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DUST Salomé - La Mare Galeuse

Mis en ligne le 20 décembre 2007

Nouvelle publiée dans le Hors Série n°2


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Pierrot appelait encore et encore, mais Diane, sa chienne, ne daignait toujours pas montrer le bout noir de son joli museau. Il l’avait prénommé ainsi en raison de ses fabuleuses facultés de chasseresse. C’était pourtant une bâtarde coupée de setter irlandais et d’il-ne-savait-pas-trop-quoi, mais dès qu’il s’agissait de retrouver un lapin blessé ou de fureter dans les terriers des renards, elle était une championne et pouvait devancer le plus racé des chiens.

Cela faisait un moment qu’il la hélait ainsi, maugréant dans le soir tombant qui commençait à lui glacer l’échine. Il se retrouvait là, planté au beau milieu d’un champ humide, le fusil à l’épaule et un faisan raide mort à la main, à se demander ce que son intrépide de chienne pouvait bien fabriquer par-delà la clairière, là où il ne pouvait plus la voir. La petite tête ensanglantée de l’oiseau dodelinait de droite à gauche au bout de son bras, comme un macabre balancier. De lourdes gouttes vermeilles tombaient de son bec ouvert sur les bottes kaki du vieux chasseur dans un clapotis régulier.

Ah, il n’aimait pas ça. Il allait devoir aller la chercher dans les bosquets touffus du petit bois de genêts et cette idée l’embarrassait, l’angoissait même. Non pas qu’il fût superstitieux, car l’endroit n’avait pas bonne réputation avec son étang croupi que l’on nommait ici et pour d’obscures raisons, la mare galeuse, mais la nuit n’allait pas tarder à tomber et il n’avait absolument pas prévu d’emporter une lampe dans sa besace. Et dans ce coin, on avait vite fait de faire une mauvaise chute ou de finir le « tchu » dans l’eau.

La Normandie, bien qu’emplie d’un charme mélancolique et mystérieux, est une région de bocages et de marais où il ne fait pas bon errer dans les bois bourbeux par les nuits d’automne. Le sol est parfois si imbibé d’eau qu’il est alors très facile de s’y enliser corps et âme. Bien que l’on raconte précisément que, parfois, les âmes de ces infortunés promeneurs illuminent encore de leurs incandescents feux follets, les plus sinistres des marécages et que leurs derniers soupirs végètent et palpitent à l’infini sur les eaux glauques et limoneuses.

De plus, Pierrot n’avait pas envie de faire trop attendre « bobonne » qui ronchonnait déjà bien assez à son goût sans ajouter à cela un retard de plus. A l’heure qu’il était, la soupe devait déjà fumer dans son assiette bien pleine et son estomac commençait lui aussi à s’impatienter. Il avait hâte de réchauffer ses pieds gelés au coin du feu, un bon verre de cidre à la main et le ventre rond de contentement.
- Diane ! Cotchu de vieux cotchu d’chien ! T’vas ramener ta truffe par là où j’vas t’met’ un coup d’pieds au tchu ?

Le silence se faisait pesant, pas un bruit hormis le plic ploc de plus en plus espacé du sang gouttant à ses pieds. La chienne devait s’être enfoncée trop profondément dans les bois et de là où il se trouvait, il ne l’entendait pas. Le froid mordait ses joues rosies de couperose et ses oreilles se faisaient douloureuses. Un mal de tête lancinant commençait à pulser au niveau de ses tempes, la migraine naissait lentement dans son crâne et la fraîcheur et l’humidité de la nuit n’allaient rien arranger.
- Bah ! C’est t’y pas malheureux ! Va t’y falloir que j’aille la chercher ?

Pierrot s’avança lentement en direction du bosquet serré qui séparait la clairière dans laquelle il se trouvait, du petit bois obscur.

Arrivé à son orée, l’envie d’abandonner son chien sur place et de faire demi-tour le submergea soudain. Les arbres pointaient leurs branches noueuses vers le ciel décadent et tordaient leurs troncs torturés aux formes inquiétantes. Un oiseau de nuit s’envola non loin dans un froufrou d’ailes et de brindilles. Une très fine nappe de brouillard vaporeux germait lentement du sol spongieux et recouvrait petit à petit le paysage d’un léger voile blafard. Pierrot posa un premier pas incertain dans la terre feutrée de brume qui se dispersa au contact de ses bottes tel un nuage de poussière crayeuse.

Il n’était pas rassuré, mais progressa néanmoins en louvoyant tant bien que mal dans la végétation alambiquée.

L’heure était tardive, mais la nuit n’était pas encore totalement tombée ce qui lui permettait de discerner encore son chemin dans les broussailles épineuses. Il se surprit même à goûter avec plaisir à ce décor vespéral aux étranges tonalités bleues et nuit. La brume s’épaississait et créait comme un cortège spectral à ses pas hésitants. Une aura de magie flottait dans l’air humide et froid et cette sensation l’envoûtait, l’enivrait presque. Sa peur se dissipait doucement et renaissait en lui les contes de son enfance qui reprenaient vie dans ce décor surnaturel. Il se revoyait, petit garçon, flânant à la recherche du garwalls -le loup-garou normand- fourrageant sa petite tête dans les hautes haies qui longeaient les champs, essayant d’y découvrir des trolls et des gobelins, les petits lutins bienfaisants des campagnes.

Il émergea soudain dans un long et étroit couloir naturel bordé de murs végétaux. De hauts buissons s’incurvaient en un arrondi régulier à environ deux mètres du sol et produisaient cet étonnant caprice de la nature. Il y entra tel un gamin enthousiaste et en longea, mi-amusé, mi-intrigué, les rameaux serrés.

Il déboucha enfin, le souffle court, dans une minuscule trouée en plein cœur des bois. Quel drôle d’endroit avait-il découvert ? Il en écarquilla ses yeux humides et ouvrit grand la bouche.

Cette minuscule clairière en ovale était bordée de quatre petits sentiers, dont celui qu’il venait d’emprunter. Chacune de ces allées serpentait dans une direction distincte. Une étrange petite sculpture noire représentant une femme aux généreuses formes arrondies posait devant ce qui semblait être un arbre immense. Elle était placée sur un énorme rocher au beau milieu de cette étroite percée à l’atmosphère curieusement pesante. Il s’approcha afin de mieux la distinguer. La nuit s’appesantissait et assombrissait à présent tout le paysage environnant.

Pierrot se figea, tremblant d’une singulière appréhension. La statue, primaire, paraissait plus vieille que le temps lui-même et représentait bien une femme ronde aux yeux anormalement effilés. Cependant elle n’était pas au pied de l’arbre, mais semblait s’en extirper comme si elle avait fait corps avec lui puis soudainement décidé de s’en extraire. Elle tendait l’esquisse dodue de ses mains vers Pierrot d’une façon sinistre, comme pour mieux le saisir. Sa posture étrange, menaçante, le fit tout à coup frémir. Le tracé gravé d’un serpent s’enroulait le long de l’une des jambes de granit et ouvrait une gueule béante de bestialité.

Au loin, le brouillard formait une haute muraille qui l’empêchait de voir au delà ce lieu insolite. Un long frisson lui parcourut la colonne vertébrale et remonta jusqu’à sa nuque. Il était tout proche de la mare galeuse, il le savait, le sentait. Toute féerie déserta son imagination et sans en comprendre la raison, il perçut de toute son âme, de tout son instinct, que cet endroit était mauvais, fondamentalement mauvais. Et cela venait de partout à la fois : du sol spongieux et grouillant d’une vie répugnante, de la végétation indomptée et acérée, de cette maudite statuette aux allures de déesse païenne. Ce mal, il le percevait partout à la fois et son corps se recouvrait tout à coup d’une frileuse chair de poule. Pierrot se sentait vulnérable, une tonne d’angoisse plombée oppressait à présent sa poitrine. Sans qu’il arrive à s’expliquer le phénomène, il remarqua que tout ici était bien plus sombre qu’ailleurs. Il se sentait observé, un désagréable sentiment de sacrilège l’envahit. Il ne devait pas rester ici.

Il s’avança, le cœur battant, en direction de l’un des chemins, décidé à laisser tomber son chien dans ses maudits bois et à repartir au plus vite. Il se rendit alors compte qu’au seuil de chacun d’entre eux, un majestueux chêne marquait chaque passage de son imposante présence ; Et ces quatre sentiers, ces quatre arbres provoquaient une déplaisante sensation de symétrie qui n’avait rien de naturel, accentuant son malaise. Sur certaines branches pendaient de drôles de petits mobiles faits de bout de cordes et de petits os verdâtres qui se balançaient au gré de la brise.
- Mais qu’est-ce que ces diableries ? Chuchota t-il.

Le jappement familier de Diane le fit tout à coup sursauter, il en lâcha son faisan qui s’affala misérablement.

- Diane ! Crénom de non ?! Où tsé t’y que t’es ? J’arrive ?!

Le vieux chasseur, ravi d’entendre enfin un son familier, tenta de comprendre d’où provenaient les aboiements frénétiques de la fugueuse, mais il avait un mal fou à se repérer dans l’épaisseur de l’obscurité. La nuit était presque là et seul le haut rempart de brumes lactescentes dans la clarté lunaire, animait l’endroit d’une luminosité bien peu rassurante. Terrifié, il comprit soudain que Diane était là, juste au delà du rempart mouvant. Et elle avait peur. Jamais il ne l’avait entendu japper de cette façon.

Le froid et la crainte le faisaient trembler des pieds à la tête. Partagé entre l’envie de s’enfuir et celle de récupérer sa pauvre bête qui hurlait à la mort, il ne bougeait pas d’un pouce, choisissant finalement l’immobilisme.

Le feuillage au sol, non loin derrière lui, se mit à craquer sous des pas réguliers. Il se retourna, effrayé.

Son cœur battait à une cadence dont il avait perdu l’habitude. Pierrot avait plus de soixante-dix ans à présent et voilà longtemps qu’il n’avait pas dansé sur le genre de ritournelle que lui jouait son palpitant ce soir.

Les craquements continuaient à évoluer vers lui, apparemment sûrs de leur but.

Il tenta de percer l’opacité des bois de ses yeux fatigués et larmoyants. Un mouvement attira son attention et le figea de surprise.

Une jeune fille surgit de derrière un tronc à quelques mètres devant lui. Elle ne portait qu’une simple robe de lin et tendait une main blafarde vers lui. Ses fins pieds nus progressaient avec grâce sur le sol laborieux. Elle avait un visage magnifique, captivant. Subjugué par ses yeux effilés d’un bleu minéral, il s’immobilisa.

Tout à coup, une seconde, en tout point identique, si ce n’était ses yeux qu’elle avait aussi noirs que l’onyx, apparut sous ses yeux médusés.

La première, qui s’avançait sur sa gauche, lui susurra d’une voix cristalline :
- Je suis l’eau vive des rivières, des fleuves et des ruisseaux. Je suis les larmes dans vos yeux. Je suis le torrent et le déluge. Je peux être docile mais jamais apprivoisée. Je suis l’eau, je suis la vie.

La seconde, qui venait de sa droite en un mouvement d’une grâce spectrale, lui murmura :
- Je suis la terre, fertile et généreuse. Je suis la sève et le golem. Je suis la pitance qui croit et qui emplit vos ventres. Je suis les montagnes et les séismes. Je peux être docile mais jamais apprivoisée. Je suis la terre, je suis la vie.

Pierrot recula, terrifié par ses visions fantomatiques. Il crût même un instant qu’il venait de perdre la raison. Qu’est-ce que ces choses lui disaient ? Quelles étaient ces fadaises ?

Puis, deux autres créatures, s’avancèrent dans ce même mouvement souple et gracieux. Leurs longs cheveux ondulés qui encadraient leurs parfaits visages ovales touchaient presque terre. Elles entonnèrent :
- Je suis le souffle et le vent. Je suis la caresse et l’air qui gonflent vos poumons. Je suis la bourrasque frivole et la tempête implacable. Je peux être docile mais jamais apprivoisée. Je suis le vent, je suis la vie, conta celle aux yeux d’opale.
- Je suis la flamme des brasiers, la braise dans vos foyers. Je suis l’ardeur dans vos cœurs et le feu de vos passions. Je suis la fournaise et l’incendie. Je peux être docile mais jamais apprivoisée, je suis la flamme, je suis la vie, ajouta celle aux yeux d’ambre.

Elles approchaient lentement, prenant leur temps. Pierrot, blanc comme un linge et les mains sur la tête qu’il pensait perdre à cet instant, balbutia :
- Espèces de folles, laissez-moi, laissez-moi !

Leurs doux bras blancs se tendaient vers lui, l’invitant à venir s’y blottir. Mais leurs yeux fantastiques ne reflétaient qu’une haine profonde, primaire.

Affolé, Pierrot fit volte face. Des folles ! Il était tombé sur une bande de cinglées qui jouaient aux sorcières à la nuit tombée.

Il s’enfonça avec précipitation dans la brume compacte, en direction des hurlements de Diane… En direction de la mare galeuse, osa-t-il à peine penser.

La mare galeuse. C’étaient les paysans du coin qui se contaient cette histoire depuis des générations déjà. On disait le lieu hanté par les âmes damnées de sorcières qui auraient fait de cet endroit lugubre, il y avait des siècles de cela, l’emplacement propice à leurs sabbats. Certains chuchotaient même que certains soirs, l’on entendait leurs rires démoniaques s’élever dans la nuit, auxquels se joignaient les chants, les cris et les hululements de centaines de créatures infernales. Bien entendu, Pierrot, comme beaucoup d’autres, n’avait jamais cru en ces balivernes que seules les femmes, pauvres créatures trop crédules à son goût, pouvaient avaler. Même Hélène, sa compagne, écoutait ces sornettes dans un silence quasi religieux et ce malgré les protestations exaspérées de son mari.

Pierrot faisait partie de ces hommes qui considèrent que l’imagination n’est pas une bonne chose chez la femme et que toute idée romantique ne pouvait que nuire au bon fonctionnement d’un couple. Ce « bon fonctionnement » était d’ailleurs pour lui, fort simple à saisir. Une femme était là pour servir son mari et engendrer de beaux et robustes enfants. Ainsi, tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais il fallait toujours qu’elle ronchonne, qu’elle râle. Elle n’était jamais contente. De la liberté, qu’elle disait. Mais elle l’avait la liberté. De l’attention… Comme si elle n’en avait pas assez avec ses quatre gosses et son mari ! Il fallait toujours qu’elle demande plus et plus. Il fallait toujours qu’elle la ramène, « t’es toujours à la chasse ou au bistrot » qu’elle disait. C’était lui qui apportait l’argent à la maison, crénom de non, et à la sueur de son front qui plus est ! Il avait tout de même le droit d’en faire ce qu’il voulait, de son argent ! De la douce femme obéissante qu’il avait épousée, il ne restait qu’une mégère usée et insatisfaite !

Non, il fallait qu’il se ressaisisse. Il n’était pas une femmelette, il était un homme et il n’avait aucun motif d’avoir peur. Il était tombé sur une bande d’illuminées au beau milieu d’un bois ? Qu’à cela ne tienne, elles étaient ravissantes, pensa t-il en gloussant soudain nerveusement. Et puis, ça lui fera une bonne anecdote à raconter à Simon et à Bernard, le cantonnier, en les retrouvant demain soir au troquet du village et ils riraient tous les trois de bon cœur de ces niaiseries imbéciles.

Pierrot s’avançait, recouvrant lentement ses esprits. Il se rapprochait de Diane qu’il entendait grogner à présent. Ses bottes s’enfonçaient d’une manière désagréable dans le sol qui devenait de plus en plus spongieux.
- Diane, te v’là enfin !

L’homme ouvrit de grands yeux éberlués. Il venait d’arriver aux abords de la mare. Diane grondait et couinait misérablement, la truffe au sol et les yeux fixés devant elle.

Un énorme chat noir se faufila entre les saules noueux sur la pointe de ses petites pattes, le dos courbé et la queue en point d’interrogation. Ses grands yeux verts luisaient d’un éclat malsain qu’attisaient encore davantage la réverbération des eaux verdâtres de la mare galeuse.
- Qu’est-ce qu… Bégaya Pierrot, surpris. Félix, mais qu’est-ce que tu fais par ici ?

Félix, hautain, continuait à avancer vers Diane. Ses pupilles émeraude flamboyaient d’une froide détermination. Comment ce satané chat s’était il retrouvé aussi loin de la maison ? Diane reculait, la queue entre les jambes.

Mais que se passait-il ? Jamais elle n’avait eu peur du chat d’Hélène, jamais elle n’avait eu peur de quoi que ce soit d’ailleurs.
- Pshhhht ! Dégage d’là, satané cat !

Avec ses oreilles en pointe telles des cornes de démon et ses allures de dandy dédaigneux à poils longs, il ne l’avait jamais aimé, cet animal-là.

Les feuillages craquèrent à nouveau et Hélène apparut à l’autre bout de la mare. Elle était entièrement nue et ses longs cheveux auburn, habituellement noués, flottaient librement dans son dos et sur ses hanches rondes. Sa peau laiteuse luisait dans l’obscurité telle une perle de nacre.

Pierrot était abasourdi. La bouche grande ouverte, les yeux exorbités, il n’arrivait pas à saisir ce que ses yeux découvraient. Le chat vint se lover entre les chevilles de sa sublime maîtresse et fixa ses yeux mauvais sur Pierrot.
- Alors Pierrot, tu n’es pas encore rentré à la maison ? Tu sais, la soupe n’est pas encore prête… susurra Hélène, une lueur amusée dans les yeux.

Jamais il ne l’avait vue ainsi. Elle avait quelque chose d’à la fois sauvage, dangereux et d’incroyablement séduisant malgré son âge avancé. On aurait dit une de ces fatales naïades qui entraînaient les hommes au fond des eaux afin de les dévorer. C’était bien elle, son Hélène, qui l’aguichait ainsi en pleine nuit d’automne, son Hélène qui semblait ne faire qu’une avec la nature environnante. Jamais elle ne lui avait parue si belle, si authentiquement femme.
- Hé… Hélène ? Mais qu’est s’tu fiches là, le tchu à l’air ? …

Elle éclata d’un rire profond, un rire qui venait du ventre. Puis, retrouvant soudain un visage grave, elle murmura :
- Je suis la féminité, la douceur et la sensualité. Je suis la matrice et le sang. Je peux être docile mais jamais apprivoisée. Je suis ta femme, je suis la vie.

Elle désigna ensuite la mare d’un geste nonchalant.

Pierrot, médusé, ne comprenait rien à ce qui était en train de se dérouler. Il progressait à présent dans une réalité qui ne l’atteignait plus. Il posa un regard apathique sur l’étang maudit tandis que s’élevait tout près de lui le cri étrange d’un animal indistinct et que s’animait la forêt alentour d’une incroyable clameur.

L’eau de l’étang était verte. Elle n’avait pas l’éclat émeraude d’une onde où les feuilles délicates des saules pleureurs seraient venues se mirer, loin de là. Elle n’avait pas non plus les airs opaques et malsains de ces mares fétides et abandonnées, aux eaux épaisses de fange et d’algues. Non plus. Non, cette eau était d’un vert limpide et lumineux et contre toute logique, une légère ébullition en écumait sa surface jusque là lustrée. De fines petites bulles éclataient doucement dans ce chaudron géant forgé par la nature.

Pierrot tourna un visage ahuri vers Hélène qui éclata d’un rire démoniaque. A cet instant, l’un des arbres se mit à bouger. Puis un second, un troisième.

Non, ce n’était pas les arbres qui remuaient ainsi, il s’agissait en fait d’êtres infernaux qui s’extrayaient de leurs fourreaux végétaux et tous tendaient leurs bras vers lui. Et en ces créatures infernales, il reconnut Toinette, la boulangère, puis Mireille, la femme de Simon qui devait, à l’heure qu’il était, entamer son troisième pichet de cidre au bistrot de Marcel. Elles étaient toutes là et elles riaient de leurs rires de sorcières et à leurs rires se joignaient les miaulements, les cris et les bruissements de la forêt entière venue pour l’heure du sabbat.

La dernière chose que Pierrot vit avant de basculer avec un air étonné dans les eaux bouillantes de la mare galeuse, fut Hélène qui caressait la tête diabolique de Félix.

Et ce fût le commencement d’un fabuleux sabbat qui dura bien après minuit. Le vacarme y fut alors si énorme qu’on l’entendit à des lieux à la ronde.

Hélène, dont le pauvre mari fut hélas englouti par ces perfides marais, devint une veuve bien courageuse, aux dires de Simon et de Bernard, qui en connaissaient toujours long. Mais ce qu’ils ne surent jamais, c’est que parfois, une simple mégère finit souvent par devenir la pire des sorcières.


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