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GARRY Catherine - Le Temps des Noyaux

Mis en ligne le 26 août 2008


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La maîtresse des lieux se faisait appeler Gortande. Toutefois son vrai nom était Belluma, la rebelle. Elle venait d’accéder au pouvoir.

Enfant unique, sans difficulté et avec habilité, elle se fit une réputation de meneuse au creux de la communauté habitant le cœur de la planète Scarpiane, Univers Obscur. Entourée d’alliés, mais surtout d’amitiés féminines, fidèles très dévouées, d’inconditionnelles on ne peut plus partisanes, Gortande, même jeune et non encore puissante, disposait en quelque sorte d’une cour, d’une suite, d’une escorte. Peu à peu, elle s’était arrogée le droit de guider ses semblables tantôt en leur offrant des cadeaux mirifiques, tantôt en sachant démontrer qu’elle seule, fille autoritaire et réfléchie, pouvait -à l’avenir- prévenir le chaos, et résorber le laxisme qui s’était installé au fond de cet Univers Obscur, colonisé depuis cinq cent mille ans peut-être, par ses aïeux.

Personne ne se souvenait avec exactitude.

Son prédécesseur qui n’était pas son géniteur au sens où on l’entend, mais son « fabricateur », le faible mais très séduisant Youtisk était un descendant d’une longue lignée de mâles souverains. Personne ne remit en doute sa légitimité. Mais, il était le premier à n’avoir jamais su tenir les rennes de son empire. Il n’était que beau, étonnamment beau et complaisant. Les souverains avant lui n’avaient guère fait mieux. Ils ne laissèrent - en tous cas- aucun souvenir marquant à leur mort, sauf deux : Thenaris, l’érudit et Pulcher, le hideux.

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Thenaris était le fabricateur de la vingt-deuxième génération avant Youtisk. Cela remontait donc à plus de quatre mille ans. Il laissait des poèmes touchants car il était avant tout un immense rêveur. Cependant, ceux qui désiraient en savoir plus, devaient consulter ses œuvres ardues sur la vie et la mort. Personne ne s’y était risqué, par manque d’instruction et non de curiosité. Youtisk, aidé de son ami Tedan, lettré et extrêmement sagace, s’était laissé tenter ; la tâche fut rude mais les conclusions, sidérantes.

Tous les autres souverains s’étaient éteints de vieillesse, habituellement autour de deux cents ans, dans leur lit, sans léguer de traces de leur passage. On ne portait pas le deuil. C’était plutôt une journée de liesse. Le peuple s’égosillait : « Le roi est mort. Vive le roi ! » en souvenir d’un passé très peu glorieux d’une vie en surface, sur une autre planète.

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Youtisk était mort.

Personne n’eut de chagrin, sauf Tedan.

Gortande, enfant sans mère, était née, de sexe féminin, comme une erreur de la nature dans la famille des souverains mâles. Quand Youtisk désira un successeur, il donna ordre aux Laboratoires des Naissances de prendre son sang et de faire un garçon. Du mélange compliqué d’un liquide argenté versé dans un flacon cristallin mal étiqueté avec le contenu pâteux et sanguin du souverain, stagnant dans une burette bleuâtre, très certainement mal placée sur les étagères du réfrigérateur, entre fécondation artificielle et couveuse électronique, était née Belluma, jolie petite fille rousse.

Youtisk ne donna pas l’ordre de la supprimer. Très vite son « fabricateur » la trouva belle, malicieuse et la surnomma « la rebelle ». Maintenant âgée de soixante ans, ses coudées étaient franches. Elle était la première souveraine de Scarpiane, femme et maîtresse de l’Univers Obscur.

L’amour charnel ayant totalement disparu au royaume de Scarpiane depuis des siècles, il s’était enraciné par contre-coup, sans doute, un fort sentimentalisme, restreint par la loi, malgré cela bien ancré chez les hommes. Beaucoup s’étaient battus pour préserver un long laps de temps dépassant huit heures sur vingt-quatre, pendant lequel on se caressait, s’embrassait, se câlinait.

Beaucoup de femmes aussi affirmèrent ces rituels insignifiants, démodés et n’avaient pas voulu s’y adonner. Deux groupes se formèrent : les « pour » habillés en rouge pour qu’on les reconnaisse de loin et les « contre », vêtus de bleu, que personne n’osait approcher pour un flirt.

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La légende racontait qu’un souverain presque impuissant, gringalet et vilain, le mal nommé Pulcher, le hideux par ironie, n’ayant aucun succès auprès des jouvencelles décréta la fabrication des enfants en laboratoires, pour se venger de rapports charnels jouissifs dont il entendait parler, que ses sujets pratiquaient plutôt plus que moins mais dont il était privé. Sur ses ordres, les bébés n’étaient donc plus conçus par les parents lors de tendres étreintes. Ils devenaient de pures créations d’experts scientifiques à la solde du souverain. Il y avait bien dix mille ans de cela.

Toutes les activités « humaines » étaient réduites à leur plus simple expression et devenues purement cérébrales. On restait assis devant des écrans géants qui mettaient en activité des machines à produire la viande, les légumes, les fruits, les médicaments et quelquefois des fleurs pour les grandes occasions.

D’habiles combinaisons de molécules parvenaient à faire oublier à la communauté que l’on ne mangeait que des ersatz. De toutes façons, il fallait s’en contenter. Monter à la surface de Scarpiane était utopique. On n’en parlait plus. La population à force de vivre enfermée et sans bouger ne réclamait que de très peu d’air pour respirer. De grands Sages avaient inventé un système de recyclage des atmosphères polluées et tout se passait très bien.

Le travail le plus ardu était de répertorier les Naissances en Laboratoire. Il fallait de la précision dans les calculs de façon à ne pas faire trop de filles déjà en surnombre. Pour fabriquer un enfant le temps d’attente était souvent long et l’on n’en choisissait plus le sexe. Il fallait que les « Anciens » meurent pour être remplacés par des bébés, de façon équitable, sans blesser la susceptibilité des futurs parents. Du reste, on ne parlait pas de mort, de disparition, de cadavre ou de défunt : on disait simplement revenir « au temps des noyaux » et l’incinération avait lieu immédiatement. On ne récupérait dans les cendres qu’un noyau rond, gros comme celui d’une cerise. Tous ces noyaux étaient rassemblés dans des vases transparents. Sur chacun d’eux étaient gravés nom et prénom du défunt. Le tout reposait au fond d’une salle du royaume. On en comptait par milliers maintenant. Tous les cinq mille ans, on les enfonçait dans la terre puis on murait les générations précédentes pour faire de la place.

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- Ce soir, nous serons réunis au Siège de feu Youtisk, mon royal fabricateur et prédécesseur, pour la mise en place de nouveaux horaires de vie ! » rugit Gortande dans les haut-parleurs. C’était une incontestable allégresse de pouvoir enfin « faire du neuf avec du vieux » !
- Gortande ne peut que nous véhiculer le bien-être et la joie de vivre, que les lois désuètes de Youtisk ne favorisaient plus ! » déclara Fostinera, la bleue.
- Je commençais à languir ! » répondit Tedan, le seul et unique conseiller mâle de l’ancien roi et que la nouvelle reine souhaitait conserver à son service.

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Tedan était un écrivain-poète, agréable de compagnie, honnête et droit en politique, équitable et souriant avec tout le monde. Sa vie affective paraissait impressionnante, touchante et souvent pathétique, car malgré une multitude d’essais jubilatoires mais insignifiants, une foule de pratiques plus érotiques les unes que les autres -sans grande révélation de sentiments immuables et profonds- il avait pensé ne jamais connaître l’amour. Bien sûr, il s’en était confié à Youtisk qui lui recommanda de fréquenter les femmes les plus girondes pour goûter à d’incontestables caresses émoustillantes. Cela n’avait jamais vraiment bien marché pour lui sauf une fois, où il adora vraiment. La gracieuse donzelle, prénommée Lumen, fut mutée à l’autre bout du royaume, pour travailler dans d’autres Laboratoires des Naissances et Tedan n’obtint pas la permission de la suivre. La chance de connaître un jour le bonheur d’idolâtrer et d’être chéri l’abandonna pour toujours et son cœur se referma.
- Fais-toi beau ! As-tu encore envie de séduire, vieux barbon, toujours affublé de rouge ! Quel âge as-tu ? Au moins le double de Gortande, n’est ce pas ? » railla Fostinera, la bleue, en riant aux éclats, « Le temps des noyaux est enfin venu pour tous les individus de ton espèce, de sexe masculin, comme toi !  » pensa-t-elle, en souriant aux anges.
- Ne te moque pas de moi, Fostinera, tu n’es pas charitable ! » balbutia Tedan.

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Au Siège de feu Youtisk, Gortande attendait ses sujets en rêvant. Fostinera, la bleue, vint se placer à ses pieds. Tedan resta debout derrière le trône.
- Tedan, j’ai à te parler. Viens devant moi. Toi, toujours drapé de rouge, en souvenir d’amours perdues, que penses-tu de la restriction du temps offert à l’affectivité ?
- Je n’en pense rien de bon, Gortande. Bien que je ne sois pas concerné par cette réduction de temps de plaisirs, cela me semble contraire à l’épanouissement de notre société ! répondit le vieux en fixant dans les yeux la nouvelle souveraine.
- Que préconises-tu ?
- Mêmes horaires qu’auparavant, avec en plus, des aires de récréations pour les jeunes ! Des vraies chambres où ils pourraient s’ébattre, entre mâle et femelle. A terme, il faut rétablir la sexualité ! affirma Tedan.

Fostinera se leva et s’interposa :
- Objection ! En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, accompagnée de tous mes amis Bleus, nous nous y opposerons de toutes nos forces ! »
- Pourquoi ? Parle sincèrement ! répliqua Tedan.
- Nous ne nous servons plus de nos sexes depuis des centaines d’années. Je ne sais même pas à quoi peut bien ressembler votre fameuse sexualité, Tedan !… Et Toi, Gortande… Le sais-tu ? Ne perd-on pas déjà assez de temps avec toutes ces minauderies que vous réclamez sans cesse, vous, les Rouges…
- Je ne connais rien à la sexualité, cependant je connais les minauderies comme tu dis, Fostinera…Je remercie Tedan, le Rouge d’être franc avec nous. Avoue qu’il n’a, en aucun cas, caché ses émotions. Il s’est toujours battu pour que l’affectivité, la sentimentalité, les amours bien que chastes demeurent sur Scarpiane et ne cessent de se développer… On peut dire qu’il y a goûté… Il en sait plus long que nous à ce sujet.
- Il en a souffert surtout. Le résultat est là. Il en a beaucoup souffert et n’est jamais parvenu au bonheur !
- Tout à fait vrai. Tu as raison Fostinera. Malgré cela je ne peux renier mes béguins de jeunesse. Bien que n’ayant jamais connu l’acte sexuel, je déplore l’absence des caresses et des gestes doux qui devaient l’accompagner. Puisque nous faisions l’amour il y a bien longtemps… recommençons.
- Il est fou ! Tu vois bien, Gortande… Le vieux Tedan est devenu fou… s’écria Fostinera, la Bleue, hors d’elle.

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Le petit peuple de Scarpiane était maintenant accroupi autour du trône. Gortande prit la parole :
- Je vous réunissais dans un seul et unique but : vous parler des restrictions d’horaires dans le domaine de la vie intime - un murmure se fit entendre dans la foule - et notre éclairé Tedan vient de nous demander la reprise de la sexualité ! Alors ?? Qu’en pensez-vous, mes très chers sujets ? Débattons-en !

Le murmure devint vacarme. Les Rouges enthousiastes bondissaient. Les Bleus volontaires et vindicatifs se dressaient, furieux, le poing levé. Une guerre allait éclater. Gortande le sentit.
- Il va falloir un référendum, hurla-t-elle. Calmez-vous ! Calmez-vous !

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* *

Un jeune mâle, habillé de sombre, adossé à une colonne, demanda la parole :
- J’aimerais parler « des noyaux », Gortande, avec votre permission.

Le silence revint immédiatement. Tedan connaissait personnellement Salion. Ce jeune homme lui plut dès sa naissance. Plus tard, un même état d’esprit les avait liés l’un à l’autre dès la première discussion.
- Parle, Salion. Tu portes le noir des scientifiques, tu es donc sans à priori. Nous t’écoutons.

Fostinera qui fulminait, apostropha Gortande :
- Il n’est qu’un bambin au regard de tous !
- Laisse-le parler, je t’en prie ! répliqua Tedan.
- Moi, Salion, suis au Service des Crémations depuis un an. J’ai une remarque à faire. Je classe les noyaux du royaume, par année, sexe, et couleur ! Tous comptes faits, il y a beaucoup de Rouges parmi les défunts, donc ils vivent moins vieux. Ils manquent d’amour. J’ai également ces temps-ci beaucoup plus d’hommes que de femmes. Il y a une fragilité qui s’installe dans la gente masculine. Mon collègue et ami, Dofanios, travaille aux mêmes statistiques que moi. Nous nous faisons du souci pour l’avenir, pour la vie sur Scarpiane, en général. Les noyaux ont parlé ! Il faut réfléchir, Gortande, je vous en conjure !

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* *

L’assemblée se dispersa. Salion, le noir, avait jeté un effroyable doute dans les esprits des Bleus mais également une peur infinie dans le cœur des Rouges. Qu’allait devenir l’Univers Obscur ? Tedan regagna son logis en passant par la salle des Noyaux. Tout le monde y avait accès et pouvait venir s’y promener. Là où reposait le noyau de Youtisk s’était formé un petit soleil aveuglant, tel un dernier feu follet. Le vieux Tedan se remémora les dernières paroles échangées avec le souverain :
- C’est l’heure de parler, Tedan… il faut maintenant leur dire la vérité. La venue d’une femme sur le trône n’est pas une erreur du laboratoire. Tu dois parler de Pulcher, de Thenaris et de tout ce que nous avons découvert. Explique leur aussi pour moi, s’il te plaît, mon ami ! La voix de Youtisk résonnait dans le crâne de Tedan.

Tedan prit conscience, vu son grand âge, que le temps lui ferait défaut s’il ne parlait pas rapidement de tout ce qu’il savait. La réunion du soir, au Siège de feu Youtisk, lui donnait raison. Il constatait que les citoyens de Scarpiane réagissaient violemment -positivement ou négativement- quand on parlait sexualité. Cela confirmait son sentiment d’être maintenant responsable de la suite des événements. Avant le référendum, il irait voir Gortande. Il lui expliquerait. Elle comprendra.
- Je parlerai. C’est une promesse que je t’ai faite, Youtisk, et je la tiendrai. Crois-moi ! affirma à haute voix Tedan en se dirigeant vers son secrétaire. Il prit dans son tiroir secret les écrits de Thenaris, les traductions faites avec Youtisk en cachette de tous, et ferma son épais dossier. Du coffre-fort, il sortit avec d’infinies précautions, deux grandes feuilles d’argent, poinçonnées fort délicatement. En haut et à droite de chaque feuille apparaissaient des signes inintelligibles à première vue.

Sur la première, on lisait : R H L P D N M T E.
Sur la seconde : E C U E T E A S T.

La calligraphie datait probablement des dix mille dernières années. Mais les vieux Sages savaient la déchiffrer. Tedan sortit de chez lui, les documents dissimulés sous sa grande toge rouge et se dirigea vers la résidence royale.

A cette heure tardive, il la trouverait sans aucun doute chez elle. Et sans Fostinera.

*
* *

- Gortande, dit Tedan après avoir été annoncé, je ne suis pas venu pour te parler de ce que nous savons déjà, toi et moi. Il est de mon devoir de t’instruire. J’ai fait une promesse à ton fabricateur avant sa mort.
- Entre, Tedan. Tu es bien le seul à oser venir si tard. Il doit y avoir urgence !
- Exactement. Il y a urgence. La nuit ne nous suffira pas. Surtout qu’elle est bien courte !
- Installons-nous ici, je t’écoute ! Qu’on nous apporte à boire et à manger et qu’on nous laisse seuls ! Gortande donnait ses ordres. Tedan souhaitait une ambiance des plus calmes pour confier son secret… Il avait ce qu’il voulait. Il se laissa tomber dans un fauteuil après avoir déposé ses lourds dossiers sur une table devant lui.
- Qu’est-ce que cela ?
- L’histoire de notre civilisation, de nos ancêtres et de notre devenir.
- Allons, Tedan… Je t’écoute, parle ! ordonna Gortande.

*
* *

- Ton fabricateur était un homme remarquable de bonté malgré sa grande faiblesse dont il était conscient. Il me l’a dit. Il t’aimait beaucoup, à mon avis, et te passait trop souvent tes caprices. Tu as été fabriquée, volontairement, de sexe féminin. C’est écrit…là ! -Tedan montrait du doigt les dossiers- tu n’es pas une erreur de la nature comme il a bien voulu le faire croire à tous…
- Tu m’intéresses au plus haut point, Tedan… Prends tes aises. Je suis toute ouïe !

En découvrant les feuilles d’argent, Gortande poussa un petit cri de surprise :
- Quelle splendeur !
- Je vais les disposer de telle façon que tu vas voir apparaître un message. Regarde. Ton fabricateur Youtisk découvrit la seconde feuille, en désirant faire murer les vases des noyaux des cinq mille dernières années. Cette feuille était déposée, bien en évidence, juste au bas du mur à abattre. La première feuille, elle, vient de l’époque de Thenaris… Tu sais qui est Thenaris ?
- Oui…C’est le fabricateur de la vingt-deuxième génération avant mon propre fabricateur.
- Thenaris découvrit et abandonna cette feuille aux Archives. C’est vrai que seule, elle n’a aucun sens. Il y en avait une deuxième. Youtisk la remarqua dans la Fosse aux Noyaux. Elle y avait été déposée exactement dans les temps, eux-mêmes parfaitement bien calculés, afin que lui seul la trouvât. Sauf, mort violente bien sûr, ce qui n’arrive jamais sur Scarpiane. Voilà, il faut savoir que c’est avec Thenaris que la vie s’est améliorée ici. Avant, Pulcher, le hideux, fit souffrir et tortura son peuple. C’est aussi avec lui que la sexualité, le désir, la libido disparurent et que toute forme d’amour charnel fut proscrite. C’est Thenaris qui remit à l’ordre du jour, le temps imparti aux jeux, aux caresses et aux baisers. Mais il ne put aller plus loin et il explique pourquoi dans ses écrits : le peuple n’était pas prêt. Toi-même, ce soir, Gortande, tu as constaté que l’assemblée avait les nerfs à vif. L’affrontement entre les Rouges et les Bleus aurait pu survenir !

Tedan reprenait son souffle. Il lui fallait relater les faits dans l’ordre, ne pas se répéter, être précis et avancer la preuve de ce qu’il devait dévoiler, sans hésiter. Gortande ouvrait de grands yeux, jubilant de se voir embarquer dans une histoire fantastique : l’histoire de sa planète et de ses habitants.
- Tu as tout ton temps, Tedan. Je mets de l’ordre dans mes idées, moi aussi ! dit la souveraine en souriant. Elle était extrêmement belle. Tedan pensait qu’on aurait pu la surnommer la rouquine, tant ses cheveux rougeoyaient aux lanternes de la nuit. Les souverains se vêtaient toujours de blanc. Gortande s’était pliée à la coutume sans discuter et cette teinte laiteuse lui allait à ravir. Tedan n’avait jamais douté de la véracité des découvertes faites avec son ami Youtisk. Mais devant l’aspect physique de Gortande, il était, plus que jamais, pleinement convaincu que tout ce qu’il allait divulguer était incontestable.
- Voilà, Gortande, si je mets la première feuille d’argent sur la deuxième, de cette façon-là, et uniquement de cette façon-là, devant une source de lumière… Viens lire toi-même ! Gortande s’approcha :
- Je ne lis pas la langue ancienne de Scarpiane, je suis désolée. Lis pour moi, Tedan !
- Je lis : TESTAMENT DE PULCHER.

Gortande vacilla. Elle revint à son sofa et s’y allongea.
- Tu commences à me passionner, vieux Sage ! Oui, vraiment. Continue !

Tedan savait que Gortande ne mettrait plus sa parole en doute. Il avait le sentiment que tout allait être facile maintenant.
- Voilà les traductions du testament de Pulcher, le hideux.

Et Tedan commença la longue lecture :
- Moi, Pulcher, le hideux, souverain mâle de Scarpiane, Univers Obscur, ai deux cent trois ans et vais mourir d’ici peu. Seul. Je ne peux quitter mon triste monde souterrain sans confession. J’ai fait tuer, castrer, mutiler les hommes qui ne voulaient se plier à mes ordres. J’ai fait assassiner, stériliser, torturer les femmes qui se refusaient aux rapports charnels avec moi. J’aurais voulu les violer, je ne l’ai jamais fait car je ne le pouvais pas, physiquement. C’est la seule horreur que je n’ai jamais commise. J’ai vécu sans tendresse, sans amour, sans amitié. Je suis mort dans l’inimitié d’Univers Obscur, haï de tous, je le sais. Depuis le début de mon règne, toutes relations sexuelles ont été formellement interdites sous peine de châtiments cruels. J’ai voulu ôter du cœur, du corps et de l’esprit des citoyens de Scarpiane, toutes envies et tous besoins de procréer. J’y suis parvenu. Il subsiste quelques traces de sensibilité, d’affectivité et de camaraderie impossible à enrayer. Il demeure quelques « résistants ». Malgré tous mes efforts, je laisse, involontairement, aux générations futures la chance de réparer mes égarements.

Mon esclave Silver, d’une intelligence illimitée mise à mon service, fut un scientifique, un chercheur, un savant d’une rare ingéniosité. Il a créé, avec maestria, les Laboratoires des Naissances, sous mes ordres. Avant de s’éteindre, il m’a avoué :
- qu’à chaque fabrication de bébé, il intégrait, à mon insu, dans le corps de l’enfant, un instinct d’amour immortel qui ne demanderait qu’à ressurgir tôt ou tard.
- que cet amour, condensé dans un petit noyau, se retrouverait dans les cendres du défunt, après la crémation.
- que cela, dans l’immédiat, ne transformerait pas la vie au centre de cette planète, mais que dans les temps futurs, il avait espoir qu’un « humaniste » comme lui, saurait utiliser ce noyau pour rétablir les sentiments qui faisaient cruellement défaut pendant mon règne, c’est-à-dire l’ amour sur Scarpiane.

Tout le secret est dans les « Mémoires de Silver » qui - j’espère - sera un jour décrypté par un expert des Laboratoires des Naissances. Pour me faire pardonner les exécutions sommaires, les violations des droits, les lois abjectes que j’ai créées, je vous lègue donc ce jour l’hermétique dossier et par-là même, la possibilité de revenir au temps d’avant les noyaux. Soyez heureux. Moi, Pulcher, le Hideux, je ne sais ce que cela signifie.

- Comment est-ce possible ? Tedan, je suis complètement déconcertée mais fascinée !
- J’ai d’autres documents, ici. C’est ton ancêtre fabricateur, le prodigieux Thenaris, l’érudit, qui nous a laissé ses traités, ses rapports entre les faits, la description minutieuse des événements, de la vie quotidienne et surtout ses confidences sur ses certitudes et intuitions profondes. Tout cela nous a fait avancer, Youtisk et moi, sur un autre chemin que celui que tu connais. Les savants de Thenaris avaient bien examiné beaucoup d’archives, mais ils ne purent progresser, car il leur manquait la deuxième feuille d’argent que Youtisk a trouvée.
- Vous saviez cela depuis combien de temps, mon fabricateur et toi ?
- Depuis quelques années déjà. Youtisk attendait que tu prennes le pouvoir. Il n’était pas homme à lutter, tu le sais. Youtisk ne savait pas se faire respecter. Personne ne l’aurait cru ! N’est-ce pas ? Mais il admirait ta sereine autorité. Il faut que tu saches que la responsabilité t’incombe maintenant.
- Mais quelle sorte de responsabilité ?
- Il faut remettre l’amour et la sexualité à l’ordre du jour et aussi un nouveau mode de vie pour que ton royaume resplendisse de bonheur. Plus de vieux Rouges, comme moi, plus de jeunes Bleus comme Fostinera. Il nous faut maintenant des gens joyeux, épanouis, responsables de leurs actes dans tous les domaines et unis comme avant Pulcher, le Hideux !
- Mais, quel rapport y a-t-il avec les noyaux des cinq mille dernières années ?
- Tout est expliqué dans ce dossier vert. Je te laisse le parcourir. Merci de m’avoir prêté si aimablement attention. Bonsoir, Gortande...

La souveraine lui tendit la main et lui adressa son plus beau sourire. Le vieux Sage avait rempli sa mission. Le plus dur était fait. Il lui semblait que Youtisk souriait dans son dos.. .

*
* *

Gortande se mit de suite à la lecture, anxieuse et empressée.

Le premier gros dossier se nommait : « Récupérer les noyaux »

Thenaris avait compris que l’apparition soudaine des noyaux dans les cendres des morts au siècle de Pulcher, cachait quelque chose de fascinant. Durant de longs propos retranscrits par Tedan en écriture moderne, toutes les questions que se posait le souverain étaient restées sans réponse. Mais Thenaris avançait sur le chemin de la découverte.

Le deuxième dossier s’intitulait : « Conserver les noyaux »

Thenaris expliquait qu’il fallait et comment il fallait répertorier tous les noyaux , les classer par nom de famille, par âge, par sexe. Il avait travaillé sur une série de statistiques qui lui indiquaient un danger certain se manifestant à l’horizon. Il y avait plus de mâles que de femelles. Il tenta d’inverser la tendance, mais ce fut pire, plus de femelles que de mâles naquirent. Et tous étaient de plus en plus belliqueux. La fabrication des enfants en Laboratoires des Naissances était discutable. On ne pratiquait plus minutieusement le mélange des sangs et des liqueurs chimiques. Il y avait dérapage sévère vers un monde triste, pauvre d’esprit, amer. Le troisième dossier ne portait pas vraiment de dénomination. L’écriture de Tedan apparaissait.

En haut et à droite, un seul mot : « Conclusions »
- Moi, Tedan, le Sage, au service du royaume de Scarpiane, suis chargé de consigner les résultats de nos études puis les aveux de notre souverain actuel. Sous les ordres de Youtisk - avec mon approbation totale, mais sans permission d’aucun autre Sage de Scarpiane, donc dans l’illégalité la plus totale- j’ai transféré du vase de cristal aux appartements du Palais, il y a soixante ans, le noyau de la seule et unique femme que Youtisk ait aimée. Il s’agit de Stellare, surnommée la fauve à cause de ses cheveux roux. Elle avait eu avec le souverain de longs moments de complicité, d’amitié profonde, de connivence. Stellare est morte avant le souverain. Celui-ci lui resta fidèle. Youtisk inconsolable décida de voler le noyau de son égérie, seule relique à posséder la clé du mystère d’après les écrits de Thenaris. !

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* *

Sur une autre feuille, l’écriture de Youtisk était identifiable :
- Tedan fut le seul témoin de la scène. Moi, Youtisk, en mon âme et conscience, tenant compte des révélations faites dans les manuscrits des Ancêtres, devant lui, ai avalé le noyau de Stellare avant de donner mon sang aux Laboratoires des Naissances. Il en naquit, Belluma, la rebelle, rousse comme l’était celle que je considère aujourd’hui comme sa mère.

Nous avons réalisé que le noyau de Stellare avait véhiculé dans mon sang tout l’amour qu’elle avait ressenti pour moi et qu’il s’y était répandu. Nous ne pouvions plus avoir de doute : Belluma, est maintenant le sosie exact de Stellare.

De ce jour, Tedan et moi, n’avons eu de cesse de faire renaître au grand jour, l’amour qui, à travers les siècles précédents, fut tenu prisonnier. Mais nous ne savons pas encore comment nous y prendre. Moi, Youtisk, souhaite de tout mon cœur que ma fille, Gortande, première souveraine de l’Univers Obscur réussisse là où j’ai échoué. Je n’ai pu faire qu’une seule expérience. Sur moi. Cela ne suffit pas. Je remercie Tedan, mon ami de toujours, loyal et dévoué. Signé : Youtisk, le magnifique. Oui, Youtisk était bien le souverain magnifique et généreux dont Scarpiane avait besoin, et personne ne s’en était rendu compte.

Gortande, les yeux emplis de larmes, la gorge serrée par l’émotion, laissant s’échapper les feuillets, se mit à trembler :
- Comment faire maintenant pour annoncer tout cela à mon peuple ?

*
* *

Le lendemain, la souveraine rendit visite à Tedan.
- Je dépose le double des documents dans toutes les bibliothèques de Scarpiane. J’implorerai mon peuple d’en lire des copies que je vais immédiatement faire reproduire par mes scribes. Il faut que tout le monde sache. Es-tu d’accord, Tedan ?
- Je le suis, Gortande.
- Ensuite, j’accorderai la possibilité à tous les Rouges esseulés, qui ont perdu une compagne ou un compagnon de retrouver les noyaux des êtres chers disparus. S’ils désirent en avoir un enfant, la permission leur sera donnée. Es-tu d’accord, Tedan ?
- Je le suis, Gortande.
- Je demanderai aux Bleus de reconsidérer leur position face à cette découverte. Un véritable colloque sera tenu, sans ostracisme. On ne peut tuer l’amour indéfiniment. Il est possible que certains ou certaines soient convertis, d’emblée ! Es-tu d’accord, Tedan ?
- Je le suis Gortande.
- J’autorise dès maintenant la reprise de la sexualité procréatrice, si les gens comme mon fabricateur ont envie de créer une famille et n’ont jamais osé enfreindre les lois castratrices.
Mais - et je pense que tu seras, en cela, d’accord avec moi, Tedan- il faut aussi permettre à tous ceux qui le désirent, de repousser les avances, les étreintes, et les gestes érotiques non désirés. Es-tu d’accord, Tedan ?
- Je le suis, Gortande.
- Et toi, que désires-tu, en cadeau d’amitié ?
- Retrouver Lumen, la femme de ma jeunesse. Elle est morte, il n’y a pas longtemps. Je sais où est son noyau. Salion le garde pour moi !
- Cachottier… Ce jeune Salion est donc ton ami ?
- Oui, depuis qu’il est entré aux Services des Crémations. Nous sommes très liés. Il sait beaucoup de choses.
- Que veux-tu faire de ce noyau ?
- Un enfant. Celui de Lumen et moi. J’avalerai ce noyau dès demain !

Tedan souriait.
- Vieux Sage … Toujours amoureux, alors ? Malgré tous ses efforts, Pulcher, le hideux ne pouvait tuer l’instinct, n’est-ce pas ?

Et Gortande pour la première fois de sa vie, avança son visage. Elle posa ses lèvres sur la joue du vieil homme, attendri.
- Cela doit être un mouvement inconscient, quand les soubresauts de la mémoire collective nous apostrophent. Je vais te serrer dans mes bras et t’embrasser, Tedan ! murmura Gordante, la rousse. La nouvelle souveraine exultait.

*
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Le petit peuple de Scarpiane prit connaissance de toutes les révélations faites par Youtisk.

Tedan, monté en chaire, avait expliqué en détails ce que certains ne comprenaient pas bien.

Les urnes pour le referendum avaient été posées dans l’entrée de la Fosse aux Noyaux. Quatre-vingt pour cent de la population vota oui à la reprise immédiate des amours. Fostinera, à la tête d’un petit groupe ultra-féministe, hurlait sa rage et demandait qu’on ne la forçât pas à procréer. Elle fut entendue. On prit en considération ses besoins, ses inclinations. Elle et ses alliés cessèrent d’avoir peur. En un temps record, les couples se formèrent et les rires réapparurent un peu partout dans les foyers. Mais hommes et femmes devaient tout réapprendre : des gestes les plus tendres aux plus passionnées des étreintes. Il faudrait, sans aucun doute, des générations avant que les gestes ne redeviennent naturels et harmonieux. Il y eut quelques échauffourées entre Bleus et Rouges trop entreprenants… mais dans l’ensemble, tout se passait bien. Gortande et Tedan souriaient.

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Tedan avala le noyau de Lumen que Salion lui avait apporté et donna son sang au dernier laboratoire encore en service pour exaucer les vœux des habitants de Scarpiane.

Beaucoup désiraient avoir un enfant de leur compagne ou compagnon décédé.

L’on vit des petites filles et des petits garçons ressemblant étrangement aux défunts.

Des clones en quelque sorte. L’homme qui avalait le noyau de sa compagne engendrait une fille et la femme qui avalait le noyau de son compagnon engendrait un garçon. Salion, le noir, scientifique brillant et reconnu, notait qu’il y aurait – mathématiquement - équilibre entre mâles et femelles dans les populations à venir en quatre cents ans environ.

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Tedan, engendra une petite fille, sosie de Lumen, prénommée Lumena en souvenir de l’unique amour de sa vie. Il mourut très peu de temps après la fabrication de l’enfant. Gortande adopta le bébé et l’éleva comme sa propre fille. Peu à peu les fabrications d’enfants cessèrent au centre de Scarpiane et Gortande fit démolir les Laboratoires des Naissances.

La souveraine Gortande, Belluma la rebelle pour les intimes, ne se maria jamais.

Elle garda Fostinera auprès d’elle, fidèle en amitié.

A l’âge de cent quatre-vingt-dix-huit ans, elle demanda au peuple d’élire son successeur selon les lois de la démocratie.

Salion prit sa place à l’unanimité.

On raconte qu’à sa mort, tout le monde pleura.

Un long deuil s’installa de lui-même. On aimait Gortande.

Après la crémation, Salion chercha dans les cendres le « noyau » de la souveraine. Il n’y en avait pas.

A la génération suivante, trois cents ans environ plus tard, les cendres argentées des défunts étaient éparpillées dans un vaste tunnel fleuri.

Le « temps des noyaux » avait trépassé.

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