Phénix-Web
Le site du magazine qui renaît de ses cendres !
Vous êtes ici : Accueil > Nouvelles > Recueil > DURET Loïc - La Lettre
DURET Loïc - La Lettre
Mis en ligne le 29 octobre 2006
Date de publication antérieure : 3 mai 2006
Aujourd’hui, même être vampire ne protège pas des angoisses de notre siècle.
Nouvelle parue dans le hors-série n°1
Attention, ces images et ces textes appartiennent à leurs auteurs et sont mis en ligne ici avec leur aimable autorisation. Si vous désirez faire un usage quelconque de ces textes ou images, merci de vous reporter à leur site personnel afin d'avoir de plus amples informations sur les conditions d'utilisation autorisées par leurs créateurs ou afin de prendre contact avec eux.
EXTRAITS DU JOURNAL DE MARTIN DORMOY
Mercredi 1er août - Je regarde l’heure à la pendule du salon. Il est 20 H 30. En principe, le courrier est arrivé depuis fort longtemps. Le facteur passe habituellement en fin de matinée. Les lève-tôt ne doivent pas être trop pressés lorsqu’ils veulent lire leur courrier (quand il y en a) ou le journal du jour. Moi, cela ne me dérange en aucune façon.
Je prends ma cape, attrape la clef de la boîte qui pend au mur, et sors dehors. Le palier est dans la pénombre. Je me dirige directement vers la porte de l’ascenseur sans même me soucier d’allumer la lumière extérieure. Je connais parfaitement le chemin. J’appelle l’ascenseur. Le claquement caractéristique de sa mise en branle résonne alors, il y en a bien pour cinq minutes avant que le monte-charge ne dévoile ses entrailles à mes yeux. Cela me laisse le temps de ressasser mes histoires, ou plutôt mon histoire. Celle-ci remonte à un mois.
* *
Dimanche 1er juillet - Ce soir, je décide de commencer ma nuit de chauffe au Dostoïevski. Un nom un peu original pour un bar, mais je rencontre ici toute la fine fleur de la bourgeoisie locale. Une fois arrivé, je prends le temps de faire le tour de la salle avant de m’installer. Je surveille du coin de l’œil les différents groupes attablés et lorsque je remarque une personne isolée, je m’assieds à la table la plus proche. Ensuite tout est histoire d’opportunité…
Si la jeune femme – je ne m’intéresse pas aux garçons - surveille frénétiquement sa montre, je n’insiste pas outre mesure. Il y a du rendez-vous dans l’air et l’amant est naturellement en retard. La patience ne figurant pas parmi mes principales qualités, je préfère repartir à la chasse.
Aujourd’hui, j’ai de la chance. J’en repère une immédiatement. Blonde, l’air ingénu, la jeune fille en question est assise près de l’entrée du bar. Un bon point pour sa défense, elle n’a pas de montre à son poignet, elle n’attend visiblement personne. Je m’installe de l’autre coté du passage face à sa table. Le regard de la demoiselle ne peut m’ignorer plus longtemps, la moitié du chemin qui nous sépare est déjà parcourue…
Dix minutes plus tard, nous sommes arrivés à mon logement.
« Pas mal ton appart, je le trouve plutôt distingué, très british ! »
En quoi est-ce étonnant ? Etant sujet de sa très sainte Majesté, la Reine d’Angleterre, il me semble logique de meubler « my sweet home » à l’anglaise même si j’ai quitté mon pays depuis quelque temps.
« Je suis heureux que tu apprécies mon style de décoration. Il est vrai que j’y consacre une bonne partie de mon temps libre.
-Ah ! Et le reste de ton temps, tu le consacres à quoi ? »
Un sourire me vient aux lèvres avant que je ne réponde à cette question cruciale. La jeune fille le remarque.
« Alors ?
- A rechercher ma nourriture… »
La réponse semble la satisfaire. Elle reprend sa déambulation au sein de mon habitation tout en se dévêtant progressivement, abandonnant au passage son pantalon sur le divan, le chemisier sur le dos de mon voltaire. A la fin, elle se présente à moi complètement nue, ses yeux vrillés sur les miens, attentifs à la moindre de mes réactions.
« Je te plais ? »
Je la regarde de bas en haut et inversement avant de répondre. Certes elle me plaît énormément. Dans le cas contraire, je ne l’aurais jamais invitée à venir partager mon intimité la plus secrète dans mon repaire. Mais elle est sûrement à des lieues de savoir en quoi elle me plaît justement !
Son corps bronzé laisse deviner à mon regard perçant le tracé iridescent des vaisseaux sanguins. Je reconnais les veines à leur couleur sombre, proche de l’ébène, les artères au ton rouge vif qu’on aurait envie de croquer comme des fruits mûrs. J’aime suivre du regard leurs arabesques, cherchant à savoir où elles passent à fleur de peau.
Mais la demoiselle scrute mes lèvres émues par tant de splendeur, elle veut sa réponse, une de plus qui la confortera dans son égocentrisme primaire.
« Tu n’es pas belle. »
Ses sourcils s’arrondissent. A-t-elle bien entendu ?
« Non, tu es au-delà de ce qu’un simple mortel est en droit d’espérer tout au long de sa petite vie… »
Le sourire revient sur sa bouche délicatement charnue.
« Tu es l’idéal féminin réincarné, source de vie pour l’infâme prédateur que je suis.
- N’en rajoute pas trop quand même ! »
Mon ultime compliment a fait mouche.
Rassurée, elle se dirige à pas feutrés, telle une chatte s’apprêtant à dévorer sa proie, vers moi puis commence à me dévêtir.
La voir si près de moi me donne presque le vertige, mais je dois me retenir encore, elle n’est pas suffisamment prête. Je hume avec plaisir les innombrables senteurs qu’elle dégage, qui me mènent insidieusement vers l’ivresse de mes sens. Tandis qu’elle s’affaire à me retirer tous mes vêtements, elle m’abreuve de questions pour la plupart insignifiantes, hormis une qui pique ma curiosité.
« As-tu songé à apporter une ou … plusieurs capotes ? »
Son œil s’est fait taquin, voire rêveur.
« Une quoi ?
- Bien, un préservatif ou un condom si tu préfères. Tu débarques de quelle planète ? Remarque, c’est à tes risques et périls… »
Je ne comprends pas le sens de sa question, ou plutôt si, je ne comprends que fort bien : je dois réagir vivement avant qu’elle ne se referme comme une huître.
« Suis-je bête ! Où avais-je la tête ? Tu me troubles tellement… »
Délicatement, j’entoure sa fine taille de mes bras et l’attire tendrement vers moi. Son regard est collé au mien. Puis ma main gauche remonte vers sa nuque, la tient fermement et ma tête se penche alors vers son cou si délicat, qui s’offre à moi. Elle est comme envoûtée, plus rien ne compte désormais pour elle à part son désir d’être embrassée par cet homme viril qui la tient entre ses bras, qui la subjugue totalement.
Je la sens prête, totalement prête.
D’un geste brusque, je plante mes canines dans sa carotide palpitante de vie contenue. Le sang se met à jaillir à jets saccadés. La jeune fille cherche alors à se défaire de mon emprise, puis s’écroule au bout de quelques secondes contre moi. Une seule chose m’obsède, ce liquide écarlate et bouillonnant qui se répand sur son épaule, son sein, sa taille et qui me couvre à mon tour. Ma bouche se colle à la plaie et aspire frénétiquement ce divin nectar sans lequel il me serait impossible d’exister.
Je dis bien exister, non vivre…
Mais très vite, je dois interrompre mes succions. La jeune fille ne doit pas mourir, du moins pas tout de suite. J’humecte de ma salive les trous sanguinolents et de ma paume droite comprime la blessure. Quelques minutes plus tard, cette dernière ne saigne plus. Je ramène la demoiselle dans la chambre rose, l’étends sur le lit et la recouvre d’un drap de soie. Bien sûr, j’ai auparavant nettoyé toute trace de sang, elle ne devra se douter de rien à son réveil.
La tâche accomplie, je me couche à ses cotés et ferme les yeux. Comme une bête repue, je savoure mon plaisir, trop rare à mon goût, qui demeure toujours égal à lui-même. Cela fait plus d’un siècle que je m’abreuve à cette source unique qu’est le sang et à chaque fois, j’éprouve cette même sensation de jouissance.
Jamais, au grand jamais, je ne pourrais assez remercier mon initiatrice de m’avoir fait connaître ce grand bonheur, d’avoir atteint le stade ultime de la jouissance, d’être devenu un vampire.
Je m’en souviens comme si c’était hier encore.
La scène se déroule dans les environs de Hampstead, en Grande Bretagne, à la fin du XIXème siècle. « The Westminster Gazette » avait rapporté les faits dans son édition du 25 septembre 1897.
Plusieurs enfants avaient disparu du foyer paternel durant deux ou trois jours. Chaque fois, il s’agissait d’enfants trop jeunes pour qu’ils puissent fournir des explications satisfaisantes, mais tous ont donné comme excuse qu’ils avaient accompagné la « dame-en-sang ». Tous présentaient à leur retour des traces de morsures à la gorge. L’un d’entre eux fut même retrouvé assez tard sous un buisson d’ajoncs de Shooter’s Hill. L’enfant portait la même petite blessure à la gorge qu’avaient les premières innocentes victimes. Lui aussi, dès qu’il fut en mesure de parler, a dit qu’il avait été entraîné par la « dame-en-sang ».
Mais « The Westminster Gazette » avait omis de citer mon cas, et pour cause, personne n’avait découvert ma dépouille mortelle. J’étais là quand une jeune femme vêtue d’un linceul se cacha en compagnie de ce dernier enfant dans la cabane de berger où je dormais. A l’époque, j’y passais parfois quelques nuits lorsque j’accompagnais mon troupeau de moutons sur les chemins de la transhumance. La silhouette blanche n’avait pas remarqué ma présence, trop accaparée par l’attention qu’elle portait au jeune garçon.
Surpris, je regardai d’abord avec curiosité la scène qui se déroulait à quelques mètres de moi. La femme était penchée sur le chérubin, semblant l’embrasser au niveau de son cou, tandis que celui-ci regardait fixement le toit de cabanon sans dire un mot. Il était calme. Dehors, on entendait seulement les bêlements de mes bêtes entre deux cris d’effraie.
Tout à coup, l’enfant se mit à gesticuler en regardant dans ma direction. Il avait probablement dû me repérer. La demoiselle se releva brusquement et se tourna vers moi. « Ses lèvres étaient écarlates, tout humides de sang frais dont un filet avait coulé sur son menton et souillé son vêtement immaculé ». Elle écarta ses bras dans un mouvement plein de grâce et de volupté.
« Venez à moi. J’ai besoin de vous tenir dans mes bras. Venez, ô mon beau pâtre ! Venez donc ! »
Cédant à cette douce voix, je m’approchai d’elle et vins me réfugier sans résistance contre sa poitrine. Alors que le garçon profitait de l’opportunité qui se présentait à lui pour prendre la poudre d’escampette, je m’abandonnais totalement au long baiser que la femme me prodigua. La suite, je ne m’en souviens pas vraiment. Je crois alors avoir perdu connaissance. Je me réveillai quelques nuits plus tard. Quelques nuits dis-je, car j’éprouvais la plus grande difficulté à exposer mes yeux à la lumière du jour.
Je pris conscience de ma condition de vampire lorsque je voulus me nourrir. Je voulais de la chair fraîche ! Tel un ogre, je me jetai sur le premier mouton venu pour appliquer mes lèvres contre son oreille afin d’aspirer son cerveau. Mais je savais déjà que je n’en resterais pas là, qu’il me faudrait toujours plus de proies, humaines de préférence, bovines en cas de disette.
Après avoir fait le tour du Royaume-Uni, je changeai de contrée et vins m’établir en France, à Paris où je savais n’avoir que l’embarras du choix pour trouver de nouvelles victimes. En guise de souvenir de mon pays d’origine, j’emportai dans mes bagages un peu de cette tourbe noire de la lande de Hampstead, lieu de ma résurrection. Sans savoir pourquoi, je ne peux me reposer pleinement qu’en la sentant à mes cotés, sous mes doigts, ma tête. J’adore son contact. Sans elle, je sens confusément qu’un péril me guette, invisible mais ô combien dangereux !
Un péril ?
Mon invitée du soir n’a-t-elle justement pas parlé de risques et périls qui me menaçaient ? Ah oui ! C’était à propos de ce fameux préservatif. En quoi pouvait-il m’être utile ?
Je me tourne de coté, essayant de reprendre le fil de mes rêveries nostalgiques. Mais seule l’inquiétude habite mon esprit désormais. Je dois en avoir le cœur net. Je me relève et entreprends d’ouvrir le sac à main de la jeune fille où je pense trouver la réponse à mes attentes, au doute qui me tenaille.
Le sac en toile de jeans présente une multitude de poches où se cachent mouchoirs, papiers divers, crayons, dans un désordre apparent. En revanche, l’une d’entre-elles ne comporte que des boîtes de médicaments. Je les inspecte une à une. Toutes présentent des noms compliqués qui ne me rappellent rien de connu et sont remplies de cachets et gélules multicolores. Je note scrupuleusement les références des produits sur un bloc-notes en prévision de recherches ultérieures.
Comme la posologie de ces médicaments m’est tout autant étrangère, je remets sagement le tout à sa place et referme le sac.
Je sais que je ne risque pas grand chose pour avoir échappé dans le passé à de nombreuses embuscades, mais pour la première fois depuis longtemps, je demeure inquiet. Tout mon corps frissonne et je déteste cette nouvelle sensation.
Un bruit de réveil me ramène à une autre réalité, plus immédiate celle-ci. L’aube approche, je dois me soustraire aux rayons du soleil. Je laisse une courte missive à mon invitée, lui indiquant en substance que je suis absent pour la journée et que si elle le souhaite, elle pourra me retrouver un de ces soirs, même endroit, même heure.
Je réintègre ensuite ma cachette secrète, un congélateur ajusté à ma taille : toujours à la bonne température, il constitue le meilleur des repaires, facilement transportable en cas de danger, personne n’irait songer qu’il abrite un vampire.
Pourtant le sommeil tarde à venir ce matin.
Je crois que je vais faire des cauchemars…
Dimanche 8 juillet – Je n’ai pas revu la jeune fille. Je suis étonné. Habituellement, toutes ne rechignent pas à revenir me voir. Toute cette histoire est inhabituelle. Je suis quand même retourné dans le même bar et ai interrogé le barman. Haussant des épaules, il a répondu à mes questions par cette phrase laconique :
« Elle a rechuté ! »
Ensuite il resta sourd à mes autres interrogations, uniquement préoccupé par la transparence des verres qu’il nettoyait méthodiquement.
Je dois en savoir plus, je sens intuitivement que mon avenir en dépend. L’affaire étant apparemment d’ordre médical, je me procure l’encyclopédie adéquate au magasin chinois du bas de la rue, celui qui ferme tous les soirs à 23 h 00, et rentre précipitamment à la maison.
Fort des renseignements inscrits sur mon calepin, il m’est facile d’orienter mes investigations et de parvenir en quelques secondes au chapitre consacré au Virus Immunodéficitaire Humain et au sida.
Définition : [Le VIH se réfugie dans les ganglions qui forment une sorte de filtre où les germes sont piégés et attaqués par le système immunitaire. Dans le cas du VIH, le virus peut rester dans les ganglions pendant des années sans produire de symptômes mais en continuant à infecter plusieurs sortes de cellules immunitaires.
Une infection à long terme peut produire des dérèglements du système immunitaire. Ces dérèglements peuvent s’aggraver mutuellement et entraîner un état d’immunodépression où le système immunitaire réagit moins bien contre les germes, et où certaines cellules (les lymphocytes T4) disparaissent petit à petit. Lorsque cet état d’immunodépression s’aggrave, des infections s’installent et des symptômes apparaissent.
Il y a une très grande diversité de symptômes de la maladie :
-Les cancers ;
-Les infections opportunistes, appelées ainsi car les microbes profitent de l’amoindrissement des défenses immunitaires pour envahir l’organisme ;
Les manifestations neurologiques quand le VIH pénètre dans le cerveau. Elles se caractérisent par des pertes de mémoire, une certaine confusion de langage, une diminution de l’acuité visuelle et divers troubles d’ordre psychique nécessitant l’intervention de psychiatres.
Le SIDA n’a pas une évolution continue. En effet, il évolue par poussées successives qui sont séparées par des phases de latence. Il arrive même parfois que le malade semble totalement guéri mais malheureusement, pour l’instant, ces périodes sont suivies de rechutes...].
Je suis atterré par ma découverte. Ma conquête d’un soir a le sida, j’en suis maintenant convaincu. Ce qui m’amène à la réflexion suivante, implacable, irrémédiable, suis-je ou non atteint par cette même maladie ? Si la source de vie à laquelle s’est abreuvé un vampire est empoisonnée, le mal l’atteindra également. CQFD. Le seul moyen d’en avoir la certitude est de passer un examen médical. Pour éviter les questions indiscrètes qui ne manqueraient pas de venir, un simple bilan sanguin sera amplement suffisant.
Vendredi 20 juillet – Pour de sombres questions d’ordre administratif, ma prise en charge médicale étant longue à obtenir vu ma citoyenneté britannique, ma prise de sang est repoussée à la semaine suivante. Je vis dans une angoisse permanente. Je reste terré chez moi comme une vulgaire taupe. Seul point positif à cette attente, le virus aura plus de chances d’être décelé !
Lundi 30 juillet – L’infirmière est enfin passée aujourd’hui prélever un échantillon de mon sang. Si j’avais été de meilleure humeur, je lui aurais volontiers rendu la politesse, mais définitivement non, le cœur n’y était pas.
Alors que mon liquide vital s’écoulait dans ses éprouvettes, je me demandais, non sans m’étonner moi-même, ce que pouvaient ressentir mes victimes à l’occasion de mes propres prélèvements, le même plaisir que j’éprouvais alors ?
Je dois être singulièrement atteint pour imaginer de telles absurdités.
Les résultats me seront communiqués par courrier.
Mercredi 1er août – 20 H 35. Je parviens dans le hall d’entrée de la résidence. Bien à l’abri de la lumière de l’astre solaire, j’ouvre ma boîte aux lettres. J’y recueille un seul pli qui provient d’un laboratoire pharmaceutique. Je le décachette, puis déplie avec avidité le courrier qui s’y trouve. Je le parcours sans véritablement comprendre le sens des mots qui s’alignent inexorablement jusqu’à la conclusion fatidique : séronégatif.
Séronégatif !
Je n’en crois pas mes yeux.
Je referme le tout et remonte aussitôt à mon appartement, je veux être au calme pour savourer la jouissance d’être vierge de tout miasme.
Je reprends posément la lecture du document, m’attarde sur chaque mot, histoire d’accentuer le plaisir à l’énoncé du verdict final. Le reste du bilan sanguin n’appelle pas de commentaire particulier, hormis un seul test positif au prion PrPsc, la « vie » va pouvoir reprendre son cheminement habituel.
Il faudrait peut-être que je me soucie d’en savoir un peu plus sur ce fameux prion PrPsc, mais je ne suis plus pressé désormais. De toute façon, avec un tel nom, il a l’air plutôt inoffensif.
Demain ! Oui, demain.
NOTE CONFIDENTIELLE DU DOCTEUR ASKIENAZIE
A L’ATTENTION DE
MME LANZIENDORFF,
CHERCHEUSE A L’INSTITUT D.JONES DE LONDRES
Paris, le 15 août
Madame,
Conformément à notre dernier entretien téléphonique, M. Dormoy sera transféré dans votre service le 23 août prochain. En prélude à son arrivée, je vous adresse quelques morceaux choisis de son journal intime retrouvé à son domicile. Comme vous le savez déjà, le patient a été interné dans notre hôpital consécutivement à un examen sanguin à l’issue duquel M. Dormoy était apparu atteint d’une encéphalopathie spongiforme transmissible (EST).
Toujours en vie, voire en excellente condition physique – quatre hommes ont été nécessaires pour le maîtriser, il ne voulait évidemment pas venir de son plein gré dans notre établissement - le patient semble résister pour le moment à l’avancée de la maladie. La tournure de son esprit témoigne toutefois des méfaits dévastateurs des prions si l’on en juge le contenu de ces documents – même si certains peuvent y trouver quelques traces microscopiques de poésie. M. Dormoy se prend pour un vampire et va jusqu’à citer quelques passages de l’œuvre de Bram Stocker (Dracula) qui le concerneraient plus particulièrement.
Sujet britannique, il est fort logique qu’il retourne se faire soigner en Angleterre où il semble a priori avoir contracté la maladie. L’ingestion de viande bovine locale « en cas de disette » peut être directement mise en cause : autrement dit, la maladie de la vache folle a fait une nouvelle victime… Bien sûr, votre approche thérapeutique nous éclairera sûrement sur l’origine précise du mal.
Dans cette attente,
Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes hommages respectueux,
Votre dévoué, M. Askienazie.
P.S. : la multiplicité des papiers d’identité retrouvés chez M. Dormoy, leur fort degré d’ancienneté (les plus vieux datent du début du XX ème siècle) laisseraient supposer que le patient est âgé d’au moins une centaine d’années – alors qu’il semble avoir au plus 25 ans -, cela peut être aussi la simple expression des rapports qu’il entretient avec des faussaires : sans profession déclarée, il est paradoxalement fort riche…
Se laisser aller à d’autres suppositions ne saurait être digne de notre profession et du cartésianisme qu’elle requiert.