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GUILLAUME Céline - La Dame de la Nuit
Mis en ligne le 14 août 2008
Publié dans Phénix Mag Nouvelles n°4.
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Je me trouvais depuis quelques temps dans cette grande ville où j’étais étudiant en histoire, et, comme le jour de mon départ pour les vacances d’été approchait, un matin, je me décidai à revoir les villages voisins, qui savaient si bien faire la transition entre le monde rural et la folie urbaine.
En dépit des petits troupeaux de vaches laitières, tachetées de blanc et de noir, il y avait un endroit où j’aimais me rendre ; un havre de solitude, propice à une confrontation avec mes souvenirs.
Sur un joli vallon, elles étaient là, toutes mes émotions, collées à des ruines, des pierres, par grappes, comme ces lilas sauvages, violets et mauves, poussés sur une poignée de poussière et de rocaille, par miracle.
Elles grouillaient. Oui, mes joies et mes peines d’adolescent grouillaient dans chaque coin, à chaque angle de muraille, contre l’arrondi rugueux à demi-démolli des tours moussues d’un vieux château-fort, sur les chemins de ronde crénelés, et plus au loin, par-dessus l’abîme de la profonde vallée verdoyante, sur les paysages familiers où mon oeil se posait et où je m’imaginais seigneur de jadis, la bannière de mon étendard flottant au vent.
Quelque temps qu’il fasse, lorsque mon travail scolaire me le permettait, je gravissais en soufflant, le corps balancé, l’escalier taillé dans le roc qui menait au sommet du donjon.
A l’issue de ce boyau étroit et quasiment noyé dans la pénombre, le jour éclatait avec brutalité, comme une grande plaie vive, jetant à mon visage, trop souvent enfermé dans les salles de cours, une bouffée d’air pur et de lumière hypnotique ; de suite, je me sentais happé par le vertige des grandes puissances qui s’étalaient autour de moi. Mes yeux clignotaient, mes tempes bourdonnaient et quiconque aurait pu me héler, je n’aurais pas entendu...

J’avais passé une partie de la journée avec trois camarades, journée durant laquelle nous avions profité de la douce et oisive insouciance.
Certains parlaient des filles et de leurs prouesses amoureuses, moi, je n’avais que faire de ces suppôts de Satan... Ma sensibilité m’avait dégoûté de la société, du monde et la réflexion était mon univers favori.
Si je quittais quelque fois mon logement solitaire, c’était seulement pour m’enfermer, durant des journées enières, dans les grands dépôts de livres de l’université, ces catacombes d’auteurs disparus, ces souterrains de la pensée, où je fouillais avec ardeur, en quête de nourriture spirituelle pour satisfaire mon esprit maladif et tourmenté.
D’ailleurs cet état me valait le surnom de...vampire littéraire...
« Eh ! Le vampire littéraire, tu rêvasses encore ? s’écria Florian, l’un de mes camarades, en me tirant de ma méditation. Erwan ! Je te parle, tu pourrais au moins m’écouter...
- Excuse-moi... Qu’est-ce que tu disais ? répondis-je le regard dans le vague.
-Tu rentres avec nous ? Nous avons nos bagages à préparer pour demain, d’ailleurs, Vincent doit acheter un paquet de cigarettes...
- Non, je reste encore un peu...Et puis ma valise est prête.
- Comme tu voudras, alors à plus tard !
- Oui, à plus tard. »
De nouveau, je me perdais dans des songes infinis où mon imagination me créait des idoles qu’elle ornait de perfections, surpassant de beaucoup toute réalité.
Le soir venu, j’entrepris mon expédition nocturne.
Je parvins au coeur de mes ruines ancestrales, le front ruisselant de sueur.
Je balayai les alentours du faisceau de ma lampe-torche, une peur naissante nichée au creux du ventre.
Au loin, j’entendais les aboiements de plusieurs chiens que la pénombre rendait lugubres.
Je me sentis défaillir et me détournai en frémissant lorsque j’aperçus, tout à coup, sous le clair de lune embrumé, les contours d’une personne, accroupie, pour ainsi dire adossée contre une tourelle envahie par l’enchevêtrement des ronces.
Un souffle glacial me gela tout entier et une suite de vifs éclairs, provenant d’un orage lointain, rendit bientôt la forme plus distincte à mes yeux.
C’était une jeune fille, probablement de mon âge, habillée tout de noir, à la silhouette frêle et délicate. Elle était assise sur une grosse pierre, le corps penché en avant et la figure cachée dans un long jupon.
Ses longs cheveux pendaient jusqu’à terre, caressant comme de longs doigts fins, le tapis des feuilles moelleux.
Face à cet être esseulé, je m’arrêtai court, apeuré et fasciné tout à la fois.
« Cette fille doit être malheureuse », me dis-je avec une grande naïveté.
Poussé par une puissance irrésistible et surnaturelle, je m’avançai alors dans un timide embarras et adressai à celle qui m’inspirait à la fois tant de pitié et d’intérêt, quelques paroles saccadées.
Elle leva la tête et me fixa d’un air égaré.
Dans la lueur brillante de ma torche, le visage de mon inconnue, quoique couvert en cet instant d’une pâleur immortelle et portant l’empreinte profonde du désespoir, était d’une beauté indescriptible.
Les émotions les plus violentes et les plus diverses agitèrent mon coeur.
Tremblant, je lui adressai de nouveau la parole.
Je m’étonnai de la voir ainsi solitaire à une pareille heure, au milieu de ces vestiges, et, finis par lui proposer de la reconduire chez elle.
Mais elle, avec un geste épouvantablement significatif et d’un timbre de voix qui m’impressionna, répondit :
« Je n’ai pas de famille.
-Tu as peut-être un appartement ou un studio ? Tu vis bien quelque part...
- Oui, dans ma tombe...
Mon âme se déchira en mille éclats.
- Moi...Je peux... repris-je avec hésitation, mais sans crainte d’être mal compris. Je peux t’offrir mon humble meublé comme abri... Je veux te rendre service... »
Il y avait dans mes manières un honnête et sincère empressement qui produisit son effet.
Sans se méprendre, la belle se confia sans arrières pensés à ma protection.
La nuit avait recouvert d’un manteau de saphir le paysage et tout semblait en plein repos. Le grand volcan des passions humaines sommeillait...
Nous marchâmes ensemble jusqu’à ma vieille voiture et je soutenais ses pas chancelants.
Tout le trajet s’effectua dans un silence religieux.
Enfin, nous arrivâmes devant le bâtiment gris où tous mes camarades et moi-même résidions.
Il avait été construit à la fin du siècle dernier et servit d’hospice durant les deux dernières guerres mondiales. Il somnolait, à présent, sur l’avenue, entouré de boutiques, telle une épave pétrifiée d’éternité.
Le concierge, qui s’était levé pour ouvrir la porte vitrée, resta dans un indicible étonnement.
Erwan, le solitaire le plus endurci, était en bonne compagnie...
Je n’avais qu’une chambre mal rangée à proposer à mon invitée et j’en rougis. L’avantage de cette petitesse me permit de la contempler à loisir.
Je me sentais plus enivré que jamais par sa beauté et j’étais incapable de la délaisser pour un tout autre spectacle.
Son teint d’une blancheur immaculé était comme relevé par une profusion de cheveux brillants comme les épis de blé du plein été, flottant négligemment sur l’ivoire de ses épaules. Ses yeux étaient grands et chargés d’éclat, celui de l’océan ; mais je remarquai dans leur expression, quelque chose de triste, comme une détresse morbide.
Sa taille, autant que son vêtement sombre le permettait d’en juger, était d’une forme parfaite.
Une large bande de velours noir, une sorte de cravate, sertie de strass diamantés, ornait son cou.
Sous l’emprise d’un sortilège si puissant, je ne puis m’arracher à sa présence.
Mes attentions à son encontre paraissaient avoir gagné sa confiance et peut-être les portes de son coeur.
Dans l’ivresse d’un moment opportun, je lui déclarai ma flamme naissante, une passion qui brûlait déjà mes entrailles.
Il me semblait l’avoir toujours connue et aimée...
Etrangement agité à mesure que je parlais, elle m’avoua, à son tour, qu’elle se sentait portée vers moi par un fluide tout aussi magique.
« Alors pourquoi nous quitterions-nous ? déclarai-je aussi euphorique qu’un enfant. Nos vies sont déjà unies...
La fille au tour de cou en velours m’écoutait avec attention, sans rétorquer. Tu n’as personne vers qui te tourner, continuai-je. Et bien, que je sois tout pour toi ! Voici ma main, je m’engage à toi, pour toujours...
- Pour toujours ? susurra-t-elle avec solennité.
- Oui, pour toujours, affirmai-je.
L’étrangère saisit les doigts que je lui présentais.
- Donc, je suis à toi, à jamais », murmura-t-elle.
En prononçant ces dernières paroles, elle laissa tomber sur moi un long regard langoureux plein de mélancolie et de tendresse.
Le lendemain matin, je sortis de bonne heure pour acheter de délicieuses viennoiseries à la boulangerie qui faisait l’angle de l’avenue.
A mon retour, je la trouvais encore plongée dans un profond sommeil, mais sa tête pendait hors du vaste fauteuil sur lequel elle avait voulu dormir, enveloppée avec pudeur dans son châle.
Un de ses bras était posé sur son front d’une façon inquiétante.
Je lui adressai la parole, mais ne reçus aucune réponse, aucun geste de sa part.
Je m’avançai avec précaution pour l’éveiller et lui faire quitter cette position incommode.
Sa main était très froide et son pouls était nul, son visage livide et contracté ; elle était morte...
Eperdu, affolé, je poussai des cris aigus d’épouvante.
Tout le voisinage accourut, y compris mon meilleur ami Florian.
La scène était effarante.
Requis par les surveillants et le concierge, les pompiers se hâtèrent de venir sur les lieux du drame.
En pénétrant dans ma chambre, à la vue du cadavre, ils reculèrent tous d’effroi...
« Mon Dieu, s’écria l’un d’entre-eux, comment cette fille est-elle ici ?
- Vous la connaissez ? le questionnai-je éploré.
- Si je la connaissais ! reprit la capitaine. Moi ? Cette fille ? Hier, elle s’est pendue au château de Montgaillard... »
A ces mots, plus terrassant que la foudre, je m’avançai et détachai la bande de velours qui entourait le cou si menu de mon amie.
Et aussitôt, je vis la trace horrible et ensanglantée de la corde fatale.
« Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, chuchotai-je, la peur me rongeant. Ce corps a été ranimé pour me tendre un piège dans lequel je suis tombé ».
J’avais mal dans mon âme et continuer à vivre me hantait déjà. Etait-ce une sordide parodie du paradis ou l’immuable envers de l’Enfer ?
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20 août 2008, par sorcelineMerci à Phénix Mag !
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