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LUCIANI Annette - Jeux Interdits
Mis en ligne le 26 octobre 2006
Nouvelle publiée dans le Hors Série n°1
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« Le château des B était semblable à tous les monuments nobles et séculaires dignes de ce nom, flanqué de donjons et farci d’oubliettes, d’escaliers sombres et tortueux, de passages secrets aux murs suintant d’humidité et d’interminables couloirs. Ce qui distinguait ce château de tous les autres, c’est qu’il se situait là où personne ne pouvait le voir -ou n’aurait soupçonné son existence- sous les ruines d’une modeste chapelle romane abandonnée parmi les ronces et les broussailles, au centre d’une campagne isolée. On y accédait par une trappe au pied de l’autel. La dalle de marbre relevée, des escaliers de pierre s’enfonçaient dans ses profondeurs… »
Le scribe releva la tête pour plonger sa plume dans l’encrier. La lueur de la bougie éclaira un instant son front pâle, son visage mince aux contours marqués par une barbe naissante. Ses paupières rougies par la fatigue donnaient à ses yeux noirs, dans la semi-obscurité de la pièce, une sorte de ferveur sauvage.
« La jeune Eloïse se faisait un devoir d’accueillir chaque visiteur au bas des mille marches et de le conduire à son appartement, avant de le présenter à la Reine. Dans sa robe pourpre brodée d’or, sous sa chevelure ramassée en un chignon hérissé de baguettes et de peignes précieux, son sourire glacé et mystérieux toucha le cœur du Prince dès le premier regard… »
Un filet de poussière et de débris tomba sur l’écriture fluide, absorbant l’encre encore fraîche. Il souffla sur la feuille et contempla la voûte. Les plafonds vieillissaient, et les joints entre les vieilles pierres ne tenaient plus. Parfois les rats réussissaient à ébranler tout un pan de voûte et des pierres entières s’écrasaient sur le sol. Il ne s’agissait ici, apparemment, que d’une petite fuite, un début d’éboulement. Il aurait le temps d’achever son travail.
« Il restait incliné aux pieds de la Reine, le cœur battant, les yeux fixés en rêve sur ces lèvres qui disaient sans dire, qui invitaient sans se donner, absorbé dans cet état nouveau qui n’était pas encore le désir mais la révélation brutale de l’amour, songeant avec terreur que lorsqu’il se relèverait, elle se tiendrait en face de lui, à droite, qu’il lui faudrait éviter de la voir, ou la voir de telle manière que rien ne transparaîtrait de son émotion… »
La plume accrocha malencontreusement le papier sur le dernier mot, et un pâté d’encre fit une tache circulaire qui s’agrandit, jusqu’à trouer la feuille. Il soupira, essuya la plume et reprit avec une encre fraîche, marquant un saut de ligne :
« Relevez-vous, enfin ! »
Il se redressa lentement, le temps pensa-t-il de se composer un visage le plus froid et indifférent possible, à la mesure de ce sourire.
« Notre jeune Eloïse vous a remarqué entre tous, Prince… C’est donc à elle, et non à moi, que revient ce soir l’honneur de vous introduire au Rite qui unira nos familles. »
Il se sentit défaillir, concentra son regard sur le diadème qui ornait le front de la Reine, avant de s’incliner à nouveau devant la jeune femme, à droite, qui continuait de sourire.
Ce qui se passa exactement ensuite, comment il se retrouva seul auprès d’elle dans la chambre des cérémonies, il ne s’en souvenait plus ; il avait dû la suivre comme en songe. Le fait est qu’elle se tenait à présent à ses côtés, sur le lit à baldaquin immense, recouvert de voiles et de mousseline blanche, étonnamment fraîche et pâle dans sa robe pourpre. Sa taille gracile, ses traits délicats, la flamme glacée de ses yeux en amandes, tout en elle semblait tenir en ce sourire qui ne la quittait pas, qui accompagnait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles.
« … Je lis dans vos pensées, Prince, comme bientôt vous pourrez lire dans les miennes. Il est donc inutile de tenter de masquer vos sentiments sous cet air sévère et impassible, qui d’ailleurs vous sied mal. Mais il est une chose à mon sujet que vous ignorez, que vous devez savoir, pour laquelle je vous ai choisi ; une chose qui modifie le Rite auquel vous vous prépariez, sans changer grand-chose à ses effets… »
Il écoutait, fasciné, cette voix légèrement chantante, aux inflexions froides, aux sonorités presque métalliques. Avait-il perçu un léger tremblement dans ses derniers mots ? Non. Les lèvres restaient fermes et souriantes.
« Dites, je vous en prie. »
« L’Amour, prince, n’est absolument pas nécessaire à l’accomplissement du rite, vous le savez. Lorsque je boirai le sang que vous avez volontairement décidé de m’offrir, vous faisant accéder à l’éternité, nous règnerons à parts égales sur ce royaume de ténèbres sans plus nous voir. Pourtant nos semblables souffrent, sentent, aiment, espèrent, au-delà de toute espérance. Tous, sauf moi… Je ne puis éprouver ni jalousie, ni amour, ni regrets, ni aucun de ces sentiments humains et inhumains. Vous n’observerez sur mon cou aucune morsure. Celle qui me fit naître à la vie éternelle, notre Reine, me dévora le cœur. Voyez, il n’y a plus en cet endroit qu’un vide. »
Tout en parlant, elle avait commencé à dégrafer le haut de sa robe, dévoilant sa nuque et sa poitrine. Muet, le Prince, à sa demande, posa la main sur son sein froid comme la pierre. A la place du cœur, ses doigts rencontrèrent une cavité sombre d’où s’échappait une senteur de musc et de pensées. Elle l’attira au-dessus d’elle, posa sa bouche sur la sienne : ses lèvres avaient un goût de cendres et ses yeux sans passion brillaient comme des braises.
« Prince, c’est votre cœur que je prendrai ce soir. La douleur sera intense, mais après, vous n’éprouverez rien, ni pour moi, ni pour vous, ni pour personne. Rien jamais plus ne vous touchera. »
Les yeux du Prince s’emplirent de larmes :
« Comment cela pourrait-il être ? Même si je vous abandonne mon cœur et que vous le réduisiez en cendres, votre sourire, votre personne me toucheront toujours. »
« Vous ignorez la réalité du mot toujours, Prince. C’est un désert de glace que vous ne pouvez concevoir dans votre esprit d’homme. »
« Libérez-moi alors, Eloïse ! Libérez-moi ! »
« J’ai tant souffert de mon cœur dans ma vie passée, Prince, que j’ai tenu à ce qu’elle me l’arrache : et pourtant, pourtant j’ai faim du vôtre, comme on a faim de souvenirs peut-être. J’ai parfois la sensation de ce vide, une nostalgie vague que rien ne peut rassasier… »
« Vous souriez pourtant. »
« Bien sûr. Et mon sourire vous attire, n’est-ce pas ? »
Il acquiesça d’un signe. Sa robe était désormais entièrement dégrafée. _ Il caressait le ventre doux et nu qui palpitait sous sa caresse, avec la docilité d’une machine. Ce qui animait ce corps n’était qu’une pulsion purement animale, et cette certitude l’enflammait davantage. Il vit luire les dents sous le sourire, deux paires de diamants tranchants. Avec une force surprenante, elle le renversa, posa sa main sur sa poitrine. Il sentit ses griffes pénétrer dans sa chair et gémit de douleur et de joie. Jamais il n’aurait pu imaginer cet instant ! Il était descendu au château par fierté, par ambition, par dégoût aussi d’une vie médiocre, où le vice était aussi fade que la vertu, l’amour que la haine, une vie dont la fin mortelle confirmait l’ insignifiance. Et voici qu’à travers Eloïse il goûtait déjà à la perfection de l’éternité… Le sang gicla, inondant le lit de centaines de ruisseaux pourpres.
Le scribe s’interrompit brusquement, irrité. Le bruissement d’ailes au-dessus de sa tête ne lui avait pas échappé, et depuis un moment, il subissait le regard sur son écriture. Il leva la tête, excédé. Une énorme chauve-souris le fixait de ses yeux rouges, pendue à un débris de chaîne, sous la voûte.
« Eloïse ! Arrête de lire… Tricheuse ! »
Elle répondit par un sifflement moqueur, qui ressemblait à s’y méprendre à un rire, dévoilant ses dents pointues. Dans un ample battement d’ailes, elle descendit se poser sur son épaule et enfouit sa tête velue sous son aisselle. Il ne put réprimer un cri :
« Ah ! Allons, Eloïse ! Pas maintenant ! »
Elle s’enfuit s’accrocher ailleurs, tandis qu’il épongeait le sang qui coulait de sa blessure. Il l’avait dressée à mordre, mais elle devançait parfois son appel.
Au fond de la pièce, une forme qu’on aurait dit sortie du sol, s’avança vers lui, masquée de voiles noirs. Il retourna les feuillets contre la table de pierre. La silhouette releva les voiles qui lui couvraient la tête, révélant le visage de ce qui avait dû être autrefois une femme, peut-être belle, aujourd’hui miné par le temps et la maladie. Une tache brune lui rongeait le front et florissait sur sa joue droite en des milliers de veines rouges et gonflées. Les lèvres sillonnées de profondes gerçures s’ouvrirent, laissant voir une mâchoire édentée. Sa bouche était une ventouse immonde :
« Eh bien, » chuinta-t-elle, « mon fils, encore perdu dans vos rêveries morbides ? Toute cette écriture inutile ! Vous savez pourtant le travail qu’il nous reste à accomplir. Il y a des centaines de tunnels et de pièces à consolider dans ce château et vous restez là, à bailler aux corneilles. Au travail, paresseux ! »
Elle cracha un liquide nauséabond, tendit les bras avant de se rapetisser et se dissoudre à ses pieds en une flaque sombre.
Il frissonna, saisi par cette apparition brutale, contempla mentalement les voûtes trouées, les pièces, les dédales, les piliers branlants de l’immense château. Il était prisonnier. Il était serviteur. Le château avait été construit pour combler l’appétit de la Mère, et dans chaque pièce, les crânes d’anciens esclaves, reliefs d’anciens festins, jonchaient le sol. Il les utilisait parfois pour combler l’espace entre deux pierres. Avec les fémurs, il faisait d’excellents bouche-trous. Mais après en avoir fini avec les vivants, on en aurait bientôt fini avec les morts. C’est pour cela qu’elle le gardait. Dernier homme, dernier esclave, il était Prince. Elle régnait sur lui, mais son pouvoir sur elle était immense. Elle attendrait qu’il exhale son dernier souffle pour lui faire don de ce qu’elle n’avait jamais offert à aucune de ses victimes : l’éternité.
« L’Eternité ! C’est donc cela, l’éternité ! Un goût de sang qui s’achève sur un goût de cendres…Et puis un sourire sans cœur, une existence rythmée par le devoir, l’errance lancinante à travers des pièces, des couloirs toujours vides… Porter le flambeau, continuer la gloire du château des B. Là-haut, les hommes, derniers survivants d’une race destinée à s’éteindre, se félicitaient d’entrer dans l’Histoire…
Il porta la main à sa poitrine, la sentit s’enfoncer dans un creux froid. _ Pas une plaie, pensa-t-il, juste une absence glaciale. A ses côtés, Eloïse lui renvoya son sourire, puis se leva, revêtit sa robe pourpre. Il surprit le son de sa propre voix, étonnamment calme et posée :
« Aurez-vous des invités ce soir ? »
La réponse lui parvint de l’intérieur, rapide comme le ricochet d’un caillou sur un mur de pierres :
« Sans doute. Et je les conduirai auprès de la Reine. »
Dans la chambre des cérémonies, le lit avait repris sa teinte immaculée. Le miroir terni qui ornait le fond de la pièce lui montra une forme vague et chétive, la sienne, qui s’en allait. Il se leva, caressa la surface vide : qui était-ce ? Il ne s’en souvenait déjà plus. Il quitta la chambre, referma derrière lui la lourde porte. Son regard noir englobait l’espace de son royaume, dans ses moindres recoins. Là-haut, le soleil de midi traquait les ombres, les arrachant à leurs derniers abris. »
Il reposa la plume et soupira, soulagé. L’histoire était écrite. Malheureusement, elle était finie, et il n’avait pas d’autre idée pour l’instant, c’est-à-dire aucune distraction littéraire en vue. Il roula méticuleusement les feuillets, les lia au moyen d’une mince corde et chercha un recoin entre les pierres, où loger son dernier trésor. De temps en temps, ainsi, il tombait au cours de son travail sur des manuscrits oubliés qu’il prenait plaisir à redécouvrir. Mais si la vieille les dénichait avant lui, elle crachait sur eux son acide et ils disparaissaient dans une fumée pestilentielle. Ecrire faisait partie des jeux interdits. Il écarta la vision des piliers à redresser, des vides à combler, de la marche hallucinante le long des couloirs humides, du poids des pierres et de la fatigue. Pas encore ! Chaque jour, il rognait un peu de temps sur ces obligations.
Au-dessus de lui l’énorme chauve-souris se balançait, le fixant de ses yeux rouges. Il lui sourit, lui fit signe de venir à lui, le plus discrètement possible. Elle revint se blottir contre lui et il gémit de douleur sous sa morsure. Eloïse… Si la Mère savait ça, elle ne lui pardonnerait pas. Pour elle, seule devait compter sa morsure ; elle le pomperait, le viderait entièrement de son sang, l’investirait de son immortalité. Combien plus subtiles et tendres les dents d’Eloïse, sous son ineffable sourire !