprendre, la porte se rabat d’un coup, un hurlement terrible ébranle les vitres, on distingue la glotte de l’ogre, le moteur rugit, le bus tressaute tout en prenant de la vitesse. BONG ! Ah. L’ogre a une massue. RE-BONG ! Le bus enfile les virages à une allure folle, poursuivi par le monstre fou de rage dont la course ébranle la route. Les passagers regardent anxieusement vers l’arrière. Un sacré sprinter, l’ogre. Mais comme tous les sprinters, il ne tient pas la distance. Bientôt, le bus le laisse loin derrière, beuglant des clameurs désemparées et brandissant le tronc qui lui sert de massue.

Ce coup-ci, les passagers ovationnent le conducteur, qui soulève sa casquette et salue, sans quitter la route des yeux. L’orc le désigne d’une main enthousiaste à l’admiration de la petite foule. That’s entertainment. On est de nouveau sous les arbres, mais les essences changent à mesure que l’altitude augmente : des pipompins, résineux aux aiguilles en spatules, remplacent progressivement les aconilles et les whombes. Puis les conifères à leur tour disparaissent. Crêtes, dents, aiguilles, falaises, cônes d’éboulis surplombent le bus, qui grimpe au milieu d’alpages où broute en ordre dispersé un troupeau de dzouillis, ces gros mollusques à coquille surnommés " escargots-tango ", parce qu’ils se déplacent par brusques saccades latérales, voire en tournant sur eux-mêmes. Le berger tout rond qui au pied d’un pipompin solitaire joue du bandonéon à pipettes – on l’entend nettement malgré les grincements et éructations du bus – complète l’illusion d’une chorégraphie mise en scène.

Le véhicule passe au trot, puis au pas, en abordant un col.

« Saint-Barji-des-Hauteurs », proclame le chauffeur.

Guslain regarde avec curiosité les maisons étincelantes, des cubes amoncelés sur des cubes. On dirait de gros cristaux de minerai de fer. Il en fait la remarque à sa voisine de siège, elle lui confirme qu’il s’agit bien de blocs de pyrite géante, un sulfure de fer que les nains extraient des profondeurs de la montagne. Un habitat considéré comme très sain. Elle lui signale les grappes d’enfants harnachés de cordes qui promènent des chiffons imprégnés d’huile sur les faces métalliques, afin d’éviter l’oxydation.

Un groupe de gens variés, il y a des nains, des tnufles, des hommes, des vourioges, des gobelins fumistiques, des demi-trolls, est attroupé devant l’arrêt. Des mains brandissent une banderole sur laquelle on a soigneusement calligraphié Bienvenue à Lamania Gréomiob. Un buffet couvert de chopines, de légumes en saumure et de tartes-cônes est dressé sous une marquise. Une petite fanfare joue un cake-walk dissonant. Le leprechaun désigne la bannière :

« Qui est-ce ?
— Je l’ignore. Une des passagères, sans doute.
— Et pourquoi cet accueil ?
— J’en sais autant que vous. »

Le nain avec sa pioche, la sorcière fatiguée et la vouivre entrevue tout à l’heure descendent. Le comité d’accueil attendait la vouivre. Les gens hululent des vivats sitôt qu’ils l’aperçoivent. Elle prend un air modeste, fait des mines en déroulant ses anneaux luisants d’écailles, tandis qu’on l’entoure en lui témoignant une affection manifeste, accolades ou grandes claques sur les épaules. Elle se lance dans un discours incompréhensible. Une jeune paysanne à couettes, ses formes généreuses moulées par une gandoura-caoutchouc, monte dans le bus et, plateau en main, offre des légumes et des parts de tarte à la cantonade, en bredouillant, hilare : « Elle est revenue ! Elle a tenu sa promesse, elle est revenue ! », puis elle ressort.

Bientôt, comme un faune anorexique aux favoris en broussaille, qui vient d’escalader le marchepied, paie sa place en râlant contre l’augmentation du prix du billet, le bus repart, tousse, accélère, et laisse sur place la petite fête.

La route s’enfonce désormais dans une gorge où bouillonne une brume gris bleu, sous des falaises dont on ne voit pas le sommet. La visibilité est nulle au-delà de cinq mètres. Le conducteur se fie aux remarques vociférées par son miroir magique : « Virage à droite ! Ligne droite sur trente mètres ! Gaffe, Julot… Deux virages successifs à gauche !... »

Il freine brutalement. Bruits d’effondrement divers, notamment dans le segment arrière. Le centaure tonitrue :

« Non mais ça va pas ? Pouvez pas conduire en douceur ? »

L’orc se retourne, pose un doigt épais comme un saucisson sur ses lèvres :

« Cht ! Un Sphinx des Grumes ! »

Le conducteur a baissé sa vitre, et discute à mi-voix avec quelqu’un. Ou quelque chose. Les passagers du côté gauche tordent le cou en lorgnant vers l’avant. Quant à ceux du côté droit, dont Mlle Asponie et Guslain, ils changent de bord pour tenter d’apercevoir l’interlocuteur du nain, sans rien distinguer que des volutes opaques.

Le chauffeur ôte sa casquette pour se gratter le crâne, se retourne vers les passagers.

« Tout va bien. Mais… Est-ce que quelqu’un a une idée de ce que peut signifier la phrase : « Pourquoi la clavicule déomolipienne a-t-elle enfoncé le béozâtre ? »…

Les passagers entreprennent de commenter l’expression, entre eux tout d’abord, puis à l’adresse du nain. Chacun y va de son interprétation. L’orc est obligé de distribuer la parole en désignant tel ou tel. Le nain secoue la tête, une lueur inquiète dans le regard.

« Faut qu’on se décide vite. Mais pour l’instant, c’est pas ça. »

Le houle-bec, qui de tout le trajet n’a cessé de gribouiller sur son papier chiffon, lève une tête ahurie, cligne des yeux, s’adresse à sa voisine, la marchande Zénodore, qui lui chuchote quelque chose en retour. Il agite sa main plumeuse.

« Ben, c’est évident. Parce que le béozâtre avait oublié de dérouler son écharnilloir avant d’asperger la frudive. Une plaisanterie éculée. »

Le regard des passagers se ternit. En revanche, le nain bondit littéralement sur son siège.

« Bon sang ! Mais c’est bien sûr… »

Il s’empresse de répéter la plaisanterie par la fenêtre, puis démarre illico. Au passage, les voyageurs apercevront un œil fixe, gigantesque, et des serres qui, plus hautes que le véhicule, se retirent à regret dans le brouillard.

Les parois de la gorge s’écartent, la route recommence à grimper, les pieds du véhicule patinent sur la glace à demi fondue. On passe un nouveau col, et le brouillard se déchire. Normal. De ce côté-ci des monts, le vent souffle en bourrasques si sauvages que le bus se déporte par à-coups. Toquant la vitre du doigt, Mlle Asponie murmure :

« Le pays d’Ongle. »

Guslain discerne, à la faveur d’échappées entre deux rocs, d’immenses étendues de terre que la distance rend bleuâtres. Des fleuves, des collines, des taches sombres qui doivent être des forêts. Des villes, des bourgs. Et, tout au fond, la mer miroitante et jaune, au-dessus de laquelle deux des quatre lunes, ce doivent être Crute et Nichaam, jouent à se poursuivre parmi de petits nuages lenticulaires.

La descente éprouve durement l’estomac du leprechaun : la route longe des à-pic d’une telle hauteur que si le bus s’y précipitait, la chute durerait bien une heure (c’est du moins l’impression qu’ils donnent). La marchande de saucisses en friand Zénodore circule dans l’allée centrale, Guslain ne lui achète rien, au contraire de sa voisine, qui ensuite dévore sa portion à belles dents en lui racontant, entre deux bouchées, les merveilles du carnaval de la mer, à Lunule. Guslain aimerait bien qu’elle se taise, qu’elle cesse de manger, que le bus arrive au terme de cette abominable descente, qu’on le laisse mourir en paix…

Les voilà enfin au bas des montagnes, ils font halte à un relais de bois sombre, tout en longueur, où chacun peut aller boire un verre ou soulager sa vessie. Voire, dans le cas de Guslain, se passer la tête sous le jet d’une fontaine.

Cataclop. Le bus 112 est reparti. On avance, on avance. Puis le moteur cale, le nain et l’orc sortent trafiquer un long moment dans le labyrinthe d’alambics et de bielles, sous le capot. Plus loin, des nuées de maringouins fortichus se matérialisent autour de l’habitacle, et quelques-uns parviennent à y entrer, donnant lieu à des scènes de chasse-et-claque échevelées. Plus loin encore, au grand dam de l’estomac de Guslain, on franchit le fleuve Luzuzab sur un bac qui tangue. Des passagers montent, d’autres descendent, le soleil approche lentement de l’horizon.

Le bus traverse à présent une savane de lichens en trompe où de-ci, de-là, des bosquets de feuillus se pressent autour de mares brunâtres. Mlle Asponie explique au leprechaun qu’on les nomme « Lacs des Forcenés ».

« Y a une raison à ça ?
— Les arbres qui entourent ces mares ont une forte teneur en caféine et autres alcaloïdes excitants. Leurs racines y infusent, tout comme les feuilles ou le bois mort qui y tombent. Du coup, les animaux qui se désaltèrent à ces points d’eau sont d’une extrême nervosité. »

Elle finit à peine sa phrase que le bus pile une nouvelle fois : sur la route, juste devant eux, un animal d’une taille colossale regarde le véhicule de ses petits yeux méchants. Sur son dos hémisphérique se dressent d’épais piquants arrondis. Mlle Asponie hoche la tête

« Un hérissomnambule. Un gros mammifère qui se déplace en dormant. Inoffensif.
— En dormant ? Celui-ci a les yeux ouverts.
— Tiens, c’est vrai. Curieux. (Un silence tendu) En fait, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse bien d’un. Oui, on dirait… Par Uluf le Mielleux ! C’est une tarasque ! »

Les passagers, alertés, se retournent vers elle, qui s’est dressée sur son siège. L’orc va chercher sa machette sous le siège du conducteur. Mlle Asponie halète un peu :

« Messieurs-dames, ne bougez pas, non, vous non plus, ami contrôleur… Nous avons affaire à une grande tarasque des steppes. Qui en plus a dû se désaltérer aux Lacs des Forcenés. Je suis parleuse-aux-créatures. Je vais descendre la voir, et… »

L’homme monté en même temps qu’elle et Guslain, à Chuintejonte, se lève à son tour.

« Madame…
— Mademoiselle.
— N’y allez pas. L’animal ne vous écoutera pas. Il est trop énervé. Je m’appelle Burbacre de Sphérome, et suis mage huitième gnad. Je peux l’immobiliser le temps que notre bus s’éloigne. Mais pour ça, il me faudrait une grande lame de fer. (Son regard parcourt les rangs des passagers et, bien sûr, s’arrête sur Guslain). Vous, là, approchez. »

Guslain déglutit, regarde derrière lui à tout hasard. Le mage reprend :

« Oui, vous, le leprechaun avec son épée. Accompagnez-moi. »

Pendant ce temps, la tarasque a avancé, elle renifle l’avant du bus d’un museau furibond, tout en grattant l’asphalte de ses griffes, comme un rhino qui va charger. Elle ouvre la gueule, rugit, avant de cracher sur le pare-brise un jet de plasma bleu et jaune. La chaleur monte instantanément dans le bus. Le verre, même s’il a été façonné sous hautemagie de classe 3, ne tiendra pas longtemps. Les passagers se massent dans le segment du fond.

Burbacre se précipite vers la porte arrière, suivi d’un Guslain moins décidé. Et de Mlle Asponie.

Ils sortent à la queue leu leu, contournent le bus.

« Pourquoi une lame de fer ?, chuchote Guslain d’une voix dont il s’efforce de masquer le bêlement. Excusez-moi, mais si c’est dans le but de pourfendre la bête, je ne saisis pas trop votre rôle, mage…
— Ts, ts. Sa poche à plasma est à confinement magnétique. Une grande lame comme la vôtre va affoler ses glandes à aimantation thaumaturgique. Brandissez-la vers son flanc, ça devrait suffire. Ne vous inquiétez pas du reste. Quant à vous, mada… mademoiselle, vous ne nous êtes pas vraiment utile. Restez derrière. Surtout, tous les deux, guettez ses narines. Quand elles s’ouvrent, c’est pour créer l’appel d’air qui va lui permettre de pulser du plasma vers l’extérieur. Dans ce cas, courez vous planquer derrière le bus. »

Tous trois ont atteint l’angle du véhicule. Au-dessus d’eux, les visages des passagers sont collés aux vitres, yeux dilatés, plus par la curiosité que par l’effroi. Burbacre chope Guslain par le bras, le propulse vers le monstre. Le leprechaun se retrouve à agiter sa lourde lame sous le museau d’un animal aussi gros que le bus. Mais beaucoup plus irascible. Le jeune gars se déporte sur le côté, histoire d’affoler les glandes thaumaturgiques de la bête (quoi que ça puisse vouloir dire). Tout en évitant un coup de griffe, il a vaguement conscience que la femme passe à son tour le coin du bus, puis il l’entend causer à la tarasque, de sa voix qui s’enroue, dans un langage lancinant et languide.

La créature grogne. Le genre de grognement qui donne envie de tourner les talons en hurlant. Sa tête oscille de gauche et de droite tandis qu’elle regarde les deux intrus. Elle doit choisir lequel griller en premier.

Dans une cascade de jurons, le mage jaillit devant eux, mains levées au-dessus de sa tête. Il profère un sort à un rythme et sur un ton évoquant un 33 tours lu en 78, tandis que des étincelles de hautemagie statique s’enroulent au bout de ses doigts. Une sphère translucide gonfle autour de l’homme, se détache, vient se coller à la tarasque.

Sans résultat notable.

Les narines de l’animal se dilatent. Trop tard pour fuir. Il ouvre la gueule, le ronflement du plasma qui va fuser enfle – et la bête se fige subitement. Au sens propre. Comme si on lui avait coulé à grande vitesse du ciment dans le corps. Le temps de le dire, et elle n’est plus qu’une monstrueuse sculpture de béton.

« Ne vous retournez pas encore... Voilà, c’est bon, j’ai remis mes lunettes. Allez, viens, Crapouillot, on remonte. »

Tous les trois pivotent vers l’origine de la voix. La gorgone a la tête penchée sur le côté, sa dernière phrase s’adressait au batracien géant qu’elle tient toujours en laisse.

Mage, leprechaun et parleuse lui emboîtent le pas, sans mot dire. Les passagers les félicitent, mais c’est plus par politesse qu’autre chose, c’est avant tout à la gorgone que vont leurs remerciements.

Les roues-à-pieds du bus frémissent, on sent qu’il a des fourmis dans les jambes. Elles se mettent à tourner, les semelles frappent l’asphalte en rythme. Les deux segments s’ébranlent en cahotant. Et, contournant la tarasque bétonnée, le bus repart sur la route d’Ongle, vers le prochain arrêt, le prochain passager, la prochaine rencontre. Restez derrière. Surtout, tous les deux, guettez ses narines. Quand elles s’ouvrent, c’est pour créer l’appel d’air qui va lui permettre de pulser du plasma vers l’extérieur. Dans ce cas, courez vous planquer derrière le bus. »
Tous trois ont atteint l’angle du véhicule. Au-dessus d’eux, les visages des passagers sont collés aux vitres, yeux dilatés, plus par la curiosité que par l’effroi. Burbacre chope Guslain par le bras, le propulse vers le monstre. Le leprechaun se retrouve à agiter sa lourde lame sous le museau d’un animal aussi gros que le bus. Mais beaucoup plus irascible. Le jeune gars se déporte sur le côté, histoire d’affoler les glandes thaumaturgiques de la bête (quoi que ça puisse vouloir dire). Tout en évitant un coup de griffe, il a vaguement conscience que la femme passe à son tour le coin du bus, puis il l’entend causer à la tarasque, de sa voix qui s’enroue, dans un langage lancinant et languide.
La créature grogne. Le genre de grognement qui donne envie de tourner les talons en hurlant. Sa tête oscille de gauche et de droite tandis qu’elle regarde les deux intrus. Elle doit choisir lequel griller en premier.
Dans une cascade de jurons, le mage jaillit devant eux, mains levées au-dessus de sa tête. Il profère un sort à un rythme et sur un ton évoquant un 33 tours lu en 78, tandis que des étincelles de hautemagie statique s’enroulent au bout de ses doigts. Une sphère translucide gonfle autour de l’homme, se détache, vient se coller à la tarasque.
Sans résultat notable.
Les narines de l’animal se dilatent. Trop tard pour fuir. Il ouvre la gueule, le ronflement du plasma qui va fuser enfle – et la bête se fige subitement. Au sens propre. Comme si on lui avait coulé à grande vitesse du ciment dans le corps. Le temps de le dire, et elle n’est plus qu’une monstrueuse sculpture de béton.

« Ne vous retournez pas encore... Voilà, c’est bon, j’ai remis mes lunettes. Allez, viens, Crapouillot, on remonte. »

Tous les trois pivotent vers l’origine de la voix. La gorgone a la tête penchée sur le côté, sa dernière phrase s’adressait au batracien géant qu’elle tient toujours en laisse.
Mage, leprechaun et parleuse lui emboîtent le pas, sans mot dire. Les passagers les félicitent, mais c’est plus par politesse qu’autre chose, c’est avant tout à la gorgone que vont leurs remerciements.
Les roues-à-pieds du bus frémissent, on sent qu’il a des fourmis dans les jambes. Elles se mettent à tourner, les semelles frappent l’asphalte en rythme. Les deux segments s’ébranlent en cahotant. Et, contournant la tarasque bétonnée, le bus repart sur la route d’Ongle, vers le prochain arrêt, le prochain passager, la prochaine rencontre.

Mentions légales - Contacts

Conception par Miss Mopi - Noyauté par SPIP - Généreusement hébergé par Skoazell Multimédia (Merci!!!)