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PERROT Christian - Cimetière interdit

Mis en ligne le 18 août 2008


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Après être parvenue à l’irriter avec ses insultes, l’ultime rescapée attendait de pied ferme le monstre qui la survolait. Elle était l’unique survivante d’une troupe de valeureux, conduits à la mort par un certain Colreïxak et décimés un à un par la bête. Il ne restait que cette femme luttant jusqu’à ses dernières forces pour venger son fiancé, dont elle tenait l’épée en main. Elle avait vu le corps de son compagnon s’embraser sous l’haleine brûlante de la créature, pourtant, malgré son chagrin, sa main ne tremblait pas. Même si la mort était son sort, elle ne quitterait pas les lieux avant de faire payer son crime à la bête.

Le regard de la survivante s’attarda un instant sur la garde de l’épée, décorée en forme de reptile. Cette arme datait d’un passé reculé. Martelée par un forgeron émérite dans un acier rare trempé des centaines de fois, elle n’avait jamais connu la défaite. Portée par l’aîné de chaque génération, cette lame contenait bien plus qu’une simple âme métallique. Une sorte de conscience y avait élu domicile, protégeant ses porteurs successifs à la manière d’un ange gardien.

La jeune femme serra un peu plus sa main autour de la poignée gainée de cuir. Bouillante de colère et de peine, les yeux fous, elle invectiva encore le monstre, le défiant de venir l’affronter directement.

Un peu à l’écart, tranquillement dissimulé derrière une lourde roche, le perfide et puissant nécromancien Colreïxak assistait à la scène, impassible. Ayant recruté les valeureux combattants comme gardes du corps, il leur avait raconté vouloir cueillir des plantes médicinales dans une contrée dangereuse. En fait, il s’était servi d’eux pour attirer et affaiblir le monstre mythique de flammes et de griffes : un dragon !

Ulcérée à l’extrême par cet avorton humain l’insultant avec une apparente témérité, la bête se risqua à porter une attaque directe avec ses pattes antérieures. Comme si de nouveaux réflexes envahissaient son corps noué par la haine, la jeune femme évita les serres griffues d’une dérobade digne d’un guerrier chevronné. D’un mouvement rapide, contenant toute sa rage et sa tristesse, elle plongea son arme dans l’abdomen de la bête. Paraissant animée d’une vie propre, la lame sembla ne rencontrer aucune résistance en s’enfonçant profondément dans la chair écailleuse. Mortellement blessé, le dragon se recroquevilla brusquement aux pieds de la guerrière. Cette dernière remercia son arme d’une courte prière, avant de l’élever pour porter le coup de grâce.

Un éclair noir se vrilla soudain entre ses omoplates, traversant sa poitrine de part en part en y laissant une cavité fumante. Une bile sanglante aux lèvres, la jeune femme lâcha son épée avant de s’écrouler mollement au sol, une lueur d’incompréhension dans le regard.

Un sourire de satisfaction dévoilant ses dents aiguës, le nécromancien sortit calmement de sa cachette. Il était fier de son intervention meurtrière. Sans lui, la femme aurait achevé le dragon, rendant caduque son projet. Faisant craquer ses longs doigts effilés, il sourit derechef : son éclair magique n’avait laissé aucune chance à la combattante. Guilleret, il s’approcha de la bête à l’agonie.

Après de fastidieuses études, Colreïxak avait découvert que les dragons possédaient une culture n’ayant rien à envier à celle des hommes. Bien évidemment, cette science s’appuyait sur des schémas de pensées radicalement différents de ceux de la civilisation humaine. Toutefois, la culture dragonique était une réalité. Les dragons possédaient leurs propres règles et code de l’honneur, ainsi que leur propre langue.

Grâce à un vieux sage qu’il avait occis dès son apprentissage achevé, Colreïxak avait appris ce langage commun à tous les Vers Ailés. Avec cette connaissance et de nombreux artifices magiques, le nécromancien avait percé l’existence d’un lieu lointain, connu des seuls dragons. Déchiffrant un antique verset, Colreïxak avait découvert mieux encore. Sur le seuil de la mort, les dragons pouvaient transporter leurs corps, ainsi que leurs richesses terrestres, dans un cimetière protégé. Un lieu qui devait regorger de carcasses pourrissantes, mais aussi, de monceaux de trésors inestimables. Avec ceux-ci, le nécromancien projetait d’accomplir sa seule ambition : devenir le maître du monde connu !

La respiration irrégulière du dragon émettait des bruits de forge dans le silence pesant régnant sur les lieux du combat. Après plusieurs mois de recherches, il ne restait plus à Colreïxak qu’à attendre le début du processus. Il n’eut pas à patienter longtemps. Le corps moribond du monstre se mit soudain à chatoyer, puis à se troubler comme derrière un lourd brouillard. Le nécromancien n’hésita pas plus d’un battement de cœur avant de s’agripper à l’une des pattes gigantesques.

Homme et bête disparurent soudain, ne laissant derrière eux qu’un champ de bataille fumant, parsemé de cadavres plus ou moins carbonisés.

*
* *

Le voyage sembla long et douloureux à Colreïxak. Il ressentit une étrange impression de tomber et de flotter tout à la fois. Une sensation de non-vie, de fin et de renouvellement. De n’être plus, tout en étant perdu dans une immensité sanglante.

Devant ses yeux grands ouverts défilaient des visages, des formes imprécises, des lieux inconnus, des bêtes étranges. Comme s’il observait, en un instant, des milliers d’années passées, présentes et futures. Dans sa tête retentissait une cacophonie de voix désincarnées. Comme chacune parlait en sa propre langue sans tenir compte des autres, les paroles en devenaient incompréhensibles et épuisantes. La tension trop forte lui fit perdre connaissance...

*
* *

Lorsqu’il ouvrit les yeux, le nécromancien poussa un juron dégoûté. Il était couvert d’étranges amibes, aussi grosses qu’un poing, grouillant sur son corps comme de la vermine sur un cadavre en décomposition. D’un bond, il se redressa en s’ébrouant, expédiant au loin les créatures visqueuses. Stupéfait, il contempla la dépouille du Dragon lui ayant servi de guide. Les mêmes bêtes gluantes achevaient d’en dévorer les chairs, ne laissant derrière elles que des os blanchis. Un frisson glacé coula entre les épaules de l’homme. Sans ses permanentes protections magiques corporelles, il aurait été transformé en un vulgaire tas d’ossements dénudés.

S’éloignant de la vermine géante, il observa son environnement. Emerveillé, il employa inconsciemment la langue dragonique :

– Kirath servikis krinakriss tathrak ! (L’ultime repos des âmes des anciens de notre race)

Autour de lui s’étendait une grande vallée au sol recouvert d’une épaisse couche de poussière claire, surplombée par un immense ciel étoilé, sans soleil ni lune. Aucune montagne n’était visible. Une plaine, à perte de vue, à l’horizon légèrement surélevé comme un gigantesque cratère. Un silence de mort baignait ce lieu hors du temps. Des centaines d’ossements de dragons reposaient un peu partout dans un désordre complet. Mais surtout, des pièces de monnaie, des bijoux, des armes et des parchemins jonchaient le sol, le recouvrant presque entièrement par endroit. La somme de toutes les richesses de générations de monstres ailés.

Il avait réussi ! Après des années de recherches, de meurtres, d’expériences, de collectes d’informations et d’essais infructueux. Il était parvenu à se rendre dans ce lieu mythique que l’on nommait le Cimetière des Dragons.

La légende millénaire, déchiffrée, puis tant de fois lue et relue lui revint en mémoire :

Existe un lieu lointain, séparé du monde des vivants par un abîme infranchissable,
Où seuls les dragons peuvent se rendre sciemment.
Sépulture inviolée des corps et des richesses de la race Dragonique.
Jamais un humain ne doit s’y rendre,
ou le regard du gardien le détruira lentement.

Fidèle au verset, l’endroit regorgeait des trésors emportés par les dragons agonisants pour les soustraire à la cupidité humaine. Les plus puissantes armes jamais forgées, les meilleurs enchantements, les plus magnifiques bijoux reposaient là, aux pieds de Colreïxak, n’attendant que sa main avide pour être ramassés.

Sortant de sa manche un petit sac noir, le nécromancien entreprit de le remplir. Tout en avançant lentement, il détailla les objets découverts, jugeant de leur intérêt ou de leur rareté avant de les enfourner dans son sac. Ce dernier, rendu magique par ses soins, ne semblait pas vouloir se remplir. Même les objets les plus lourds ou les plus longs s’y enfonçaient sans en gonfler les parois de peau.

Le manège de Colreïxak dura longtemps. Il parcourut de nombreuses lieues sans rencontrer de variation dans le paysage monotone. A perte de vue, tout n’était que cendres, ossements et richesses mêlés. Çà et là, il aperçut des agglomérats d’amibes occupées à nettoyer les squelettes des carcasses récentes. Quelques cadavres humanoïdes étaient également visibles par endroit. Certains ressemblaient à des reptiles de taille humaine. Cependant, malgré ses connaissances, Colreïxak ne put les identifier. Finalement, l’homme jugea avoir récolté assez d’objets inestimables pour assurer sa soif intarissable de puissance. Il entreprit donc de retourner dans son monde.

Avisant une arche formée par les côtes d’un thorax gigantesque, il s’en approcha, puis s’assit en son centre. Extirpant un rouleau de parchemin de sa large manche, il le parcourut des yeux. Satisfait, il forma quelques signes dans l’air moite avec ses mains. Il sourit en voyant ses doigts se couvrir d’étincelles bleutées. La magie était très puissante en ce lieu oublié et ouvrir un portail de retour ne devait lui poser aucun souci. Il se mit à formuler d’étranges incantations d’une voix rauque. Tandis qu’il parlait, l’air l’entourant se mit à frémir, puis à miroiter comme sous un chaud soleil. Une brusque bouffée d’air frais balaya ses cheveux couleur d’ébène. Encore quelques instants et il retournerait chez lui.

Soudain, un rugissement monstrueux retentit. Un hurlement inhumain et terrible. Le cri d’une bête s’éveillant à la chasse. Malgré sa mégalomanie, l’homme frissonna tandis qu’une phrase envahissait son esprit comme une vague déferlante :

Jamais un humain ne doit s’y rendre ou le regard du gardien le détruira lentement !

C’est avec une hâte dont il ne se serait jamais cru capable qu’il acheva d’ouvrir le portail. Il savait que de l’autre côté se trouvait son salut, la vie sauve. Hélas, au moment de franchir l’arche chatoyante, il commit une terrible erreur : il regarda en arrière. Son sang se glaça tandis qu’il contemplait le reflet de l’âme de la Mort Dragonique.

Car le gardien du cimetière exhibait la forme d’un gigantesque squelette. Ou, plus exactement, de l’association de plusieurs carcasses de dragons morts depuis des lustres. Il était leur entité de mort, leur gardien ultime et leur finalité. La chose horrible avançait d’un pas lourd. Ses larges pattes griffues élevaient un nuage de poussière autour de son corps décharné, le faisant ressembler à une vision de cauchemar drapée dans les brumes de la peur. Mais, le plus impressionnant était son regard. A l’intérieur des orbites vides du crâne gigantesque, brillaient deux flammes écarlates contenant toute la haine millénaire d’une race monstrueuse envers les humains.

Les yeux noirs de l’homme croisèrent les flammes dansantes dans ceux du gardien à l’instant où il traversait le portail. C’est en poussant un hurlement d’âme damnée que Colreïxak fut projeté dans son monde natal.

*
* *

Deux années passèrent. Le nécromancien rejoignit sa demeure, lesté de nombreux trésors inestimables. Hélas, lui qui rêvait seulement de puissance et de gloire, n’obtint qu’un sombre anathème.

Ses richesses s’avérèrent inutilisables et impossibles à écouler. Les objets magiques semblaient vidés de leur fluide ; les parchemins s’étaient effacés. Quant aux bijoux, quiconque les regardait ou les touchait contractait une horrible maladie. Ce mal asséchait la peau des malheureux, avant de la faire tomber par plaques, dévoilant organes internes et squelette. Le processus infernal agissait assez lentement sans qu’aucune goutte de sang ne perle sur les chairs à vif. Les malades s’enfonçaient peu à peu dans les remous du fleuve de la folie tandis que leurs corps se désagrégeaient. Même la mort ne représentait aucun salut. Les pauvres hères grossissaient les rangs des âmes damnées dans les Enfers.

Colreïxak n’échappa pas à la malédiction. Son corps aussi se mit à se décomposer progressivement, bien qu’à un rythme beaucoup plus lent que pour les autres victimes. En une année, il avait tout essayé pour combattre le mal. Aucun soin, aucune magie, ni aucune prière ne parvenait à enrayer cette abomination. Même le suicide ne lui était pas permis : malgré ses nombreux essais en ce sens, il n’y était jamais parvenu. Ses mains refusaient de lui obéir lorsqu’il désirait attenter à sa vie. Quant aux assassins qu’il avait engagés, la maladie les avait emportés en quelques battements de cœur, avant qu’ils ne puissent approcher de leur proie consentante.

Le nécromancien s’était résigné. Son corps gorgé de drogues pour atténuer les douleurs intolérables, il demeurait couché, attendant la fin dans son lit couvert de débris de peau séchés. Alors étaient apparus les cauchemars, hantant toutes ses nuits agitées. A chaque fois, il voyait le cimetière et son gardien. Ce dernier le fixait de ses yeux brûlants de haine. La voix du monstre pénétrait son crâne comme une multitude de flèches portées au rouge. Les mêmes mots en langue Dragonique, traduits instantanément par son esprit enfiévré, résonnaient inlassablement :

« Tu expies ton sacrilège ! Ma malédiction coulera dans tes veines longtemps encore. Ton cerveau disparaîtra en dernier ?! Tu resteras ainsi conscient jusqu’au décès de ton enveloppe charnelle. Pourtant, ta mort ne t’apportera pas le repos ?! Ton âme, aussi noire que de l’onyx, viendra à mes côtés. Là, je te ferai endurer les pires souffrances, pour l’éternité. Ton calvaire n’aura jamais de fin. A jamais tu m’appartiens ! A jamais !... »

Couché dans son lit, Colreïxak pleurait des larmes de sang en priant les Dieux de lui accorder le repos éternel. Pourtant, tandis que ses pleurs écarlates gouttaient sur ses dents mises à nu par la malédiction, il savait bien que personne ne pourrait lui venir en aide. Il devait endurer seul son sort. Ultime humain à avoir foulé le sol sacré du Cimetière des Dragons. A jamais maudit !...

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