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LASJUILLIARIAS Sylvain - Oculus

Mis en ligne le 21 janvier 2008


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Portail multimédia REF 2154k. 18h31

Cela fait six ans que je vis sur Sandar.

Je vous rassure, je ne suis pas né ici. Mais sur Terra-1, cette planète que les puristes nomment SUN B2 957 499, les historiens la Source, les poètes Gaia et le commun des mortels la Terre. Mes parents ont suivi l’exode massif qui a été engendré par le grand remaniement gouvernemental – donnant ainsi naissance à l’Oculus – et ont atterri sur cette terre aride dans le dernier convoi social affrété par le gouvernement.

Mais tous ces détails sont un peu prématurés, d’autant que je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Gort Atiam et j’ai dix ans et demi.

Ha ! Je vous vois d’ici lever les bras au ciel et jurer sur le grand cosmos qu’un gamin de dix ans ne peut pas connaître les mots « prématuré », « remaniement » ou même « puriste ». Mais si vous réagissez de la sorte c’est que vous devez mal me connaître ; c’est que vous ignorez qu’outre le fait d’être un émigrant aisé perdu au milieu d’un monde sans ressources, je suis un surdoué abandonné au sein d’un monde d’incultes. Pas étonnant dans ces conditions que je passe la majorité de mon temps libre à m’adresser à des lecteurs inexistants, tels que vous.

Vous voici apaisés, tant mieux. Je vais pouvoir continuer l’histoire de la migration de mes parents de la planète la plus belle et la plus prospère de l’univers vers l’une des moins accueillantes et des plus arriérées. Non…car tel que je vous connais, en sus d’être un lecteur chimérique, vous devez être aussi ignorant des affaires de ce monde que l’étoile qui vient de naître. Je vais donc commencer par le début : non par la colonisation de la planète Terra-2 – fait anecdotique dans l’immense quantité de terres foulées par les explorateurs humains – mais par le départ de la vague d’expansion géographique enclenchée par l’homme, il y a environ cinq siècles.

Malgré son contenu aussi pauvre en quantité qu’en qualité, la bibliothèque centrale d’Exbia, l’illustre capitale de cette planète, possède nombre d’ouvrages – presque une étagère entière – traitant des débuts de l’ère expansionniste de l’humanité. Je les ai tous lus plusieurs fois et je pourrais presque citer le nom de tous les héros qui ont donné leur vie – au sens propre comme au figuré – à la cause en laquelle ils croyaient. De Neil Armstrong et Buzz Aldrin, les précurseurs de l’émigration extra-terrienne – pour une durée certes assez courte – au roi Alec II, le souverain qui tenta de quitter le système solaire avec tout son royaume dans une flotte de quelques 30.000 bâtiments – dont l’univers attend encore le premier rapport d’état de sa colonie utopique – en passant par le curieux maire de Mars 1, Deer Vuut qui fonda la première société totalement autarcique de l’histoire de la civilisation, tous les acteurs qui ont participé à la fondation de la Toile actuelle me sont aussi familiers que mes camarades de classe – voire plus car, eux, je sais au moins à quoi ils ressemblent. Mais tous ces illustres précurseurs, tout héroïques qu’ils fussent, font désormais partie de l’histoire, voire de la préhistoire. Le fait est que personne ne se souvient aujourd’hui de leurs noms ; leurs actes ne sont même pas intégrés aux référentiels scolaires, obligatoires ou facultatifs. Seuls certains ouvrages papiers – la plupart étant rassemblés dans les sites les moins fréquentés et les moins surchargés de la Toile, tels que la partie physique de la bibliothèque d’Exbia – font encore mention de ces événements.

Car, cher lecteur anonyme et invisible, vous n’êtes pas sans savoir que tout site d’archivage – que l’on appelle plus bibliothèque que par habitude – est constitué d’une composante immatérielle, numérique représenté par une batterie de postes de consultation de type E.S.S.E. aux ramifications numériques de longueur variable et d’une composante physique, c’est-à-dire d’une quantité indéfinie de livres, traitant d’un nombre indéfini de sujets, dans un état difficile à spécifier, vu que personne ne s’occupe plus de leur entretien. Certes, quelques passionnés errent encore dans les rayonnages poussiéreux et branlants de ces réserves de papier et époussettent la tranche de l’objet de leur quête ou en lustrent la couverture ; mais la partie physique est le plus souvent le repaire des vermines de tous poils, des arachnides et autres bestioles affamées. Et le plus sûr endroit pour lire sans être dérangé. Je l’avoue, les gens que l’on rencontre dans ces longues et sombres allées sont étranges, et m’ont déjà fait réfléchir à deux fois avant de m’y installer avec un livre entre les mains – mais jamais au point de m’en empêcher. Généralement, ils sont grands, pâles et vêtus de noir, avec de petits yeux cachés derrières d’épaisses lunettes. Il paraît que c’est une dégénérescence qui survient lorsqu’on lit trop de caractères physiques et que c’est pour cette raison que l’on a inventé l’Ecran Sensitif Sans Effet. Moi, je crois plutôt que c’est parce que les caractères sont imprimés trop petit, par un souci d’économie ou par gain de place que ces pauvres bougres se sont abîmé les yeux. S’ils sont vêtus de noir, c’est sans doute par effort de mimétisme avec le décor sombre et crasseux – il n’est jamais de bon ton d’être reconnu dans le rayonnage de la partie physique d’une bibliothèque. Quoi qu’il en soit, j’ai très souvent parlé avec ces habitués, et ils sont d’une compagnie rare et agréable, la plupart se révélant plus intelligents que la moyenne des habitants de cette planète.

Ils sont ici pour différentes raisons. La plupart du temps, ce sont des immuno-résistants, sur lesquels le traitement préalable à l’emploi de l’E.S.S.E. n’a pas d’effet. Mais il y a aussi des amoureux du papier, militant pour le maintient de ce mode de communication séculaire, des curieux visitant ces vestiges de civilisation comme si c’eût été un temple grec parfaitement conservé ou des historiens cherchant à revenir à la source du savoir ; sans oublier les cinglés qui refusent de vivre dans le présent et se bornent à croire que le papier est le seul outil de transcription qui existe…Et que le roi Alec II revient régulièrement leur parler en rêve. Mais ceux-ci sont plutôt rares et se font vite remarquer au milieux des habitués du lieu, dont on ne peut qu’apprécier le respect d’autrui. Pour ma part, je viens dans ce lieu car je suis trop jeune pour avoir accès aux portails multimédia adultes – les portails étiquetés « jeunesse » ne débouchant que sur des zones futiles, inintéressantes et bruyantes, fréquentées uniquement par des enfants dégénérés et hagards.

Mais je m’égare ! Je vous parlais de conquête spatiale, de héros oubliés et je suis maintenant en train de divaguer sur le compte de la bibliothèque d’Exbia. Pour revenir à notre premier sujet de conversation, sachez donc, cher interlocuteur irréel, que l’expansion de l’humanité a fait bon train depuis l’époque bénie des pionniers. Aujourd’hui, l’humanité représente pas moins de 150.000 milliards d’individus, disséminés sur une trentaine de planètes, dispersées elles-même sur une vingtaine de systèmes solaires. Il faut dire que, depuis les premières réussites en matière de voyage spatial, le gouvernement a augmenté chaque année son engagement dans ce qu’il appelle « la quête de l’humanité ». L’avis d’un enfant ne vaut pas grand chose, mais je crois que les dirigeants sont un peu fous et qu’ils ne savent pas trop pourquoi ils s’évertuent à coloniser toutes ces planètes, surtout depuis qu’ils ont créé l’Oculus. En tout cas, tout le monde semble l’ignorer.

Oui ! je lis votre question muette. J’ai déjà employé ce mot deux fois, mais je ne sais pas ce qu’est l’Oculus. Tout ce que j’ai appris, c’est que c’est une…instance (j’ai un peu honte ; j’ai dû chercher le mot dans le dictionnaire) chargée d’assurer le suivi et le contrôle de la politique de colonisation du gouvernement. Aucun des livres que je trouve ici n’en parle, ils sont bien trop anciens. Il faudrait que je puisse me connecter au Réseau adulte, mais les codes d’accès sont impossibles à forcer, et je ne suis pas un pirate. Peut-être Edo pourra-t-il m’aider ? Edo, c’est…

Novacrotte ! Mes parents m’appellent pour aller manger. Chez nous, c’est important le repas ; alors, je vous laisse. Au revoir.

Portail multimédia REF 2154k. 19h12

Bonjour, c’est de nouveau moi.

C’est décidé, j’écrirai à votre intention le plus souvent possible après le repas du soir. C’est le meilleur moment pour m’isoler, et c’est l’heure à laquelle mes parents me laissent tranquille. Oui, j’ai l’impression qu’ils s’occupent de moi sans arrêt, comme si j’étais précieux, comme si j’étais l’enfant le plus beau, le plus intelligent et le plus fragile de l’univers. Ils ne veulent jamais me lâcher, ils me posent toujours plein de questions et ils veulent connaître mes impressions sur tout. Et tous les mois, ils me font passer des tests psychologiques super difficiles et super secrets. Je n’ai le droit d’en parler à personne, même pas en plaisantant ; je crois même que je n’ai pas le droit de vous en parler. Enfin, c’est peut-être le lot de tous les surdoués du monde. Edo dit que mon intelligence est quelque chose de rare et de recherché. Je ne vois pas de quoi il veut parler.

Au fait, vous ne connaissez toujours pas Edo. Laissez-moi vous en toucher quelques mots : Edo est la seule personne, mis à part mes parents, à qui je peux parler ouvertement. Ce n’est pas qu’il me considère comme un égal – il a presque le double de mon âge – mais il est l’un des rares adultes à ne pas me traiter comme une sorte de monstre ou quelqu’un de supérieur qui pourrait le rabaisser à tout moment. Mon objectif n’a jamais été de rabaisser les gens – au contraire – et je crois qu’Edo a tout de suite compris ça. On se rencontre souvent dans la partie physique de la bibliothèque et on discute. Il est beaucoup plus pessimiste que moi et passe son temps à rechercher les failles du système, comme il dit. Il dit que cette volonté de rébellion, c’est un trait de caractère de son âge. Mais à ma connaissance, il est le seul à ne pas marcher dans les traces qu’on lui dit de suivre. Et c’est pour ça que je l’aime bien.

Souvent, il cherche à me faire peur et il me raconte des histoires d’horreur sur le sort réservé aux enfants surdoués ou sur des complots préparés par l’obscur gouvernement installé sur Terre. Mais ça me fait rire ; je sais que toutes ces histoires ont été inventées pour apeurer les enfants désobéissants. C’est l’un des inconvénients d’être trop lucide : on passe à côté des émerveillements et des angoisses des autres enfants. Il y a quelques jours, il a essayé de me faire croire que le grand hangar situé à l’écart de l’astrogare servait de repaire à des extra-terrestres – des Vioniens, pour être plus précis. Le problème, c’est que j’en savais plus que lui sur l’espèce des Vioniens, notamment que ceux-ci ne pouvaient pas survivre dans une atmosphère trop riche en azote. En plus, leur mode de vie est essentiellement pastoral et rester enfermés dans un hangar à longueur de journée leur est impossible à supporter. Quand je lui ai dit ça, Edo m’a foudroyé du regard et m’a encore traité de jeune andouille, en articulant outrageusement les deux mots et en roulant les yeux. J’aime bien lorsqu’il parodie le monde des adultes, c’est marrant. En fait, je pense que ce qui nous rapproche, c’est la vision que nous avons du monde des adultes : une vision complémentaire. Lui, il en est à un âge où il comprend suffisamment ce monde pour n’avoir envie que de le contrarier, de le bouleverser. Moi, ma condition fait que je le découvre de plein fouet, plus vivement encore que ne devrait le faire un garçon de mon âge, et tout ce que je vois me donne envie de l’améliorer, de poursuivre le travail qui a été entrepris par les aînés. Si nous en avions les pouvoirs, à nous deux, nous formerions l’équivalent de Shiva, le Dieu Destructeur/Constructeur de l’ancienne religion hindouiste, et nous pourrions refaire le monde aussi efficacement que ces extra-terrestres bâtisseurs de la planète Eruptio, dont la surface est cycliquement recouverte d’une couche de lave dévastatrice.

Mais, j’y pense, vous ne saviez peut-être pas qu’il existait des extra-terrestres, puisque je n’ai pas terminé mon récit de la colonisation de l’espace ! Il faut dire que je ne suis qu’un enfant ; je n’ai pas l’habitude de construire des histoires. Je vais donc me racheter tout de suite : depuis que le gouvernement a lancé les programmes d’exploration spatiale, environ cinq cent planètes ont été visitées. Mais la plupart d’entre elles n’ont pas eu plus d’égard que la lune – qui est désormais bourrée de matériel de communication – et n’ont pas eu droit à plus de quelques foulées, certes intenses, mais vite oubliées. Toutefois, il est arrivé que des hommes découvrent des terres plus accueillantes et plus proches de la Source, des terres qui leur donnent envie de s’installer. Ce sont ces aventuriers qui ont formé les premières colonies. Ensuite, ces colons ont organisé de nouvelles campagnes d’essaimage et de nouvelles colonies ont vu le jour, un peu plus loin de notre planète d’origine. Avec le temps, l’espace connu a été découpé en zones concentriques, en fonction de l’éloignement de la Terre, puis en quartiers géographiques de plusieurs kiloparsecs carrés.

De temps en temps, il est arrivé que les colons rencontrent des planètes habitées. C’étaient souvent des organismes microscopiques ou végétatifs, auxquels cas ils étaient recueillis et étudiés, mais c’étaient quelques fois des êtres intelligents, ou répertoriés comme tels. Dans la plupart des cas, ces rencontres ont posé de gros problèmes de consciences aux colons qui croyaient être les seuls animaux évolués de l’univers. La nouvelle revenait donc à la terre, et le gouvernement central se réunissait pour savoir quel sort était réservé à ces créatures. Je ne sais pas exactement comment se déroulaient leurs réflexions, mais différents cas de figure se sont présentés : le plus souvent, on abandonnait la planète et on laissait les autochtones à leurs occupations, quitte à revenir plus tard afin de lier des liens commerciaux. Cette attitude pouvait être dictée par une volonté politique, commerciale, scientifique ou, comme dans le cas de la planète Eruptio – il me paraît inutile de vous détailler l’origine de cette dénomination – par une nécessité physique. Plus rarement, les résidents de la planète convoitée nous attaquaient, et l’armée était obligée de détruire les insurgés, voire la planète elle-même. Je pense que ce n’est pas arrivé souvent ; mais, dans tous les cas, l’homme a eu le dessus facilement. En dernier lieu, il paraît que certaines peuplades extra-terrestres tribales, lors du premier contact avec les représentants de l’espèce humaine, les ont pris pour des dieux. Du coup, ceux-ci ont dû jouer le jeu et se sont comportés en Dieu, pour ne pas vexer les indigènes.

C’est ainsi que la Toile comporte deux planètes où les habitants originels nous ont déifiés. Elle comporte aussi trois planètes actuellement en guerre – sans doute pour une durée assez courte – quelques planètes où la guerre s’est soldée par un succès et où la vie est actuellement impossible, et cinq planètes où l’homme entretient une relation de coopération avec une autre espèce intelligente. Ce sont des terres commensales.

Et les Vioniens font partie de cette catégorie que l’on nomme les commensaux. Je trouve ça extraordinaire que l’homme puisse tisser des relations amicales avec d’autres espèces ; j’espère que ça continuera longtemps comme ça et que je pourrai, moi aussi, rencontrer des extra-terrestres quand je serai grand. Edo dit que c’est de la poudre aux yeux pour masquer le sang que l’humanité a sur les mains. Il dit que le gouvernement nous trompe ouvertement et qu’on ne peut pas savoir ce qu’il se passe véritablement sur ces planètes commensales. Mais, en marge de tout cela, la Toile compte tout de même plus de vingt planètes colonisées « normalement », où l’homme n’a pas eu à batailler pour s’installer et n’a pas les mains sales. Quand je lui rétorque ça, Edo hausse doucement les épaules et rétorque que je ne suis pas allé vérifier. C’est vrai, mais j’irai voir lorsque je serai grand.

En un sens, Edo n’a pas tort de dire que le gouvernement ne nous dit pas tout. Mais c’est juste un état provisoire, en attendant que les dernières modifications apportées à la structure terrienne soient intégrées. Comme je vous l’ai déjà dit, il y a 6 ans, le remaniement gouvernemental a commencé les travaux visant à faire de la Terre la seule planète officielle du gouvernement. Et les choses vont très lentement, dès que l’on traite de l’administration, surtout à l’échelle d’une planète. Je suis certain que dans quelques temps, la situation va s’éclaircir et que l’on pourra savoir tout ce qu’on désire sur les activités gouvernementales. Et puis, c’est normal que l’on ne sache pas tout ce qui se trame en haut lieu, ça compliquerait beaucoup le travail des ministres, qui est déjà assez fastidieux comme ça. D’ailleurs, j’ai établi une théorie qui explique en partie cet état de fait :

Dans un petit village, tout le monde connaît les dirigeants politiques et les dirigeants connaissent tout le monde. C’est un peu comme ça à Exbia, qui est une ville d’à peine 50.000 habitants : le bailli est connu de tous, et on le voit souvent sur le réseau local, lors de forums ou de conseils publics. Il arrive même qu’on le croise dans la rue, par hasard, ou qu’il organise des rencontres physiques dans un quartier. Dans une très grande ville, tout cela est beaucoup moins vrai. Il est impossible que tous les habitants soient au courant des nombreuses dispositions que peut prendre chaque jour la municipalité pour améliorer leur quotidien. A l’échelle de plusieurs galaxies, de presque une cinquantaine de planètes, quasiment personne ne connaît les dirigeants, et ces derniers ne connaissent absolument pas la population qu’ils gouvernent. C’est la rançon du progrès : maintenant, le mode de gestion du gouvernement s’appuie sur l’administration des masses et la délégation aux représentants sur chaque planète. Les dirigeants basés sur Terre n’ont plus qu’à s’occuper des questions secondaires, géopolitiques, éthiques coloniales… Ce dont tout le monde se fiche, en fait.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Allez, ça va être l’heure. Je vais dire à mes parents que je me couche de moi-même ; ça leur fera plaisir. A une prochaine fois…

Portail multimédia REF 2154k. 19h23

Bonjour tout le monde.

Ce soir, je suis un peu triste, parce c’est mon dernier jour d’école avant les vacances de mousson, durant lesquelles toute la pluviométrie de l’année tombe en quelques jours et risque d’inonder les salles scolaires. Les météorologues ont parlé : le déluge commence demain et doit durer environ seize jours. Seize jours ! Tant d’attente avant de pouvoir de nouveau me connecter sur les référentiels scolaires qui, s’ils ne sont pas réellement adaptés à ma boulimie de connaissances, constituent ma plus grande source de savoir et de questionnement (les référentiels concernant les langages extra-terrestres sont notamment passionnants).

En attendant, je vais devoir étancher ma curiosité en relisant les livres que je connais déjà….

Mais, puisque j’y pense, connaissez-vous l’histoire de l’école ? En vérité, je la connais moi-même assez mal, étant donné le peu de données que l’on peut trouver sur le sujet. Ce qui est sûr, c’est qu’aux débuts de l’école, sur Gaia en tout cas, ça se passait comme ça : tous les élèves se réunissaient dans une même pièce et écoutaient la leçon qui était donnée par un professeur. Ils notaient les paroles édictées sur des cahiers et ils les apprenaient pour le lendemain, où le professeur vérifiait que la leçon était bien apprise par un contrôle oral et aléatoire des connaissances. Voilà la description que j’ai trouvée sur le réseau, sur un vieux site qui n’est plus entretenu depuis des décennies. D’autre sites font état de nombreuses situations de recherche du savoir par les élèves. Le professeur ne sert alors plus qu’à gérer le bon fonctionnement de séances de recherche. Dans tous les cas, les enfants étaient toujours rassemblés dans des classes et travaillaient ensemble.

Aujourd’hui, cette organisation peut paraître totalement archaïque, dépassée, voire idiote, mais je suis certain qu’elle pouvait marcher. Ça marchait, même ! Sinon, comment les hommes auraient-ils pu se transmettre le savoir et inventer les vaisseaux spatiaux, les écrans E.S.S.E., et tout le reste ? Lorsque je demande à des adultes ce qu’ils pensent de l’ancienne l’école, souvent ils me regardent avec des yeux ronds, et répondent que c’était moins bien, que ça ne marchait pas, que c’est dépassé, et que je ne devrais même pas m’intéresser à toutes ces choses qui n’existent plus. Les grands sont tout de même bien bêtes ; je ne vois pas comment l’école que je vous ai décrite pouvait être moins bien adaptée que notre système actuel.

Parce qu’aujourd’hui, c’est simple, il n’y a plus ni salle de classe, ni cours, ni professeurs. Tout se passe par le Réseau, l’immense et irremplaçable Réseau virtuel qui connecte via un portail multimédia tous ceux qui sont assis derrière leur E.S.S.E. et qui ont le désir de communiquer avec leurs semblables. Les quelques règles qui régentent l’école moderne n’ont plus grand chose à voir avec les règlements intérieurs d’antan, et peuvent se résumer très simplement : connexion obligatoire entre six et douze heures par jour, depuis le portail multimédia de son choix – souvent le portail familial. Référentiels communs à un groupe de niveau à télécharger obligatoirement en début d’année. Contrôles communs à un groupe de niveau à passer obligatoirement en fin d’année. Et après, il faut se débrouiller comme on peut, sachant que l’on peut se faire assister d’autant d’adultes que l’on désire et que l’on peut mettre plusieurs années pour réussir à franchir un niveau, tout comme on peut gravir plusieurs degrés scolaires par an. Mes parents disent que c’est le libéralisme scolaire poussé à son paroxysme. Je n’ai pas encore vraiment compris.

Si on est trop à la ramasse, on peut faire appel à des tuteurs virtuels, autant de fois qu’on le désire. Ce sont des sortes de programmes scolaires qui sont capables d’expliquer une leçon d’une infinité de manières différentes. Mais, si un élève ne comprend toujours pas ce qui est expliqué, il peut demander à un élève d’un niveau supérieur de le parrainer. C’est alors lui qui, par le dialogue direct – mais à travers le réseau, bien sûr – et par l’échange d’expériences personnelles, essaye de réussir là où tous les programmes informatiques ont échoué. Et souvent, ça marche ! Moi, par exemple, je parraine quatre élèves en difficulté, tous plus âgés que moi, et j’ai déjà pu leur faire assimiler nombre de notions sur lesquelles l’informatique s’était cassée les dents.

Vous comprenez, maintenant, cher lecteur inexistant, que je me sente seul au point de passer mes soirées à m’adresser à vous, au lieu de lier compagnie avec des camarades de classe. Le fait est que je n’ai aucun camarade de classe, mis à part ces quatre bougres que je n’ai encore jamais vus physiquement, et encore de moins de professeur ni de surveillant d’école : je travaille depuis le poste à diffusion réduite que mes parents ont installé dans ma chambre. C’est d’ailleurs grâce au vocodeur intégré au hardware du portail que je dicte ces quelques mots. Enfin, pour couronner le tout – même si je pense que vous l’aviez deviné par vous-même – je n’ai même pas la chance d’avoir un frère ou une sœur pour écouter mes élucubrations sur les sociétés modernes et l’avenir du monde.

Notre monde est désincarné, tout comme vous. Pas plus, pas moins. Les hommes ont depuis longtemps perdu l’habitude de se parler et préfèrent s’envoyer des signaux électroniques standardisés. Certains amis de longue date ne se sont jamais rencontrés, pour la stupide raison qu’ils vivent à quelques kilomètres de distance. Le bailli dit que c’est une bonne chose et que les véhicules polluants doivent être utilisés avec parcimonie, en cas d’urgence, au profit du Réseau, le sain et salvateur Réseau. De temps en temps, je préférerais respirer la nauséabonde fumée issue des moteurs à combustions dont parlent certains ouvrages, plutôt que de devoir tremper mes mains dans la froide mixture conductrice de la technologie E.S.S.E. ; ou pouvoir toucher du cambouis, produit issu de l’échauffement physique de la graisse que nos ancêtres utilisaient pour lubrifier leurs machines. Mais, aujourd’hui, tout est aussi aseptisé que les programmes pour enfants qu’il faudrait que je suive pour avoir l’air normal.

A ma connaissance, il n’existe qu’un seul endroit ou l’on peut encore retrouver l’ambiance des salles de cours d’autrefois, et un peu de la vie que je tente de vous décrire. Je vous ai déjà cité le nom de ces endroits : ce sont les salles solaires. Loin de l’idée actuelle qui prône l’éloignement physique des élèves d’une même classe, ces salles sont des entrepôts où sont alignées des batteries d’E.S.S.E bas de gamme, reliés entre elles et au Réseau 25 heures sur 25. Ces machines, destinées aux familles les plus défavorisées, incapables d’acheter un appareil personnel, constituent la dernière innovation du bailli de Sandar pour assurer le service minimum dont il est si fier et ainsi confirmer que les mots école et obligatoire sont toujours associés.

Au fait, savez-vous comment fonctionne un Ecran Sensitif ? Ce n’est pas que ce soit très important pour comprendre mes explications, mais ce sera tout de même plus clair dans vos esprits intangibles. A la base, l’Ecran Sensitif Sans Effet a été inventé pour s’adapter aux mal voyants et aux aveugles. Son fonctionnement était révolutionnaire, puisqu’il proposait de faire passer les informations visuelles par les doigts. Évidemment, cette idée est aujourd’hui aussi banale que le voyage spatial, mais à l’époque, il n’a pas été aisé de la faire entrer dans les mœurs, et cette géniale invention est restée dans les placards durant un sacré bout de temps. Pourtant, le principe est simple : on trempe ses mains dans un fluide conducteur – appelé aujourd’hui « magma » – qui stimule les extrémités nerveuses des doigts, en simulant une information visuelle. On voit donc par ses doigts, et l’écran n’a plus rien de tangible. Il est juste sensitif.

Avec les années, le principe a été amélioré, en y incluant notamment une petite pilule buccale à deux effets. Le premier est de dégager une substance tranquillisante et euphorisante, censée mettre le navigateur en état de transe – bien utile pour oublier que l’on a les mains plongées dans une substance acide, bio-corrosive et passablement visqueuse qui utilise nos nerfs pour simuler une activité lumineuse dans notre cerveau. La seconde est de servir d’émetteur/récepteur, utilisant le principe de la vibration interne. Ainsi, personne ne peut entendre la conversation que l’on a par l’intermédiaire de l’E.S.S.E.

Voilà donc ce à quoi peuvent ressembler ces salles scolaires : une succession de fauteuils inclinés, munis de deux bacs remplis d’un liquide bleuâtre, reliés entre eux par de gros câbles et au frontal par un câble plus gros encore. Il est évident que ces salles sont une bonne initiative, mais c’est tout de même un peu faible pour assurer une instruction viable à ces jeunes défavorisés, qui sont souvent obligés d’attendre qu’un poste se libère avant de pouvoir s’y installer. Est-ce que vous réalisez ? Les postes ne sont pas individuels. Des dizaines de personnes passent les uns après les autres et mélangent leur ADN à cette machine de communication, en trempant leurs doigts dans les même cuves âcres en en suçant les mêmes pastilles. Ce n’est pas seulement un manque d’hygiène ; c’est une source de danger, si l’un des utilisateurs a contracté une MST – ce qui relève d’une probabilité presque nulle aujourd’hui, j’en conviens. Lorsque je serai au gouvernement, une de mes premières mesures sera de mettre en place des E.S.S.E. neufs, et en quantité suffisante pour tous les jeunes défavorisés de la Toile.

Quelquefois, je me rends dans ces salles, sous prétexte de venir aider un de mes filleuls – ce qui ne manque pas de peindre l’incrédulité sur les traits du gardien qui se demande pourquoi j’aiderais mieux cette personne en venant la voir que par l’intermédiaire du Réseau – et je m’imprègne de cette ambiance particulière, où se mêlent odeurs, bruits, mouvements, tous si désagréables à l’adulte chargé de la surveillance, mais si naturels à l’enfant qui les produit. Moi, je suis encore un enfant, et j’aime bien cette agitation paniquée, cette impatience remuante, cette fièvre gesticulante propre à l’enfance.

Au moins, ici, je n’ai pas l’impression d’être le seul être vivant de cette planète stérile…Comme c’est le cas chez moi.

Lorsque je viens me promener dans ces salles scolaires, je fais le même mensonge à mes parents. Je leur dis que je viens aider un de mes filleuls, ou même que je vais en recruter un autre. Mais ils s’en moquent. En tout cas, ils ne me retiennent pas ; et si je ne leur disais rien, ils ne me demanderaient pas de leur rendre des comptes sur mes déplacements.

C’est ça qui m’embête un peu avec mes parents : en un sens ils me laissent faire ce que je veux, aller ou bon me semble et traîner avec n’importe qui – ils disent qu’ils veulent ne pas mettre de barrière à mon épanouissement personnel et que mon intelligence ne soit jamais être bridée par leur faute. Et, d’autre fois, ils me couvent comme un œuf ; ils ne veulent pas que j’attrape froid, que je me sente mal à l’aise ; ils vérifient que j’ai bien appris mes leçons, que je réponds toujours bien à leurs questions-pièges. Ils me disent que je suis leur petit génie et que ça me rend plus fort que les autres.

Et ça, j’ai remarqué, ça arrive surtout les jours précédant les tests d’intelligence qu’ils me font passer. Mais vous savez à quoi vous en tenir au sujet de ces tests : motus et bouche cousue.

Portail multimédia REF 2154k. 17h64

J’entends la pluie tomber sur le toit et dégouliner dans les gouttières ; ça fait un bruit un peu glauque, comme si la maison pleurait. Les spécialistes ne s’étaient pas trompés, le déluge a débuté ce matin à la première heure et est aussi violent qu’ils l’avaient prédit. C’est comme si la planète nous détestait tant qu’elle gardait toute son eau en réserve pendant un an et qu’elle nous la relâchait sur la figure en une seule fois pour essayer de nous faire le plus de mal possible. En un sens, elle y parvient : tous les ans, on retrouve certains quartiers de la ville dévastés par la force des flots ou recouverts par une chape de boue. Ce n’était pas comme ça, sur Terre…

Sur Terre, les saisons étaient marquées et régulières ; la moitié de l’année on avait chaud, l’autre, on avait froid : il y avait un équilibre. Sur Terre, la vie était diversifiée ; on pouvait voyager – voyager physiquement – et découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles cultures. Ce n’était pas comme Sandar, qui n’est rien de plus qu’un immense désert étouffant où l’homme essaie de survivre dans une ville-bunker aseptisée et climatisée, ironiquement appelée Exbia – la contraction de « EXpérience BIologique Avancée ».

Je ne peux pas dire que je me souvienne de la vie sur Terre. Mais mes parents m’en ont déjà suffisamment parlé pour que je me fasse une idée. De temps en temps, je leur demande de me raconter et je m’abreuve de leurs paroles comme d’un évangile sur la genèse de la vie humaine. Ils me narrent comme la nature était belle, comme le soleil était agréable (j’ai toujours du mal à imaginer un soleil agréable) et, surtout, comme il était facile de s’envoler d’un point à l’autre du globe ou vers une autre planète, si l’on avait de l’argent. La Terre était le centre de l’univers humain – la Toile – et tous les vols spatiaux passaient par elle, rayonnaient d’elle, convergeaient vers elle. C’était une escale obligatoire. Du coup, il y régnait une vie sociale extraordinaire et les aventuriers, de retour des colonies, racontant leurs histoires, étaient légion dans toutes les villes de tous les continents. Même en restant cloué à cette planète, on pouvait voyager par procuration.

Mais maintenant, la Terre, ce n’est plus du tout ça. La planète vit en totale autarcie et il n’existe aucun vol régulier pour la relier aux autres ; il n’y a plus que des navettes spéciales appartenant à un ministre ou à un conseiller en balade qui peuvent en décoller ou y atterrir. Les aventuriers à la retraite, comme, par ailleurs, tout le reste de la population, ont été déménagés ; il n’y a plus sur place que des ministres, des conseillers, des intendants, des sénateurs, etc. Du coup, la Terre, c’est devenu comme une immense mairie, avec des locaux gigantesques et tout neufs, couvrant des kilomètres carrés de terrain, des logements pour les dirigeants et leur famille, des salles scolaires pour leurs enfants, des magasins, des bibliothèques, des parcs, etc. Et surtout, mes parents vous diraient que la Terre est dotée du plus grand service de restauration de la Toile, servant plusieurs dizaines de milliers de couverts par jour, service dont ils auraient bien aimé faire partie.

Voilà le fondement de l’histoire de mes parents – et la mienne par la même occasion – et la raison pour laquelle j’ai atterri sur cette planète désertique à l’âge de quatre ans. J’aurais d’ailleurs peut-être dû commencer par-là.

A l’époque où nous vivions sur Gaia, mes parents étaient les restaurateurs attitrés de la tribune présidentielle. Leurs plats étaient réputés sur la planète entière et beaucoup d’invités politiques leur faisaient des compliments élogieux sur leur cuisine. Par ailleurs, ils étaient totalement comblés par leur position et par leur travail et n’aspiraient qu’à une chose : rester à la même place. Lors du remaniement gouvernemental, ils ne pensaient pas une seconde que l’émigration forcée les concernerait, eux, les restaurateurs officiels du président. C’est pourquoi ils ont été si surpris lorsqu’on leur a appris qu’ils allaient devoir déménager de la Terre ; perdre leur travail, perdre leurs amis, perdre leurs biens, en même temps que les autres exilés. A toutes les questions qu’ils formulèrent et à tous les recours qu’ils intentèrent en vue de rester au service du gouvernement central, ils reçurent la même réponse : la faute professionnelle qu’ils avaient commise ne devait pas rester impunie, et toute la sympathie que le président éprouvait pour eux ne pouvait pas remettre en cause cette décision. Évidemment, mes parents n’ont jamais réussi à savoir quelle était la faute qui leur était si durement reprochée et n’ont pu plaider leur cause avant que l’échéance du départ ne soit imminente. Et, le jour J, comme des millions d’autres apatrides, ils sont partis là où le gouvernement avait choisi de les reloger, c’est-à-dire sur Sandar.

Reloger. Le mot est un peu fort. Si j’ai bien compris ce qu’ils ont lâché sur le sujet, mes parents et leurs congénères ont été débarqués du convoi social sur ce caillou aride avec une prime dérisoire en poche et sans plus de considération que de vulgaires prisonniers largués sur une planète pénitentiaire. Ensuite, leur seule possibilité a été de s’intégrer au mode de vie hyper individualiste des occupants de la planète pour tenter d’oublier leur expulsion. Ce qu’ils ont fait.

Je les ai entendu dire, un soir, que leur exclusion n’était pas un cas isolé ; qu’ils étaient de nombreux proches de l’ancienne tribune présidentielle à avoir été accusés d’une faute imaginaire et à avoir été dispersés sur des planètes lointaines et inhospitalières. Je leur ai demandé, par la suite, quelle devait être la raison de cette erreur du gouvernement – car si mes parents n’avaient pas commis de faute, le gouvernement devait obligatoirement avoir fait une erreur de jugement – et ils m’ont avoué en souriant qu’ils l’ignoraient, mais que les papilles gustatives des dirigeants seraient les premières à en pâtir et qu’on allait se reconstruire une vie encore meilleure ici que sur Terre.

Quelques mois après leur arrivée, mes parents ont monté une entreprise de restauration dans le centre d’Exbia, mais je ne crois pas qu’ils se soient reconstruit une vie digne de celle qu’ils avaient sur Terre. Leur restaurant ne marche pas bien, je les entends en parler de temps en temps. Ils disent que les gens d’ici n’ont pas la même culture de la bonne chère que sur Terre, et qu’ils ont du mal à fidéliser les clients. Ils comptent se reconvertir dans la restauration à domicile, parce que les gens d’ici n’aiment pas bouger de chez eux pour manger ; mais ça va leur faire du travail en plus.

Ils éprouvent beaucoup de rancœur envers le geste du gouvernement, même si celui-ci résulte d’une erreur involontaire. Je le sais, parce que lorsque la conversation glisse sur ce sujet, leur visage s’assombrit et ils se mettent à parler d’autre chose. Mais, quelque part, je suis sûr qu’ils culpabilisent pour cette faute qu’ils sont censés avoir commise et qu’ils aimeraient bien pouvoir effacer d’une manière ou d’une autre. Je n’espionne pas mes parents, mais, un jour où mon portail multimédia était en panne, j’ai trouvé sur le leur les restes de messages étranges : des excuses adressées au gouvernement terrien. Ça me fait mal de les voir s’excuser alors qu’ils n’ont rien fait, mais si ça peut nous permettre de retourner sur Terre, je suis d’accord.

Ce soir, à table, j’ai informé mes parents de ma volonté de travailler au gouvernement lorsque je serai grand. Je leur ai détaillé les idées que j’avais déjà eues pour améliorer le quotidien des habitants de Sandar et ils ont eu l’air émus. En plus, ils m’ont dit qu’eux aussi, ils avaient des projets pour moi au gouvernement. Je suis content qu’ils acceptent ma décision et j’ai mangé de meilleur appétit que d’habitude, malgré le bruit de la pluie qui était sinistre. Toutefois, je n’ai pas osé leur poser des questions sur l’Oculus. J’aime beaucoup mes parents, mais si je leur parle trop, j’ai peur qu’ils ne me croient encore plus intelligent que je ne le suis et qu’ils ne me fassent passer plus de tests.

A ce propos, ces derniers temps, je trouve qu’ils sont bizarres. Ça fait plusieurs soirs qu’ils me couvent et qu’ils me questionnent, comme à l’approche de ces fameux tests. Mais ce n’est pas du tout la bonne époque : le dernier date de sept jours à peine. J’en saurai sans doute plus dans quelques temps. Dans l’immédiat, vous savez où je vais…Bonne nuit.

Portail multimédia REF 2154k. 16h45

Je n’aime pas cette planète. Elle m’énerve. Quand je pense que je suis obligé de rester ici alors qu’il existe tant de mondes accueillants et ouverts ! Ça fait trois jours que cette foutue pluie a commencé et le bruit de l’eau sur le toit commence à me rendre fou. Pour couronner le tout, hier, un immeuble s’est écroulé et à barré l’entrée de la bibliothèque. Un réseau d’urgence avec les postes de consultation de la partie numérique a été mis en place et on peut consulter les livres depuis n’importe portail privé, mais les restrictions persistent, et je suis toujours trop jeune pour y accéder. D’après ce qu’il se dit, les travaux de terrassement ne pourront pas commencer avant la fin du déluge et l’accès à la bibliothèque restera bloqué jusque-là. Alors vous voyez le tableau : plus d’école, les livres de la bibliothèque inaccessibles – mes parents n’en possèdent aucun, évidemment – et les salles scolaires fermées. Comme mes parents ne veulent pas m’emmener avec eux au restaurant – ils sont toujours aussi protecteurs depuis quelques jours – je suis obligé de rester enfermé ici à fureter dans la maison, en attendant qu’ils reviennent de leur travail.

Justement, en fouillant dans leur portail multimédia, je suis tombé sur un document crypté, avec un en-tête qui ressemblait vaguement à un œil ou à une cible. Comme je ne le connaissais pas, je l’ai copié et je l’ai fait parvenir à Edo par l’intermédiaire de son serveur.

Je ne vous l’avais pas dit ? Edo, c’est un pro de l’informatique, et il a créé son serveur personnel, où plein de gens peuvent échanger gratuitement des données ou des idées. Il me dit que c’est sa solution quant à la marchandisation à outrance de biens immatériels. Je ne comprends pas toujours ce que dit et ce que fait Edo, mais j’admire son obstination à contrer sans arrêt les règles établies.

Souvent, il me file des petits programmes de son invention, que j’installe sur mon portail personnel. Ils ne sont pas révolutionnaires, mais ils sont bien utiles. Ils servent à optimiser les téléchargements, à débloquer des pages récalcitrantes ou à générer des messages d’alerte en cas de surchauffe du système. Il y en a quelques-uns qui ne servent à rien, mais il me dit de les garder quand même, que ça pourra me servir plus tard. Quand je vous disais que je ne comprenais pas tout ce qu’il faisait !

Quoi qu’il en soit, cinq minutes après avoir reçu la copie du logo en forme d’œil, Edo me rappelle et me fait passer un programme pour crypter la conversation. Je l’installe et je lui demande pourquoi. Il me dit que le symbole, c’est celui de l’Oculus.

« T’es sûr ? » je lui réponds.

« Certain. », il fait. « Pourquoi tu crois que je t’ai fait brouiller la conversation ? Tes parents ont un truc à voir avec l’Oculus ».

« Mais c’est quoi, l’Oculus ? », je lui demande.

Alors, Edo m’explique ce que qu’il sait. Il me dit que l’Oculus, pour simplifier, est la branche du gouvernement qui s’occupe de la colonisation des planètes. C’est l’Oculus qui chapeaute les Ambassadeurs chargés d’établir les premiers contacts sur les planètes colonisées.

« Waou », je m’écrie. « Mes parents veulent que je sois Ambassadeur, c’est génial. Je vais pouvoir voir des extra-terrestres. »

« T’emballe pas, petit », il me rétorque, durement. « Je ne sais pas grand-chose sur ces gens là, c’est secret-défense. Alors, si ça se trouve, ce n’est pas un bon plan du tout. »

Je me raidis sur mon siège E.S.S.E. et mes doigts tressaillent dans le plasma conducteur.

« Comment ça ? », je m’étonne. « Ce sont juste des diplomates. »

« Tu sais très bien que le gouvernement est capable de faire des sales coups », il ajoute. « Tes parents en sont un bon exemple. Je me demande si les Ambassadeurs sont vraiment ce que leur nom indique. »

« Comment ça, un sale coup ? », je répète. « Mes parents ont été victimes d’une erreur groupée. La bonne foi du gouvernement n’est pas à remettre en c… »

« T’es qu’un idéaliste », il me coupe.

C’est sûr que je préfère lorsqu’il me traite de jeune andouille. Cette fois, je ne peux pas me laisser faire ; surtout que je ne suis pas certain de connaître la définition du mot.

« Qu’est ce que tu entends par-là ? », je lui lance, espérant en même temps le contrer énergiquement et obtenir une explication sur le sens de sa réplique.

« Tu ne vois que le bon côté des choses », il commente, « notamment en ce qui concerne le gouvernement central. Tu es aveuglé parce que tu voudrais être ministre pour changer le monde, ou pour venger le déshonneur de tes parents, ou un truc comme ça. »

« C’est pas vrai », je fais. Dans ma tête, j’ai l’impression que j’ai une voix d’enfant. La sienne, par contre, est celle d’un adulte, sûre d’elle, calme, mais sans agressivité.

« C’est de ton âge de rêver, tu sais », il ajoute. « Il n’y a pas de mal à ça. Mais il faudra que tu réveilles et que tu comprennes ce qu’est réellement le gouvernement central. »

Je garde le silence, les lèvres serrées et les doigts contractés dans le magma qui crépite au niveau de mes poignets. Je lui demande s’il sait des trucs. Il me dit que la vérité sur le gouvernement n’est pas belle à voir, et difficile à entendre.

« Vas-y quand même », je lui lance. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai froid dans le dos.

« Je suis pas sûr que tu sois prêt à accepter ce que je sais », il se défend. Le couard. « Je ne voudrais pas avoir de soucis ».

« Tu m’as fait brouiller la conversation », je lui crache en essayant de me faire dur. « Et tu n’avais qu’à pas me titiller. Maintenant, accouche. »

« Comme tu veux », il commence. « Déjà, tu dois savoir que les motivations du gouvernement en matière de colonisation ne sont pas celles que tu crois. Ce ne sont pas les progrès scientifiques et les rencontres sociologiques qui l’intéressent, mais tout simplement la domination de l’espace. Pour lui, il faut que toutes les planètes habitables soient habitées par l’homme.

« Ensuite, les relations avec les extra-terrestres n’ont rien à voir avec ce que l’on nous dit. En fait, l’objectif du gouvernement est simple : il faut que tous les peuples rencontrés soient amis ou soumis. Il n’est pas question de laisser une race belliqueuse tenir tête à l’homme, et si elle ne peut être matée, elle le sera, quel qu’en soit le prix.

« Attends », je m’exclame. « Je te coupe tout de suite, parce que si c’était vrai, les médias s’empareraient immédiatement du sujet et le dénonceraient. Tu sais bien que la presse est sur le terrain dès qu’une planète est découverte ».

« Quelle presse ? » Je sens qu’il se moque de moi, bien que son ton reste des plus sérieux. « Tu sais parfaitement que la presse du gouvernement est la seule à être admise sur les nouvelles colonies – question de sécurité. Et elle fait parfaitement son travail, en annonçant que telle ou telle planète est tombée sous le joug de l’humanité ou que telle autre résiste et devra être détruite. Ce qu’elle ne dit pas, ce sont les circonstances qui ont engendré la paix ou la guerre, sur une colonie. Parce que les commensaux, les planètes amies, les bonnes relations avec les gentils extra-terrestres, ça n’existe pas. Le gouvernement n’a inventé cette histoire de communion inter-espèces que pour donner confiance à la population et pour légitimer ses actions. La réalité, c’est que toutes les planètes qui sont répertoriées comme telles sont en réalité des terres où les occupants originels ont été soumis, par la force ou par tout autre moyen de pression. Tout le reste n’est qu’affabulation démagogique. »

Je ne connais pas le mot mais je le laisse continuer.

« Pour les guerres, c’est pareil. Tu crois vraiment que l’humanité est plus forte que toutes les espèces étrangères qu’elle rencontre ?? C’est ridicule. Si une guerre a été déclarée facile, c’est qu’elle n’a pas eu lieu, ou alors que l’on a décimé une espèce pacifique. Si une guerre d’usure éclate, alors elle sera tenue secrète et sera dévoilée lorsque son issue sera inévitable, en notre faveur bien sûr. Car si le conflit tourne mal, le gouvernement fera détruire la planète à coups d’armes atomiques et niera par la suite son existence. »

A ce moment, je veux répondre que c’est absurde, que c’est insensé, mais les mots ne me viennent pas.

« Evidemment », il continue, « aucune de ces informations n’est officielle ni vérifiable. Car aucune fuite n’a jamais réussi à franchir les murs des palais présidentiels pour parvenir aux oreilles d’une presse indépendante. C’est pourquoi le gouvernement n’a jamais été inquiété par les conséquences de ses actes. En outre, depuis que la Terre est devenue une planète autonome, le brouillard qui entoure la politique colonialiste du gouvernement est devenu encore plus impénétrable, et le gouvernement encore plus intouchable.

« C’est faux ! », je m’écrie, certain de la logique de l’idée qui me vient en tête. « Le pouvoir des colonies a été renforcé par la création des gouvernements locaux et le gouvernement central ne s’occupe que des affaires secondaires. Si l’histoire réelle d’une planète nouvellement colonisée n’était pas conforme à son histoire officielle, le bailli nommé sur place s’en rendrait tout de suite compte et prendrait les mesures appropriées. »

« Et quelles mesures, à ton avis ? Tu es bien jeune, tout compte fait. Tu devrais pourtant deviner que si le gouvernement a annexé une planète entière, ce n’est pas pour déléguer ses pouvoirs aux baillis. Ceux-là ne sont que des pantins, conditionnés à ne voir que ce qu’ils doivent voir, à ne faire que ce qu’ils doivent faire, à ne penser que ce qu’ils doivent penser. De toute façon, si un bailli s’étonnait de détails concernant l’histoire de sa planète, il serait immédiatement remplacé par une autre marionnette, tout comme l’ont été tes parents.

Une ombre passe à ce moment sur mon visage. Je change la position de la pastille émettrice dans ma bouche.

« Tu crois que mes parents connaissaient des éléments compromettants ? »

« Sans doute », il répond froidement. « Ou ils auraient pu le faire, ce qui revient au même. »

Soudain, une autre idée me vient et je me demande pourquoi je n’y ai pas pensé avant :

« Mais comment sais-tu tout cela, puisque c’est si secret ? »

« Il existe des moyens d’information détournés », affirme-il de son air secret, « en marge du Réseau officiel. Je ne peux rien te dire de plus. »

Il se tait, je fais de même. Ça dure quelques minutes. Je crois qu’au bout d’un moment, il se lève et va chercher un truc à manger. Lorsqu’il s’installe de nouveau dans son baquet et qu’il replace l’émetteur sub-vocal dans sa bouche, il me demande :

« Tu veux toujours être ambassadeur ? »

« Je ne sais pas », je lui réponds doucement. « Je ne suis pas sûr de te croire. »

Là, il dit un truc auquel je ne m’attendais pas :

« Tu as dix ans. C’est l’âge où on finit de croire et où on commence à comprendre. C’est un âge très intéressant. »

Il coupe. Je n’ai toujours pas compris.

Cette planète m’énerve.

Edo m’énerve.

Portail multimédia REF 2154k. 16h66

Je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie.

Tiens, je me demande si le vocodeur va marquer ça ou s’il va croire à une erreur…Non, c’est bon.

Vous l’avez compris : je m’ennuie ferme, il n’y a rien à faire. Cela fait cinq jours qu’il pleut à verse et que je suis enfermé ici. Le glouglou de l’eau sur le toit me donne l’impression d’être continuellement sous la douche, d’être fripé à force d’être propre, alors qu’à l’extérieur les rues sont dévastées par des torrents de boue sale. Cette planète n’a vraiment aucune mesure.

D’ailleurs, plus j’y pense, plus je me dis que l’homme n’aurait pas dû coloniser Sandar. C’est une planète illogique, totalement inadaptée au mode de pensée humain. C’est illogique, cette eau qui tombe sur un sol qui n’y est pas habitué, créant les plus grosses et les plus tumultueuses rivières que l’univers ait connues, mais dont la durée de vie n’excède pas une dizaine de jours. C’est illogique, de se confiner dans une ville-bunker (c’est le terme officiel, ce n’est pas moi qui l’appelle comme ça), alors qu’il existe autour tout un monde inconnu à découvrir.

D’ailleurs, vous savez ce que c’est, vous, une ville-bunker ? Je vais essayer de vous expliquer simplement : prenez une planète pleine de sable, dont la température moyenne est de 53 °C le jour et -8 °C la nuit, l’hygrométrie quasiment nulle, le vent très violent et l’ensoleillement proche de 518 jours sur 530. Placez sur une hauteur – pour éviter l’inondation lors du déluge – une ville de base, entièrement construire à l’aide de matériaux locaux. Pour l’alimenter en énergie, dardez-la de panneaux solaires, d’éoliennes et tuyères perforant le sol jusqu’à une profondeur de 150 mètres. Ceignez-là d’une ceinture électrique – pour éviter que des animaux sauvages ne s’aventurent en ville – et d’un champ de confinement soufflant. Enfin, incorporez-y un groupe de scientifiques et de volontaires désignés d’office pour une expérience de vie en milieu hostile. Et voilà, vous obtenez une magnifique ville-bunker, au nom horrible et artificiel, dont l’inutilité scientifique est reconnue dans tout l’univers, mais qui peut servir de prison pour surdoués.

Et puis il y a cette question qui me taraude la tête : est-ce qu’il n’y avait pas d’autres formes de vie avant que les premiers humains n’arrivent ? Qu’est ce qui me dit que les colons qui ont débarqué ici n’ont pas fait comme les premiers émigrants européens, confrontés aux indigènes américains ? Ici, toute trace de bataille aurait aisément pu être enfouie sous des tonnes de sable ; le plus affreux des génocides pourrait très bien avoir eu lieu sans que quiconque ne le sache jamais ; sans oublier que seule une infime partie de la surface de la planète est accessible à l’homme.

C’est vrai, je n’ai pas eu cette idée tout seul. Depuis que j’ai parlé à Edo, je n’arrête pas de réfléchir sur la réelle histoire de l’humanité et de la course à l’espace. Peut-être que l’homme a plus de sang sur les mains qu’il ne voudrait l’admettre. Peut-être que ses motivations sont plus idéologiques que scientifiques.

Mais le résultat est là : nous sommes présents dans l’univers, nous sommes une espèce évoluée, émancipée, mobile. Et toute l’argumentation d’Edo ne pourra pas mettre à mal ce constat implacable. D’ailleurs, cette argumentation n’est pas exempte d’écueils. Par exemple, il n’est pas sûr de ses sources, sinon il me les aurait citées ou m’en aurait parlé plus précisément. Ensuite, il ne m’a pas donné un seul exemple, seulement des généralités ; cela prouve qu’il n’a aucune information précise, uniquement des présomptions. Enfin, il ne m’a pas dit pourquoi l’organisme chargé du suivi de la colonisation des planètes s’appelait l’Oculus. Pourtant, c’était ma question première, la raison pour laquelle je l’avais contacté. Donc, soit il ne le sait pas, soit ça le gêne d’en parler.

En définitive, il y a sûrement du vrai dans ses affirmations, comme du faux. Ça a au moins l’avantage de me faire réfléchir, de me forcer à trier la vérité de l’élucubration. D’ailleurs, je lui aurais bien demandé davantage de précisions sur ses allégations, mais il est parti, hier, sur Spec, voir son père. Parce que sa mère est Sandarine, je crois, et son père est Spectarien. Lorsqu’ils ont divorcé, il a dû choisir…Enfin, je ne suis sûr de rien. Il est parti, voilà tout.

A son retour, je lui demanderai d’autres informations sur l’Oculus et les Ambassadeurs. Je suis certain qu’il en sait davantage sur le sujet. Si il m’a donné un os à ronger, c’est qu’il possède un squelette entier en réserve. Mais je comprends son point de vue : il veut se protéger. Et ce n’est pas en divulguant ses informations à tout le monde que l’on reste incognito.

Bon, je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus pour aujourd’hui.

Il faut juste que j’attende, que j’attende, que j’attende…

Portail multimédia REF 2154k. 17h27

Quelle plaie cette pluie !

Hier soir, une coulée de boue a emporté un morceau du mur du restaurant familial. Heureusement, il était tard et l’établissement était vide ; mais, maintenant, mes parents doivent rester à la maison. Tout comme pour la bibliothèque, la réparation ne pourra avoir lieu qu’après l’arrêt des précipitations.

Alors voilà le topo : non seulement, je suis bloqué ici et je n’ai rien d’intéressant à faire ; mais il faut aussi que je supporte l’attitude de plus en plus asphyxiante de mes parents. Et ça ne va pas en s’arrangeant. Ils veillent sur moi comme si je risquais de me casser un membre à tout instant, ils me demandent toutes les heures si je vais bien, ils viennent de temps en temps dans ma chambre, rien que pour vérifier que je suis bien là. Incroyable !

Ce matin, ils m’ont fait passer des tests, eux mêmes. Pour s’amuser, qu’ils disaient. C’était juste des tests de logique, mais c’était dur. Je me demande où ils les ont trouvés.

Avant d’allumer le vocodeur, je suis allé dans leur bureau, où ils réfléchissaient à la mise en place de leur service de restauration à domicile, et je leur ai demandé s’ils allaient bien. Pour voir. Normalement, ça les énerve que je vienne dans leur bureau ; mais, là, ils se sont retournés vers moi, tout sourire, et ils m’ont répondu que tout allait pour le mieux, en me remerciant. En me remerciant !

Il y a vraiment quelque chose qui cloche chez mes parents. Surtout qu’avec ce qui vient de leur arriver, ils ne devraient pas être heureux, mais plutôt pleurer sur leur sort et pester contre cette foutue planète et ce foutu gouvernement. C’est sûrement la pluie qui les travaille. J’espère que ça va passer lorsque le soleil va revenir. Je préférais mes parents d’avant…

Portail multimédia REF 2154k. 20h58

Il m’est arrivé quelque chose d’exceptionnel, aujourd’hui. Edo est revenu sur Sandar.

Bien sûr, ça n’a rien d’étonnant, en soi ; mais c’est la suite qui est terrible. Figurez-vous que dès que j’ai appris qu’il était de retour de son voyage familial sur Spec, j’ai essayé de me connecter à son serveur. Pas de chance, il était défectueux. Il n’y avait que du noir, avec des lettres qui apparaissaient et disparaissaient de manière aléatoire. Pestant contre le bug, je me suis déconnecté, et je me suis mis à chercher des sites intéressants sur le programme « enfant ». Mais, après m’être abruti quelques minutes, j’ai eu comme une idée.

Si ce n’était pas un bug mais une nouvelle sécurité mise en place par Edo pour protéger son serveur ? La chose n’était pas impossible.

Fort de cette présomption, j’ai commencé à rechercher des moyens de passer outre cette sécurité, de contourner l’obstacle : redémarrage de ma machine, bidouillage dans les pages-systèmes et dans la ligne de code, utilisation de programmes anti-bug et pianotage au hasard de mots de passe – au cas ou la page serait codée – de type « Edo », « Gort », « Exbia », « Sandar » ou « magma ». Mais rien n’a marché, la page continuait inlassablement à faire éclore ses lettres et à les tuer aussi sec. Alors, en désespoir de cause, je me suis mis à observer ces apparitions et à tenter d’y trouver une logique – mes parents n’arrêtent pas de me répéter que j’ai une intelligence logique, alors autant que cette intelligence puisse me servir de temps en temps. J’ai tout d’abord cherché à savoir si ces lettres ne formaient pas tout bêtement des phrases ou des mots. Mais il n’y avait rien à comprendre dans une suite de lettre du style : etuvxocdonyesoeunodedac ! C’est alors que j’ai remarqué que toutes les lettres de l’alphabet n’étaient pas représentées sur la page ; quelques-unes d’entre elles, dont le w et le k, n’y figuraient pas. Puis, j’ai réalisé qu’elles ne restaient pas toutes affichées durant le même laps de temps. Tout cela n’a rien d’exceptionnel, me direz-vous ! Oui, sauf que c’est à ce moment là que je me suis souvenu d’un programme que m’avait donné Edo, servant à établir un code à l’aide d’une fréquence d’affichage. Jamais je n’avais cru que ce programme trouverait une quelconque utilité sur mon portail mais je l’avais tout de même gardé, comme tout ce que m’avait donné Edo. J’ai donc lancé ce programme et, à ma grande surprise, les lettres ont cessé leur danse aléatoire et se sont organisées pour former un texte. Ce texte :

« Retrouve-moi ce soir sur le forum général d’Exbia. Connecte-toi avec comme pseudonyme « andouille » et comme code d’accès « idéaliste ». Ensuite, crée une chambre de discussion que tu nommeras « Edo, maître de l’univers » et que tu brouilleras à l’aide d’un petit programme que je t’ai donné le mois dernier et qui s’appelle « globule à vapeur ». Je me connecterai à vingt heures. A vingt heures et deux minutes, si tu n’es pas là, je me déconnecte. »

Vous imaginez l’excitation qui m’a gagné ! Edo avait répondu à mes attentes secrètes et me donnait un rendez-vous secret, comme dans les histoires policières. Je peux vous dire que le temps m’a paru bien long jusqu’à ce que l’heure arrive. Jamais je n’avais aussi souvent regardé ma montre que durant cette fin d’après-midi, et jamais je n’avais trouvé le repas familial aussi long et aussi ennuyeux. Même mes parents semblaient trouver le temps long ; je ne sais pas combien de fois ils se sont jetés ce regard qui avait l’air de dire « qu’est-ce que ça passe lentement ! ». Je ne sais pas ce qu’ils attendaient mais tout, dans leur attitude, indiquait qu’ils étaient eux aussi dans l’expectative. Peut-être que mon excitation se transmettait indirectement à eux et qu’ils attendaient, tout comme moi, la fin du repas.

Enfin, le cérémonial a prit fin et j’ai pu m’isoler dans ma chambre et me connecter au forum de discussion général d’Exbia. Je vous rassure, tout s’est passé comme prévu : à vingt heures pétantes, Edo se connecte ; quelques secondes plus tard, il est automatiquement dirigé vers ma chambre de discussion. Immédiatement, son nom apparaît dans la liste des visiteurs, à côté du mien, la connexion audio s’effectue et la chambre se verrouille. Nous ne sommes plus que tous les deux. Mais je ne suis pas totalement certain que ce soit lui, alors je garde le silence. Je le laisse commencer. Ce qu’il ne tarde pas à faire, d’ailleurs :

« Faisons vite », il me sort.

Surpris par une entrée en matière aussi directe, et un peu suspicieux, je lui demande : « Ça c’est bien passé sur Spec ? »

« Oui, justement ».

Le ton employé, faible et sec, et cette économie de mots ne lui sont pas familiers. Néanmoins, la voix est bien celle que je connais et cette façon d’aller droit au but lui ressemble bien. Je décide donc de mettre mes doutes de côté et de faire confiance à cette voix. je poursuis :

« Comment ça, « justement » ? T’as appris des trucs là bas ? »

« Oui »

« Des trucs sur le gouvernement central, l’Oculus et l… »

« Oui »

Il me coupe, c’est bien lui. Le doute n’est plus permis. Je change ma pilule de côté et je fais craquer mes doigts dans le magma. Ça fait une sensation bizarre.

« Comment t’as fait ? », je lui demande, d’une voix un peu trop exaltée à mon goût.

« C’est pas ça le problème », il me répond. « C’est juste que Spec est une planète un peu…spéciale. »

« Spéciale comment ? », j’insiste.

« Spéciale, c’est tout ». L’agacement perce dans sa voix.

« Comment veux-tu que je te croie si tu ne me dis pas tout ? », je lui lance, feignant l’indignation.

« Hein ? Tu ne me crois pas, après tout ce que je t’ai dit ? Après tout, c’est peut être mieux comme ça. Oublie tout ce que je t’ai dit et reprends ta petite vie. Déconnexio… »

« Non ! », je m’écrie, sans me soucier de savoir si mes parents peuvent m’entendre ou pas. « C’est faux, c’est archi-faux. Je te crois. »

« T’es sûr ? Je ne voudrais pas que tu me reproches quoi que ce soit, par la suite. »

J’ai de plus en plus l’impression d’être à la place du policier qui essaie de faire parler un informateur récalcitrant. Ça ajoute un je-ne-sais-quoi de piquant, pas vraiment désagréable.

« Non, non. Je te jure. »

Il laisse un temps d’arrêt. Je ne sais pas si c’est mon attitude que le rend si hésitant, ou si c’est la portée des éléments qu’il a en sa possession. Quoi qu’il en soit, à ce moment, sa voix change.

« C’est trop dangereux », il déclare. « Je ne te dirai rien ce soir ».

« Quoi ? », je m’écrie. « Tu n’as tout de même pas fait tout ce cinéma pour rien ! Je te croyais plus courageux. »

Je ne sais pas si ma tirade le vexe, mais il semble lâcher un peu de lest. Il me sort :

« Si tu veux, je peux te donner les moyens d’accéder toi-même à l’information. »

J’hésite, mais pas longtemps. Mes doigts me démangent, ma bouche est sèche d’excitation.

« Donne », je souffle.

Il laisse encore un temps d’arrêt.

« T’es toujours là ? », je demande

« Ouais. » Il se met à parler comme s’il réfléchissait à haute voix. « Je peux te donner les codes pour pirater le site du gouvernement. Il n’y a que là où tu pourrais trouver ce que tu cherches… »

« Mais », je m’étonne, « les ramifications de la planète ne vont pas jusqu’à la Terre ! Le Réseau le plus étiré est celui des postes de consultation de la bibliothèque, et il ne dépasse pas les limites du quartier Cassiopée. Tu ne veux tout de même pas que je quitte la planète ! »

« Bien sûr que non ». Il prend un air docte. « Tous les réseaux permettent de se connecter à la Terre, c’est juste un autre mensonge du gouvernement pour éviter la transmission de l’information. Il est vrai qu’il faut utiliser de nombreux relais pour atteindre la Source, mais c’est possible. »

« Très bien. Je t’écoute. »

« D’accord. Premièrement, promets-moi de ne rien noter sur ta bécane. Tout dans ta tête ou sur du papier, papier que tu prendras soin de brûler lorsque tu auras terminé. Je veux aussi que tu effaces toute trace de cette conversation du disque dur. »

J’acquiesce machinalement, et j’ai une révélation. Je comprends, à ce moment, pourquoi ma rencontre avec Edo s’est effectuée dans une bibliothèque. Aujourd’hui, à l’ère de la communication numérique, le papier reste le seul mode de communication à ne pas laisser de trace. Le papier, c’est la voie des rebelles et des conspirateurs.

« En temps normal, continue-t-il, je t’aurais conseillé d’utiliser le poste vacant d’une salle scolaire. C’est ce qu’il y a de plus discret. Mais, en période de pluie, le meilleur moyen est de te connecter via les postes de consultation de la bibliothèque.

Je m’étonne : « Mais ils sont inaccessibles ! »

« Un réseau provisoire a été établi. »

« Je n’y ai pas d’accès. »

« Je vais t’envoyer un programme qui simulera une connexion adulte. Il te permettra d’y accéder de n’importe quel portail individuel, celui de ta chambre par exemple. »

Je souffle. Il me semble qu’Edo a absolument tout prévu. Sa côte d’estime monte encore d’un niveau. « D’accord. »

« Une fois que tu auras ta connexion, tu te rendras sur le site officiel du gouvernement, en suivant le protocole d’accès que je vais t’envoyer. Je pense que tu es suffisamment intelligent pour arriver à le comprendre sans moi. Ensuite, tu utiliseras un cheval de Troie qui te permettra de faire sauter leurs sécurités, d’entrer sur leur serveur interne et d’accéder à leurs dossiers secrets. »

« Dossiers secrets… », je répète songeusement.

« Oui. Là, on te demandera un mot de passe qui change tous les jours. Je vais te faire passer la liste des codes pour les cinq jours à venir. Tu n’auras qu’à entrer le bon et consulter les dossiers qui t’intéressent.

Là, je crois que c’est le coup de grâce. Je suis quasiment en pâmoison devant le dieu du piratage qu’est Edo.

« C’est sur Spec que tu les as eus ? », je m’exclame.

« Pas de questions là-dessus ! »

J’essaie de me calmer et d’organiser mes pensées, ce qui, en l’occurrence, relève de l’exploit. « Bon, et ces dossiers, ce sont ceux qui concernent l’Oculus et les Ambassadeurs ? », je demande.

« Entre autres. »

« Et je ne risque pas de me faire repérer ? »

« Normalement, non. Les drônes de sécurité te considéreront comme un agent qui vient consulter des dossiers. »

Mes mains frémissent lorsque Edo prononce ce mot.

« Un agent ? Mais on dirait que tu parles de services secrets ! »

« Tu as beaucoup de choses à apprendre sur l’Oculus. »

« Mais qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Tu verras bien sur place. Encore une chose. Je vais te faire passer ce dont tu as besoin durant la nuit, par un protocole invisible. Cependant, je t’interdis de me contacter avant qu’un bon mois ne se soit écoulé. Je ne veux pas que l’on puisse établir un lien entre nous.

« Ha bon ! C’est si dangereux que ça ? »

« Bien plus que tu ne l’imagines. »

Sur ce, j’ai le pressentiment qu’Edo est sur le point de se déconnecter. Je me dépêche de lui poser une dernière question :

« Alors, pourquoi me donnes-tu toutes ces informations ? »

« Parce que tu as le droit de savoir. »

Sur le coup, je ne saisis pas le sens de ces paroles. Comme prévu, Edo se déconnecte après cette phrase, sans un adieu. Ça me fait réfléchir un long moment, les yeux perdus dans le vide de ma chambre de discussion virtuelle. Au début, je croyais qu’Edo m’aidait juste par amitié, par bonté d’âme. Mais plus le temps passe et plus j’ai l’impression qu’il y a une raison plus obscure ; comme s’il faisait un devoir de vacances, ou un truc comme ça. C’est étrange.

Je compte me connecter demain, dans l’après-midi, pendant que mes parents seront occupés à établir leurs projets de carrière.

Par contre, je ne sais pas si je vais dormir cette nuit ! Je crois que même les programmes « enfant » seront les bienvenus pour m’aider à lutter contre la peur et le stress. Mais vous, vous pouvez vous coucher. A demain, pour la suite.

Portail multimédia REF 2154k. 20h39

Ce soir n’a pas été un soir ordinaire. Ça c’est sûr.

Je ne sais pas trop par quoi commencer. Peut-être par le repas. Oui, par le repas.

Nous avons mangé dix minutes plus tard, ce soir. Ce détail aurait dû me mettre la puce à l’oreille – quand je vous disais que le repas était très important dans la famille – mais cela n’aurait rien changé à la suite. Durant ce repas, mes parents étaient encore plus bizarres que d’habitude. Ils étaient…différents. Encore plus étranges que d’habitude, et plus excités. Préoccupés, je dirais.

Ils passaient leur temps à se jeter des regards interrogateurs, un peu comme hier. Mais, cette fois-ci, la question était plutôt « Est-ce c’est toi où et-ce que c’est moi ? ». Je ne cherchais même pas à lire en eux ce qui les tarabustait ainsi. Je ne le savais que trop bien.

Finalement, c’est ma mère qui s’est lancée, pendant le dessert. Elle a rapproché sa chaise de la mienne, elle m’a pris la main et elle m’a demandé doucement :

« Tu te souviens du soir où tu nous as dit que tu voulais entrer dans le gouvernement ? »

J’ai souri. Je ne sais pas si elle a remarqué que mon sourire était forcé. « Oui, maman. », j’ai répondu.

« Et bien, nous avons fait des démarches », a continué ma mère. « Nous avons reçu le message de confirmation dans la journée : tu es accepté. »

« Accepté où, maman ? »

Elle m’a caressé les cheveux. Ça faisait des années qu’elle ne m’avait pas touché les cheveux ; depuis que je me les lavais seul, en fait.

« Le mois dernier, nous avons envoyé ta candidature à l’Oculus, qui cherchait à recruter de jeunes éléments pour constituer la future élite de leur personnel, des hommes chargés de lier le contact avec les populations extra-terrestres. »

« Des Ambassadeurs ? », j’ai lancé, plus pour gagner du temps que pour montrer l’étendue de mes connaissances.

« Tu connais ? » Lueur d’étonnement dans l’œil de ma mère. « C’est bien, ça nous fera gagner du temps »

J’ai approuvé. « Vous ne m’en avez pas parlé, avant. », j’ai dit. Ce n’était pas une question, juste une constatation.

« Nous ne voulions pas te faire de peine en cas de refus », est intervenu mon père. Il a baissé les yeux, il commençait à pleurer. Je n’aurais jamais cru qu’il fût plus sensible que ma mère.

La suite, je ne m’en souviens plus. Je crois juste qu’ils m’ont dit que j’allais partir en stage durant quelque temps et qu’un vaisseau allait venir me chercher à Exbia, après la fin du déluge. Ils ont ajouté qu’ils m’aimaient, qu’ils étaient fiers de moi, et ils m’ont couvert de baisers.

Mais le plus important n’est pas là. L’important, vous vous en doutez, c’est ce que j’ai découvert sur le site du gouvernement.

La démarche pour accéder à l’information a été enfantine, Edo a vraiment réalisé un travail remarquable. Accepter l’information s’est révélé beaucoup plus difficile.

Tout d’abord, je suis forcé de reconnaître qu’Edo avait raison sur de nombreux points. La politique coloniale du gouvernement est différente de celle qui est annoncée par l’intermédiaire de sa presse, le Renard. Les planètes commensales sont une chimère, un rêve éveillé ; les planètes amies son peuplées de marsupiaux ou d’espèces dégénérées, en aucun cas d’espèces extra-terrestres avec lesquelles l’homme pourrait échanger des connaissances. J’ai acquis la certitude que les Vioniens, les alliés de l’homme par excellence, sont juste une invention de l’Oculus pour amadouer les ufologues de la Toile et pour légitimer certaines actions gouvernementales. J’ai tout vu ? : la déification forcée d’êtres pseudo-intelligents, voués à donner à leurs dieux la totalité de leurs richesses, l’extermination d’entités aux formes étranges et poétiques ayant la malchance de se trouver sur une planète habitable par l’homme, l’éradication de planètes recelant une intelligence supérieure à celle de l’homme.

J’ai tout vu, j’ai tout compris.

Le remaniement qui a chassé mes parents de leur planète natale m’a aussi livré ses secrets. D’une structure démocratique, ayant nécessité des centaines d’années de tâtonnements et d’équilibrage, le gouvernement a muté, en à peine une décennie, en une oligarchie obscure, dont on ne connaît même pas le nom et le visage des dirigeants. Depuis que la Terre sert de support unique à ce gouvernement, il est presque impossible de savoir quelles décisions sont prises, et quelles en sont les motivations.

Mais le plus obscur et le plus effrayant reste sans conteste l’Oculus, auquel le site consacre un dossier spécial. L’histoire de cette instance est simple : elle descend directement des structures que l’on nommait auparavant « services de renseignement et de contre-espionnage ». Le fait que l’on ait confié à une telle structure la surveillance des nouvelles colonies lui a rapidement donné une importance démesurée, au point qu’elle se mette aujourd’hui à ressembler à un état parallèle. L’Oculus existe depuis toujours ; Mars étais déjà sous son contrôle, et si l’utopie de Deer Vuut n’a pas fonctionné, c’est sûrement à cause de lui. De même, je suis certain que ce qui a empêché le Roi Alec II de revenir de son voyage incroyable, c’est un problème nommé Oculus.

L’Oculus est un œil presque omniscient, et toutes les planètes de la Toile sont sous son égide – Sandar y compris – même si nulle n’en est consciente. Seule la Terre parvenait à échapper à son contrôle. Cela posait un problème ; plus maintenant.

C’est depuis que la Terre a acquis cette autonomie malsaine que les Ambassadeurs ont pris leur essor. Je me doutais que le gouvernement faisait de la rétention technologique, préférant se réserver l’exclusivité de certaines avancées technologiques au lieu d’en faire profiter l’ensemble de la Toile – Edo m’avait depuis longtemps mis cette idée en tête. Mais je ne me doutais pas que cette confiscation en règle était aussi importante ; je ne savais pas que l’homme possédait un tel développement technologique, alors que des planètes comme Sandar vivent encore à l’âge de pierre. J’ai recopié sur un bout de papier un passage du descriptif de l’équipe d’investigation des nouvelles planètes, dont l’Ambassadeur est le chef absolu. Je vous lis mes notes :

Force colonisatrice de terrain (équipe A) : composée de 10 à 30 scientifiques, d’un corps armé et d’un Ambassadeur.

Ambassadeur : humain bio-modifié, homme ou femme. Trois types de modification : traitement génétique, traitement physique, traitement chimique.

Gains principaux : augmentation de la durée de vie, des capacités de réflexion. Élimination des processus émotionnels subversifs.

Pourquoi les Ambassadeurs sont rares :

1. Rares sont les parents qui acceptent de livrer leur enfant au gouvernement.

2. Les enfants doivent être bio-modifiés très tôt (12 – 13 ans maximum)

3. Ils doivent présenter des caractéristiques psychologiques précises pour pouvoir accepter la puce. Seuls des enfants précoces, autonomes et très intelligents peuvent passer les tests de sélection.

Je n’en ai pas écrit davantage. Cela me suffisait. Je ne me suis pas non plus éternisé sur le site de l’Oculus et j’ai déconnecté mon E.S.S.E. aussi rapidement que j’ai pu. Ensuite, je me suis étendu sur mon lit, jusqu’à ce que mes parents m’appellent pour dîner.

J’aurais dû me douter que ces hommes exceptionnels, les premiers à fouler du pied le sol des nouvelles planètes, n’étaient pas des hommes ordinaires. Surhommes ? Mutants ? Hybrides ? Monstres ? Comment les nommer ? Je préfère ne pas trop y penser et me demander comment supporter au mieux les jours de déluge qu’il me reste.

Voilà, il ne me reste plus qu’à…

Non ! J’allais oublier un point de l’histoire, un point crucial. L’attitude d’Edo, que je croyais au début amicale, était réellement motivée par des desseins supérieurs. Edo savait depuis le début que l’Oculus m’avait choisi. Il ne pouvait pas l’ignorer, il était trop bien informé pour cela. Je comprends, maintenant, pourquoi il a mis tant de garde-fous entre moi et lui et pourquoi il préférait me rencontrer par le Réseau. Il ne voulait pas s’attacher à moi.

La dernière chose que j’ai découverte sur le site, c’est que la planète Spec n’est pas totalement inconnue des services d’investigation de l’Oculus. Elle est répertoriée comme le plus actif des foyers d’opposition au gouvernement et à la politique colonialiste de l’Oculus. Edo n’est pas un étudiant ordinaire, il est membre de l’opposition qui se forme petit à petit, opposition de laquelle pourrait bien dépendre l’avenir de l’homme. Edo m’a repéré et a joué le rôle d’informateur, de préparateur en vue de l’avenir qui se préparait pour moi, dans les arcanes de l’Oculus.

Edo, je te remercie, même si certains de tes efforts auront été vains. Je suis, et je serai toujours, un idéaliste ; et, en tant que tel, je garde espoir. Pour l’instant, j’ai les mains liées. Je ne peux qu’accepter le futur que l’on m’a choisi. Mais mon espoir ne mourra pas et un jour, moi aussi, je serai capable de profiter des failles du système.

A ce moment là, le fait d’être une des personnes les plus fortes et les plus intelligentes de l’univers ne sera peut-être pas un inconvénient dans ma volonté de changer le monde.


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