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HAUCHECORNE Anthelme - Primal
Mis en ligne le 29 octobre 2006
Date de publication antérieure : 3 mai 2006
Loin de la lumière du soleil existe un royaume peuplé de créatures insolites, un royaume de noirceur et de silence. Sur des milliers de kilomètres, on n’y rencontre que des déserts glacés et des geysers brûlants. (...)
Nouvelle parue dans le Hors série N°1
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Loin de la lumière du soleil existe un royaume peuplé de créatures insolites, un royaume de noirceur et de silence. Sur des milliers de kilomètres, on n’y rencontre que des déserts glacés et des geysers brûlants. Le temps n’y a pas d’emprise, le passé et l’avenir s’y emmêlent comme deux amants prisonniers d’une nuit éternelle. Les autochtones sont petits, mous et parfois même gluants. Là-bas, un être humain ne tiendrait pas une seconde : une main invisible viendrait broyer son squelette de vertébré arrogant. Ce monde où l’homme n’a pas sa place gît juste sous nos pieds, froid comme une tombe. Plus que la mort, ses habitants ont appris à craindre la vie…
La vie, et les formes qu’elle peut prendre.
1
Une ombre plane dans le ciel sombre des grands fonds, une ombre surgie des abîmes du temps. L’eau glisse sur ses écailles couleur de vase sans offrir de résistance. Dans son dos, deux immenses sacs de peau, pareils à des ailes, se déploient et se contractent à intervalles réguliers, piégeant l’eau de mer entre leurs membranes de cuir. Le liquide pris dans les ailes est comprimé puis expulsé, propulsant à vive allure la créature aquatique. De chaque côté du crâne triangulaire, trois rostres, courbés vers la gueule, forment des boucles menaçantes. Ce monstre mesure près de vingt mètres de long des naseaux à la queue. Ah, j’oubliais, il a aussi un nom : il s’appelle Dychnitis et cela va vous surprendre, mais ce n’est pas un dragon. Pour le sous-marin russe qui vient de capter sa signature sur les écrans, ce n’est au mieux qu’une anomalie du SONAR, parce que scientifiquement, il n’existe rien de la taille de Dych à une telle profondeur, et surtout rien d’aussi rapide. Contrairement aux officiers de marine, le jeune serpent de mer a les idées larges. Un organe situé sous son palais envoie en permanence des séries d’ondes sonores qui rebondissent sur les obstacles alentour. Les échos lui reviennent et son cerveau les analyse pour les transformer en images tridimensionnelles. Grâce à l’écho renvoyé par la forme en face de lui, Dych comprend qu’il se trouve devant un sous-marin. Enfin Dychnitis n’appelle pas exactement cela un sous-marin. La traduction la plus fidèle, en bon français, de l’image mentale qui traverse son esprit millénaire serait quelque chose comme : ‘‘boîte de métal disgracieuse remplie de mammifères non amphibies’’. Le reptile replonge avant d’inquiéter davantage l’équipage. Une silhouette le rejoint…
2
La réunion d’un Phalanstère est un évènement extraordinaire : en cinq cents ans, Dych n’en a connu que trois. C’est Holdenius le Juste qui préside celui-ci. La masse grandiose du très vieux dragon flotte dans le vide des abysses comme un astre dans l’espace. Son corps souple ressemble à celui d’une gigantesque salamandre à la gueule garnie de pointes transparentes et solides comme du diamant. A l’aide de cette redoutable dentition, Holdenius a creusé sa propre tanière dans le flanc d’un volcan abyssal éteint. Trois antiquae assistent à la réunion. C’est ainsi que l’on désigne les vieux dragons, ceux dont l’âge dépasse cent mille ans. Dych connaît leurs noms : Hybodus -aux griffes d’émeraude-, Scachus -dont les trois têtes se querellent sans cesse- et Dunklostes -dont on prétend que le corps, recouvert d’une cuirasse intégrale, serait impénétrable. Les antiquae prennent rarement part à l’action mais leurs voix seront déterminantes pour le vote.
Viennent ensuite les batrani qui forment le gros des troupes. C’est le nom que l’on donne aux sauriens qui ont entre mille et cent mille ans. Dych fait partie de ce groupe. Parmi les autres membres, il reconnaît Chonyens -qui ressemble à une gigantesque murène, Perygotus - qui s’entoure d’une armure faite d’os de baleines et de morceaux d’épaves, Stecanthus - dont l’immense nageoire caudale le propulse plus vite que tout autre- et pour finir Tanystheus - dont la gueule disparaît sous un bouquet de tentacules. Sans oublier Belantsea, la seule femelle conviée au Phalanstère, que tous les mâles observent à la dérobée.
Viennent enfin les pupere, les plus jeunes, qui ne sont que deux. Le premier s’appelle Hexanchi, le second Neoselace et ensemble ils forment un duo dont Dych a appris à se méfier. A la droite d’Holdenius se tient le dernier membre, Euredyptodon. Avec Holdenius, ce sont les deux dragons les plus anciens que Dych ait rencontrés. On les a baptisé paleo. Ce sont des créatures qui ont connu l’âge d’or, le temps où les reptiles régnaient sur terre et où les dragons étaient rois. Il est difficile de vivre des millions d’années, d’assister impuissant aux bouleversements du monde. Holdenius a réussi à s’adapter mais Euredyptodon est resté le même, c’est-à-dire une créature fruste et archaïque, au cou démesuré, à la mâchoire difforme et trapue. Son apparence répugne tous les autres sauriens qui ont développé au fil des siècles des apparences plus harmonieuses. Hexanchi et Neoselace sont les fils d’Euredyptodon - ce qui explique qu’ils soient les seuls pupere tolérés au Phalanstère. Ils ont hérité de la férocité et de la laideur de leur père. Les autres dragons les considèrent comme les vestiges d’une époque barbare, heureusement révolue.
Une longue plainte pareille au chant des baleines, suivie de plusieurs claquements aigus, annonce le début de la séance. L’heure est grave, des dizaines de jeunes dragons ont disparu. Un malheur a frappé les représentants les plus ‘‘vulnérables’’ de la communauté.
Deux heures plus tard, le Phalanstère se dissout. L’ordre du jour -retrouver les dragonneaux ou au moins découvrir ce qui leur était arrivé- a soulevé un débat houleux. Les dragons ne parvenant pas à se mettre d’accord sur l’origine du problème, on a procédé à un vote. La majorité s’est prononcée pour qu’on organise une battue.
Le Phalanstère pense qu’une aberration, un grand prédateur rescapé de la nuit des temps, est réapparue. On répartit les membres par équipes de deux, puis les groupes partent en chasse.
3
Dychnitis est soulagé de ne pas faire équipe avec Euredyptodon. Ce monstre préhistorique est parti avec Holdenius. On n’a pu faire autrement : il a fallu le placer avec un équipier de poids, ne serait-ce que pour freiner ses pulsions belliqueuses. Ce vieux fou a encore parlé d’un complot humain, il voulait que l’on coule tout sous-marin pris en train de croiser sur leur territoire ! Une telle mesure aurait attiré l’attention et n’aurait abouti qu’à une nouvelle guerre, et une nouvelle défaite.
Dych est né peu de temps avant l’Exode. Ses souvenirs des combats restent flous. Ses parents lui ont toutefois légué leur dégoût de la guerre. Depuis que les dragons ont migré dans les profondeurs de l’océan, ils se sont habitués à la vie sous-marine. Ils ont même creusé des galeries inondées sous les continents, afin d’accéder à toutes les mers du globe, voire même à certains lacs et rivières. Ils sont relativement nombreux à présent, beaucoup de jeunes ayant remplacé les dragons morts au combat. Les dernières générations sont mieux adaptées, plus réactives face au changement. Beaucoup d’anciens n’ont pas supporté la vie dans le froid abyssal et se sont donné la mort. Les parents de Dych se sont jetés dans une faille tectonique, peu de temps avant que lui-même n’atteigne l’âge adulte.
C’est Belantsea qui l’accompagne. Elle et lui ont pour mission de glaner des informations auprès des autres habitants des profondeurs.
4
Euredyptodon et Holdenius s’aventurent dans la région du Grand Rift, tout en restant à bonne distance. Les projections de lave présentent un danger réel pour les dragons. Elles peuvent leur coûter la vie ou pire, les emprisonner dans un cercueil de lave refroidie pour des siècles, peut-être même à jamais. Pour cette raison, seuls les membres les plus expérimentés ont été affectés à l’exploration de cette zone.
Les deux titans aquatiques planent au dessus des oasis abyssales : des foyers débordants de vie qui se créent autour des sources hydrothermales. C’est le domaine des fumeurs noirs, des cônes de pierres qui vomissent une fumée lourde de fer et de cendres. Il y fait chaud, au minimum quinze degré. La température dépasse même par endroit les trois cents degrés, l’eau se chargeant alors en particules toxiques. Il faut naviguer avec soin. On trouve ici des colonies d’algues et de mollusques, des vers tubicoles qui s’abritent derrière des colonnes de corail.
Loin derrière les oasis, les deux ancêtres dragons rejoignent la zone interdite : un vaste dépotoir de fûts remplis de déchets nucléaires qui s’étend à perte de vue. Les radiations sont sans effet sur leurs organismes, dont ils contrôlent chaque cellule, la biochimie draconique offrant des possibilités quasi illimitées… Pour peu qu’on y consacre la somme d’efforts nécessaires. Leurs métabolismes peuvent, entre autres, subir des mutations contrôlées, comme en témoigne leur adaptation à la vie océanique : leurs organes sont remplis d’eau de mer pressurisée, leur permettant de nager à de très grandes profondeurs, pour ainsi dire jusqu’au cœur de la planète.
En dépit de tout cet arsenal biologique, Euredyptodon et Holdenius se montrent prudents. Ils captent l’écho d’un objet de très grande envergure avançant droit sur eux. Euredyp s’apprête à charger, quand Holdenius le retient.

5
Dych et Belantsea répondent à l’appel d’un cachalot aux prises avec un calamar géant monstrueux. Les plus grands spécimens de cette espèce ne dépassent pas vingt mètres, or celui-ci en fait presque le double. Ses tentacules s’enroulent autour du cétacé d’une manière qui ne présage rien de bon. A ce rythme, le bec du monstre marin pourra bientôt percer les flancs de sa victime. Usant de leur tactique habituelle, les deux dragons disparaissent soudain du champ de perception du céphalopode. Trois secondes ont passé lorsque les deux batrani réapparaissent, jaillissant ensemble du silence obscur, l’un sous le ventre du calamar et l’autre sur son flanc droit. Trois secondes leur auront suffi pour contourner leur proie. Deux paires de mâchoires surpuissantes saisissent le corps gonflé de sang verdâtre et lui impriment des mouvements contraires. Le calamar n’a pas le temps de lâcher sa proie pour affronter ses agresseurs. En un battement de paupières, le cachalot n’est plus retenu que par des morceaux de tentacules privés de force, tandis que le corps du calamar, déchiqueté, se perd dans le vide.
Le mammifère marin, très près d’avoir épuisé ses réserves d’oxygène, remonte en surface. Par un échange de plaintes et de claquements, les dragons le prient de descendre les rejoindre, sitôt qu’il aura renouvelé l’air de ses poumons. Dych et Belantsea l’observent tandis qu’il remonte, conscients qu’au cours des prochaines minutes, le cachalot approcherait d’une frontière qui leur resterait à jamais interdite : celle du monde des hommes.
6
La Bête rôde autour d’eux. Holdenius patiente, Euredyptodon s’énerve : il veut combattre ! Son organisme rudimentaire sécrète un mucus gélatineux qui forme une enveloppe protectrice autour de son corps. Même du point de vue d’un dragon aussi ancien qu’Holdenius, ce mécanisme de défense reste particulièrement écœurant. Grâce à son enveloppe visqueuse, toutefois, le reptile préhistorique bénéficiera d’une protection efficace : il sera difficile de le mordre ou de l’agripper. Pour avoir déjà eu maille à partir avec son compagnon, Holdenius sait qu’il n’est pas plaisant de se retrouver avec une pleine bouchée de ce mucus poisseux dans la gueule. Euredyp est paré pour le combat. Les deux paleo seront obligés de quitter leur abri tôt ou tard.
C’était une folie de venir seuls.
7
L’entretien avec le cachalot n’a rien donné. Le cétacé a affirmé qu’aucun des siens n’avait disparu de manière inexpliquée. Il faut ajouter que la chasse au calamar géant comportant des risques, il arrive qu’un ou deux cachalots manquent à l’appel. Ces mammifères marins étant plutôt nomades et solitaires, on ne peut compter sur eux pour tenir un recensement précis de leur population.
Dych et la jeune Belantsea s’apprêtent à reprendre la chasse lorsqu’ils reçoivent un autre signal de détresse, venant d’un des leurs cette fois. Une ombre gigantesque passe entre eux en poussant des hurlements plaintifs. C’est Euredyp. Sa sphère de mucus est totalement déchirée, elle n’adhère plus à son corps que par de grands lambeaux qui ondulent dans son sillage comme le suaire d’un spectre. Son corps pâle présente des morsures profondes. Par endroit, on distingue même des entrailles translucides qui pendent. Pour un dragon plus jeune, de telles blessures auraient été fatales.
Euredyp leur hurle de le suivre, il prétend qu’il faut alerter le reste des membres du Phalanstère. Il refuse de répondre à leurs questions, même quand le mâle et la femelle lui demandent ce qui est arrivé à Holdenius. Tout à coup, le SONAR de Dych lui signale un détail qui sème le chaos dans son esprit. Plantée dans le dos d’Euredyptodon, une dent ayant appartenu à son adversaire est restée figée, une dent en forme de pointe, transparente et solide comme du diamant…
Une dent tout à fait identique à celles d’Holdenius ! Sans hésiter, Dych se lance à l’assaut du très vieux dragon.
8
Dychnitis est retourné par où Euredyptodon est venu. Il espère retrouver Holdenius à temps pour le sauver.
Belantsea s’est sacrifiée pour lui. Le combat entre Dych et Euredyp tournait à l’avantage du traître. Euredyp avait éperonné par deux fois son jeune adversaire et s’apprêtait à fondre sur son flanc pour l’éventrer. La dragonne s’était interposée, plongeant sa gueule entre les mâchoires béantes de l’assassin afin de lui mordre l’intérieur du palais, et ainsi crever son organe émetteur de sons. C’était un plan audacieux. S’il fonctionnait, le paleo -contraint de nager à l’aveuglette- deviendrait une proie facile. Toutefois Belantsea avait manqué de précision et n’avait réussi qu’à endommager sa cible sans la détruire. Dans un spasme de douleur, Euredyptodon avait ensuite refermé ses mâchoires sur le cou gracile de la femelle, tranchant chair et os avec une égale facilité. Après ça, Dych avait fui, sans que son ennemi tente de le poursuivre.
Dychnitis dépasse les oasis abyssales, les volcans de soufre et leurs nuages toxiques, sans déceler la moindre trace d’Holdenius. Il survole la plaine couverte de déchets radioactifs, gonflant d’eau de mer ses ailes à réaction. Dych se propulse aussi vite qu’il peut, il cherche partout, tourne en rond, passe plusieurs fois au même endroit. Une cavité dans le plancher océanique retient brusquement son attention. Il se jette dedans en battant à tire-d’aile. Au départ, Dych croit avoir affaire à une caverne juste assez grande pour accueillir la masse imposante d’Holdenius, mais bientôt il sent un courant marin courir sur ses écailles. En nageant jusqu’au fond de l’antre, il découvre une nouvelle grotte cachée derrière la première, puis une autre, et encore une autre… Le jeune serpent de mer erre bientôt dans un réseau de galeries rocheuses et de tunnels. Au terme d’une demi-heure passée à explorer le souterrain, Dych débouche sur un gouffre qui paraît s’enfoncer plus profondément encore sous la croûte océanique. Holdenius n’aurait nulle part ailleurs où se cacher. Dych plonge dans la fosse, sa chute est vertigineuse. Il ne parvient plus à remonter : un courant puissant l’entraîne vers le fond. Ce courant devient irrésistible, ça secoue, Dych se fait ballotter, l’eau joue avec lui comme un enfant avec un ballon. Sa gueule heurte plusieurs fois les parois basaltiques du gouffre, si bien qu’il finit par perdre conscience.
Quand il se réveille, Dych flotte dans une eau claire, peu profonde. La faible lumière ambiante suffit à l’aveugler, il doit alors faire muter les cellules de ses yeux pour qu’elles s’habituent à la clarté. Au bout de quelques minutes, il repère l’origine de la lumière : celle-ci provient des colonies d’algues phosphorescentes qui poussent le long des parois de la grotte. D’ailleurs, ces parois semblent si éloignées que Dych a du mal à estimer les dimensions de l’endroit où il a atterri. Le bassin où il a émergé occupe le centre d’un dôme de pierres absolument colossal, assez grand pour qu’un village entier de pêcheurs puisse y tenir. Dych réalise qu’il n’est pas seul, des silhouettes remuent dans la pénombre. Il les reconnaît, il pourrait mettre un nom sur chacune d’elles : il s’agit des dragonneaux que tout le monde recherche. Les pupere sont tous là, pas un ne manque à l’appel. Pourtant aucun ne fait attention à lui car ils sont tous trop occupés à griffer, à mordre et à esquiver. Tous s’exercent au combat, et non par jeu. Beaucoup sont blessés, parfois sérieusement, et ils portent tous les cicatrices de leurs batailles. Ceux qui ne s’affrontent pas suivent un autre type d’entraînement : ils forcent leurs organismes à s’adapter à la vie terrestre. Certains s’appliquent même à emprunter une apparence humaine. Les plus talentueux se métamorphosent en humains ordinaires, tandis que leurs camarades moins doués prennent toute une variété de formes intermédiaires entre l’homme et le saurien. Dans cette base secrète, des dizaines de dragons se conditionnent pour la guerre. Dych prend conscience que ce ne sont pas n’importe quels dragons : ce sont les plus jeunes, ceux dont les cellules sont les plus évolutives ; ceux qui n’ont connu la guerre qu’à travers les récits des antiquae, ceux pour qui l’exil est toujours apparu comme une trahison de la part de leurs aînés. Tous ces pupere ont grandi en nourrissant un terrible désir de revanche. Parmi cette armée de griffes et de crocs sans cervelle, un personnage ne semble pas à sa place.
Le vieux chef adresse un signe de tête à deux de ses meilleurs guerriers, afin qu’ils amènent Dych jusqu’à lui. Celui-ci sent qu’on le hisse hors du bassin pour le traîner sur la terre ferme, l’air qui s’engouffre dans ses poumons atrophiés le brûle. Pourtant ce n’est pas ça qui lui fait le plus mal…
Dychnitis examine la gueule familière, cependant c’est comme s’il la voyait pour la première fois. Il remarque l’ambition qui brille dans ses yeux, le tressaillement nerveux qui agite ses babines, sa dentition incomplète et les restes de mucus qui pendent de ses griffes... Holdenius avale une longue goulée d’air avant de se pencher vers lui. L’atmosphère de la caverne passe dans ses bronches, puis dans ses résonateurs faciaux. Le paleo parle comme parlent les humains, c’est-à-dire en expulsant l’air qu’il a inspiré. La langue qu’il emploie en revanche n’a plus été entendue depuis mille ans :
« - Dychnitis, mon enfant, il te faut choisir : rejoindre l’avenir de notre espèce ou mourir ici. Notre place n’a jamais été au fond de l’océan, nous avons besoin de plus d’espace pour perpétuer notre race… nous avons besoin d’un peuple fort et entraîné… avec un visionnaire pour le guider. Tes parents auraient compris… »
9
Euredyp, blessé et à demi aveugle, file à toute allure pour prévenir les derniers membres du Phalanstère de la trahison d’Holdenius. Il espère ne pas voir le passé se répéter. Si les humains apprennent que son peuple a survécu, il n’y aura plus un seul endroit où se cacher. Euredyp nage au dessus des carcasses éventrées de ses fils, Hexanchi et Neoselace, sans pouvoir détecter leur présence. Il ne sait même plus très bien où il va. Il serait incapable de dire s’il tourne à droite ou à gauche, s’il monte ou s’il descend. Il dérive ainsi sur des kilomètres, le temps pour son organisme de régénérer les tissus abîmés. Quand enfin son organe d’écholocalisation a cicatrisé, il est trop tard. Euredyptodon vient de heurter de front plusieurs milliers de tonnes de métal lancées à pleine vitesse en sens inverse. Son corps se disloque contre la proue du sous-marin dans un craquement sinistre, avant de sombrer dans les profondeurs.
Epilogue
Le 12 août 2000, le Koursk, un sous-marin russe, disparaissait quelque part en mer de Barentz. L’épave du bâtiment fut retrouvée, la proue totalement défoncée. A ce jour, les raisons exactes de ce drame restent inexpliquées.
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