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SCHILLI Virginia - Death in the box
Mis en ligne le 15 décembre 2007
Nouvelle publiée dans le Hors Série n°2
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Skin like milk, angel’s face
They say her smile could kill
Her hair, the blackest of all black
Stories I thought though, still
My Dying Bride, ‘’ The Blue Lotus ‘’.
- Finalement, je crois que je ne vais pas le prendre. Désolé…, balbutia Lazlo, embarrassé.
Il était entré quelques minutes auparavant dans cette sombre petite boutique d’antiquités et de brocante, devant laquelle il passait chaque jour ouvré, en voiture, alors qu’il se rendait au bureau. Il y avait un moment déjà qu’il avait remarqué par hasard, dans la vitrine aux coins poussiéreux et mangée par d’épais bras de lierre, un vase en porcelaine blanche, orné de fins motifs végétaux et colorés. Lorsqu’il avait évoqué cet objet devant sa femme, celle-ci avait immédiatement manifesté un vif enthousiasme comme il s’y était attendu, puisque quatre ou cinq poteries fines dans ce style étaient déjà disposées dans leur maison. Il était donc venu dès que possible, après son travail, pour acheter cet ornement qu’il comptait lui offrir comme cadeau de Saint-Valentin, en plus du traditionnel dîner aux chandelles. Après six ans de mariage et à peu près autant de fiançailles avant cela, Lazlo commençait à se trouver désespérément à court d’idées originales.
Mais voilà que les choses se compliquaient. A sa demande, la propriétaire de la boutique, une acariâtre et hautaine petite femme mûre, lui avait tendu l’objet avec un regard appuyé et suspicieux, comme si elle était sûre que Lazlo allait immanquablement le faire glisser de ses mains. Le jeune homme avait redoublé de concentration lorsqu’il avait saisi le vase, plus lourd que ce qu’il n’avait estimé a priori, pour ne pas lui donner raison. A cause peut-être de son attention accrue, il avait senti sur sa paume une aspérité désagréable. Toujours sous la surveillance peu aimable de la femme, il l’avait fait pivoter entre ses mains moites d’anxiété et avait vu alors une grande brèche dans la porcelaine, qui partait du bord et se prolongeait en une craquelure jusqu’au pied de l’objet. Il avait hésité entre décliner finalement son offre d’achat ou le prendre néanmoins. Mais il semblait suffire de peu pour que la poterie ne craque.
Il s’était imaginé sa femme tout enjouée poser son présent sur le manteau de la cheminée décorative et l’objet tomber en poussière sans crier gare entre ses doigts aux ongles vernis. Il serait inévitablement passé pour un minable, se serait fait copieusement insulter par sa compagne, au tempérament un rien sanguin, et aurait donc dû faire une croix sur la partie fine qui suivait traditionnellement le repas de Saint-Valentin. La perspective d’une nuit passée dans la voiture en plein mois de février le fit finalement refuser, plus encore que le prix indécent demandé pour une marchandise présentant un vice aussi peu discret.
La vieille peau peroxydée le mitrailla derrière ses verres siglés d’un grand couturier. Comme Lazlo détestait passer pour un misérable et qu’il voyait bien que cette femme ne le prenait pas pour autre chose, il s’empressa de rajouter :
- Mais je vais faire un tour, pour voir ce que vous avez d’autre. Si c’est possible… hésita-t-il devant l’amabilité inchangée de son hôtesse.
Celle-ci était de dos, affairée à reposer le vase avec des gestes lents et tendres, comme pour consoler l’objet outragé par le refus de Lazlo.
Comme elle ne réagissait pas, il tourna sur lui-même avec précautions pour ne pas faire chuter quelque chose dans l’élan de son manteau. Cette femme qui le toisait en le prenant pour un crétin sans-le-sou suffisait amplement à avoir annulé son enthousiasme. Il commença donc à slalomer sans grande conviction entre d’imposantes lampes d’un autre âge, en vessie de porc peinte, de larges cabriolets aux couleurs patinées par des décennies d’usure et des guéridons marquetés dont le prix à lui seul faisait mal aux yeux.
Il ne savait désormais que chercher pour celle qui partageait sa vie. Mal lui en avait pris de parler de ce foutu vase ! Il savait à présent qu’elle devait attendre cela et pas autre chose. Quoiqu’il puisse offrir, il était à peu près sûr qu’elle serait déçue, rien que pour le principe. Et il ne pouvait pas lui ramener non plus un présent qui avalerait ses deux mille euros de salaire mensuel, alors qu’ils avaient encore le prêt sur la maison et sur leurs voitures respectives à assumer, en plus des factures domestiques. Avec la paie de secrétaire médicale qu’elle empochait, ils vivaient dans l’aisance mais il ne fallait rien exagérer. Arrivé au fond de la boutique encombrée, Lazlo se sentit moins épié par la propriétaire grincheuse et il s’accorda le loisir de détailler plus attentivement ce qui était présenté, dans un pêle-mêle prétendument étudié.
Il hésitait encore entre un éventail en bois de palissandre, serti de pierres semi-précieuses sur un voile de satin parme, et une boîte à musique laquée aux fins ornements d’argent, lorsque son regard tomba sur une boîte posée en dessous de la console. Elle ne payait pas de mine et ne contenait visiblement rien que la femme ne tienne absolument à vendre, mais Lazlo se baissa pour y jeter un coup d’œil néanmoins. Cela faisait plus d’une heure qu’il errait dans la boutique et le jour était tombé. S’il ne se décidait pas, Meredith allait s’impatienter et lui téléphoner. Il n’aimait pas lui laisser à penser qu’il pouvait ne pas être honnête avec elle. Dans l’éventualité où, un jour, il aurait effectivement une aventure extraconjugale, Lazlo ne tenait pas à brûler ses cartouches pour rien. Il était sur le point de passer la porte avec un objet du dernier futile. Le problème était que rien ne plairait vraiment à sa femme, alors, avant de se décider, il avait autant prêté attention à tout. Même la caisse la plus basique pouvait renfermer un trésor, après tout.
La fortune sembla alors lui sourire car, pour sa peine, il fit une trouvaille qui le fit presque bondir de joie, mais il s’abstint de la moindre marque d’excitation, de peur de faire tout tomber autour de lui. Dans un coffret rectangulaire en bois d’à peu près cinquante centimètres de haut sur un mètre de large, terni par des années de poussière accumulée, étaient sagement assises quatre poupées en porcelaine. Nul besoin d’être un fin connaisseur pour constater qu’elles étaient neuves ou presque et d’une facture plus luxueuse qu’il ne pensait possible, pour de simples créatures de biscuit et de tissu. Sans prendre le temps de les détailler comme il l’avait fait pour la poterie, Lazlo sut alors bizarrement que sa femme allait adorer recevoir un tel cadeau, que le souvenir du vase ne serait même pas évoqué et que pour le remercier, Meredith allait mettre tous ses charmes à profit.
La caisse en bois soigneusement calée sous le bras, il se dirigea jusqu’au comptoir à grandes enjambées légères et conquérantes. Il se planta devant le large meuble en bois et marbre où la vieille continuait à l’ignorer avec un dédain magistral. Elle feignait de lire un magazine d’art contemporain, très peu à sa place en ces lieux désuets. Au bout de quelques secondes, elle s’arracha à une lecture soudainement passionnante pour lui prêter attention. En voyant ce que son client tenait, son pli de mesquinerie tomba d’un coup pour se muer en une sorte de terreur, aurait-on dit :
- Où diable avez-vous trouvé cela ? lâcha-t-elle d’une voix rauque.
- Sous la console contre le mur du fond, répondit Lazlo aussi abruptement qu’elle, las de se faire agresser sans raison par cette roulure.
- Décidez-vous pour autre chose, cela n’est vraiment pas un cadeau à faire, croyez-moi ! J’avais omis de m’en débarrasser, depuis le temps… poursuivit-elle d’une voix soudainement paniquée, tout en tendant les bras pour récupérer la boîte.
Lazlo recula d’instinct. Sa patience venait d’arriver à expiration, devant cette folle qui le toisait parce qu’il n’achetait pas, puis qui le laissait errer sans proposer son conseil pendant plus d’une heure et qui, pour finir, refusait de lui vendre une marchandise. Une vague de chaleur vint empourprer ses pommettes déjà fragilisées par la crudité hivernale :
- Bon écoute-moi bien maintenant, Ramsès II ! Je suis là depuis une heure à me casser la tête dans ton bordel mal éclairé, à tenter de trouver un truc qui pourrait remplacer le vase que j’ai promis d’offrir à ma femme, tout cela parce que tu as essayé de me vendre un objet à moitié pété à prix d’or ! A présent que j’ai tant bien que mal choisi un truc qui va lui botter, dans ta petite boutique pourrie où tu m’as traité comme une bouse, tu veux me faire croire que c’est pas à vendre ? T’as deux choix, ma vieille, soit tu encaisses mon argent et tu me laisse partir avec ça, soit je te mets mon poing dans les dents et je me barre quand même avec ces poupées ! éructa-t-il, mu par une fureur aussi sauvage qu’exceptionnelle.
Lazlo avait beau être un homme svelte dans sa trentaine, pas impressionnant pour deux sous, sa tirade eut quand même l’effet escompté. Après avoir dégluti de façon sonore, la femme prit ses trois billets de cent sans oser lever les yeux de sa caisse enregistreuse vétuste et il put bientôt sentir sur son visage l’air glacial du dehors. Le froid, étrangement, lui fit du bien. Il avait cru devenir fou ou violent pour de bon face à cette maudite harpie, mais il éprouvait à présent une satisfaction d’une rare intensité.
Il gara la voiture dans l’allée de jardin envahie par la mousse, les brindilles mortes de l’été dernier et les branches jamais taillées. Depuis que le couple était arrivé dans ce quartier bourgeois et tranquille, ils avaient eu tout l’hiver pour emménager dans cette maison de maître et prendre le temps d’arranger l’intérieur à leur goût. Au printemps, ils s’adonneraient certainement avec un plaisir égal au rafraîchissement du grand jardin, laissé en friche depuis dix ans, qui possédait quelques grands arbres presque centenaires dont Lazlo était particulièrement fier. _ La baie vitrée du rez-de-chaussée était éclairée, signe que Meredith devait l’attendre avec un peu d’humeur, pour partager un verre de vin avant de servir le dîner. Il sortit la caisse en bois de l’habitacle de sa berline dernier cri avec autant de précaution qu’il l’aurait fait d’un couffin. Il passa par le garage et la buanderie avant de gravir les marches de la cave pour ressortir derrière l’escalier, qu’il n’eut plus qu’à grimper à pas de loup, en combattant son réflexe d’appuyer sur l’interrupteur. Lazlo finit par atteindre le palier en manquant de justesse de se prendre les pieds dans la dernière marche. Le cœur battant, il s’avança à tâtons, prudemment, dans le couloir, toucha du bout des doigts une clenche à droite puis continua jusqu’à en sentir une deuxième, qu’il actionna doucement.
D’un geste machinal, il alluma le courant dans son bureau. De toute manière, Meredith ne devait normalement pas avoir remarqué qu’il était monté à l’étage en douce. Il se sentait comme un adolescent qui aurait acheté quelque chose de tabou avec son argent de poche, si empressé qu’il en devenait insolemment imprudent. Assurément, s’il tardait trop, sa femme qui devait avoir entendu la voiture se garer, le cuisinerait si bien sur ses cachotteries qu’il finirait par tout laisser filtrer avant le moment propice. L’intensité de sa récompense en serait diminuée de façon substantielle.
Pourtant, il éprouvait un besoin irrésistible de poser la boîte bien à plat, à la lumière artificielle, pour admirer ce qu’il avait acheté pour une bonne somme tout de même. Ce présent dont il était tellement sûr que cela allait rendre sa compagne folle de joie. Quand il y repensait, il était vrai qu’il ne s’expliquait pas pourquoi il avait été investi d’une telle assurance sur le coup. Lazlo n’était même pas en mesure de se remémorer l’apparence d’une seule des quatre poupées, même grossièrement. Elles pouvaient tout aussi bien être sales ou tomber en mille morceaux lorsqu’elles seraient sorties de leur prison finement ouvragée.
Il trouva alors énormément de plaisir à se dire qu’après le repas, il pourrait s’isoler ici pour les sortir en toute discrétion, histoire de vérifier qu’elles étaient effectivement présentables. La Saint-Valentin tombait le lendemain. Si vraiment il avait fait une erreur dans son achat, il pourrait toujours passer dans une parfumerie après le travail, ou dans une boutique d’antiquités un peu plus sérieuse. Après le repas oui… se dit-il, avec un certain pincement au cœur de dépit. Lentement, Lazlo sortit à reculons de la pièce, sans quitter la boîte des yeux.
Il avait pris congé de Meredith alors qu’elle était encore au milieu de ses interminables ablutions, entre un masque à l’argile, un soin des cuticules et des spatules tartinées de crème dépilatoire. Une fois n’est pas coutume, il souhaita qu’elle mette tout le temps qui lui chantait. Lazlo, lavé et peigné de frais, pénétra dans son bureau et tourna la clé, pour plus de sûreté. Il n’était pas dans les habitudes de sa femme de venir dans cette pièce, et donc encore moins probable qu’elle y déboule à l’improviste. Mais il savait très bien que le hasard avait ses petites facéties qui faisaient qu’il ne fallait jamais rien négliger lorsque l’on agissait en douce.
Confortablement installé dans son fauteuil en cuir, il saisit la caisse avec des gestes fébriles, le cœur battant, l’oreille aux aguets du moindre bruit de pas sur les marches qui menaient à l’étage. Le jeune homme avait apporté un chiffon propre, qu’il passa avec soin sur le bois, plusieurs fois. Les coins de la boîte montraient quelques signes d’usure, mais elle était âgée et n’avait certainement pas toujours dû être traitée avec autant d’égards. Sur une des deux faces les plus larges, le bois d’un brun roux était soigneusement sculpté -ou perforé en un millier de petits motifs, il l’ignorait- comme certains paravents ornementaux et laissait deviner ses occupantes. Elles étaient à la fois exposées et dissimulées aux regards trop appuyés, telles les prisonnières d’un sérail miniature, dont il serait le cheikh.
Lazlo ouvrit le petit crochet en métal qui tenait la boîte fermée. Sa main tremblait. Pourtant, il n’était pas un sale gamin en train de feuilleter une revue cochonne alors qu’il aurait dû dormir, redoutant de se voir pris sur le fait mais incapable de se soustraire à son plaisir solitaire. Il vérifiait simplement le bon état de ce qu’il comptait offrir à sa femme le lendemain ! Il devait bien s’avouer qu’il avait fait des achats bien plus répréhensibles, même depuis son mariage, et qu’il n’en avait jamais éprouvé pareil sentiment de malaise.
Sa mauvaise conscience fut balayée quand apparurent les charmants minois de porcelaine. Les poupées, hautes d’une trentaine de centimètres en position assise, étaient disposées en rang étroit et discipliné sur un élégant banc en fer forgé d’un noir bleuté et luisant. Cet objet de taille réduite était à lui seul un ravissement, une œuvre délicate qui avait dû demander des heures de patience.
Mais les figurines surpassaient encore en splendeur leur support. Il les détailla une par une, pour une fois capable de ne pas gâcher son plaisir. Deux blondes de chaque côté d’une brunette et, à l’autre bout du banc, une énigmatique quatrième petite apparition ténébreuse. Malgré la richesse de leurs vêtements et accessoires, ainsi que la délicatesse de leurs traits et le raffinement de leur coiffure, les trois premières poupées présentaient une cohérence qui confinait presque à la redondance. Elles étaient de belles petites dames du XIXème siècle victorien, pures et fraîches comme des jeunes filles de bonne famille dignes de ce nom. Un peu trop fades à vrai dire, pour que l’on n’oublie pas leur visage sitôt après s’en être détourné.
Tandis que la dernière tranchait radicalement avec cette impression. Elle évoquait plutôt une courtisane, selon lui. Une prostituée de luxe, certes, mais une marchande de sexe néanmoins. Lazlo ne comprenait pas pourquoi un seul objet parmi quatre contrastait tellement avec ses trois consœurs, pas plus qu’il ne s’expliquait pourquoi un simple jouet lui donnait cette dérangeante impression sexuelle, presque bestiale.
Du bout de son index, il effleura avec déférence les cheveux d’un noir d’encre, longs, brillants et impeccablement raides, contrairement aux autres, arborant toutes des anglaises parfaites sous des coiffes raffinées, débordantes de tulle et de perles. La poupée aux cheveux noirs était tête nue, mais cela n’était pas la moindre de ses singularités. Ses yeux de verre sombre en amande avaient une intensité très adulte, alors que les autres avaient des regards bleus ou verts plus irréels et enfantins. Les cils fins en crin blond étaient remplacés chez elle par du crin noir, plus épais et plus long. Ses paupières avaient été dessinées au fard gris fumé. Les lèvres étaient presque incolores, ce qui frappait lorsque l’on voyait avec quel soin les autres avaient eu une bouche ourlée et laquée de carmin. Elle n’esquissait aucun sourire bienheureux. Son visage un peu lunaire était creusé au niveau des joues, ce qui lui donnait là encore un air plus mature et plus réaliste, comparée aux autres. Son corsage lacé ainsi que ses jupons étaient d’épais velours bleu nuit, de dentelle noire et festonnés de broderies élaborées. Lazlo les souleva légèrement, pour découvrir de petites jambes galbées dans des bas de soie rayés noir et blanc, ponctuées de bottines miniatures en cuir noir, vernies et cousues véritablement. Contrairement à ses « sœurs » elle ne portait nul bijou, hormis un pendentif, en onyx visiblement, accroché autour de son cou laiteux et gracile au moyen d’un ruban de velours pourpre.
Lazlo déglutit avec difficulté. Il était hébété, comme s’il avait effectivement été regardé sous les jupons d’une prostituée en chair et en os au beau milieu de son bureau. En les regardant toutes les quatre de nouveau, il se demanda ce qui avait bien pu se passer dans la tête de leur créateur. Cette poupée au regard noir le mettait mal à l’aise et le fascinait tout à la fois. Il entendit au même moment la porte de la salle de bain se refermer en bas. Il fut cette fois presque soulagé de trouver une raison impérieuse de s’arracher à la contemplation de ce petit simulacre ténébreux de femme.
La matinée était déjà bien avancée lorsque Lazlo trouva enfin la volonté d’émerger. Il avait une gueule de bois magistrale, à tel point qu’en quittant la chambre et ses âpres reflux de sexe, il n’était même plus capable de se rappeler ce qu’il s’était passé la veille au soir. Tout ce qu’il savait avec assurance, c’est que son cadeau avait plu au-delà de ses espérances.
En arpentant les couloirs encore plongés dans la pénombre d’une journée maussade, à la recherche de sa femme, Lazlo se reprocha d’avoir trop bu. Lui qui avait tellement anticipé cette soirée n’était même plus capable de se la remémorer ce matin ! Cela revenait au même que s’il avait apporté un cadeau misérable à Meredith, mais il ne pouvait que se blâmer lui-même pour son manque de tempérance.
Il trouva enfin l’intéressée après avoir arpenté la maison en caleçon froissé et pieds nus. Son épouse était affairée et presque frénétique dans le jardin d’hiver, derrière la salle à manger. Lazlo plissa les yeux sous l’agression de la clarté insupportable, avant de pouvoir distinguer quoi que ce fût. Au milieu des plantes tropicales hors de prix et difficiles à acclimater, Meredith, déjà lavée, peignée et impeccablement maquillée, promenait sa silhouette menue et claire de long en large, changeant la disposition d’à peu près tous les objets qui émaillaient cette pièce dont elle était si fière. En bonne place près des vitres étaient deux fauteuils en rotin et un guéridon à la tablette de marbre vert sombre, où trônait désormais son présent de la Saint-Valentin. Immédiatement, quelque détail chagrina Lazlo. Il était cependant tellement dans le brouillard qu’il dut chercher autour de lui pour comprendre la raison de son étrange impression.
Près des fleurs charnues d’un bougainvillier étaient disposées les poupées, qui lui paraissaient bien à l’aise sur leur banc ciselé, un peu trop même. Et pour cause, il en manquait une ! Celle qui était vêtue de velours sombre et qui l’avait tellement marqué quand il avait ouvert leur boîte en cachette, l’avant-veille. Les trois restantes formaient un ensemble si cohérent qu’il en devenait absurde, avec leur teint rosé, leurs yeux et leurs cheveux clairs, leur toilette pastel et moirée variant dérisoirement entre un nœud de satin ou une perle çà et là. Il se rendit compte que sans cette petite sœur ténébreuse, ces trois là étaient d’une fadeur qui confinait au dégoût.
Déçu et désireux de régler cette injustice, Lazlo en fut dégrisé sur le coup et il s’avança résolument sur le carrelage tiède, grâce au chauffage par le sol. Meredith se rendit alors compte de sa présence et s’avança vers lui dans une cascade de cheveux blonds, l’œil qui frisait et rayonnante. Elle vint lui planter un baiser qu’il abrégea, à cause de son haleine de poivrot.
- Si mon cadeau ne te plaisait pas, il fallait me le dire. Je l’aurais échangé chez cette vieille folle, tu sais… commença-t-il, sur un ton outré.
Sa femme le regarda un moment sans laisser à voir autre chose que de l’incompréhension. Elle pivota vers les poupées soigneusement disposées sur leur banc en fer, occupant toute la largeur du guéridon, puis elle se retourna vers lui :
- Mais bien sûr que je l’adore ton cadeau, tu vois bien qu’il est là ! J’ai remanié toute la déco de la pièce depuis deux heures, exprès pour les mettre en valeur ! Ne me dis pas que cela ne se voit pas ! fit-elle dans un sourire désarmant, qui pourtant le laissa bien froid.
- Mais je t’en ai offert quatre, il me semble, martela-t-il.
Lazlo ne savait même pas pourquoi il s’intéressait tant au sort de la poupée manquante et pourtant une boule de rage brûlait dans son ventre, de ne pas la voir exposée en bonne place ainsi que ses consœurs.
- Oh, celle-là…fit Meredith avec désinvolture, sans remarquer l’étrange attitude concernée de son mari. Elle ne va vraiment pas avec les autres. Ils avaient de drôles de goûts, au siècle dernier ! Elle est d’un lugubre… Pas du tout en accord avec les tons de la pièce.
Cette phrase résonna familièrement aux oreilles de Lazlo. C’était ce qu’elle prétextait toujours pour se débarrasser des cadeaux que leur offrait la mère du jeune homme à Noël et les remiser dans des cartons pour la cave, au bout du minimum de temps d’exposition pour ne pas paraître ingrate ou impolie. Capitulant, Lazlo poussa un soupir las et tourna les talons sans mot dire, en cherchant simplement un carton des yeux. Celui-ci se trouvait sur le plan de travail où Meredith pratiquait son menu rempotage et ses boutures, quand le temps ne se prêtait pas aux activités en extérieur.
Il s’en saisit machinalement en sortant de la pièce et ses pas le portèrent avec un effrayant automatisme le long de l’escalier de froid béton menant au sous-sol. En posant la boîte sur la précédente qui avait été amenée là quelques semaines auparavant, il remarqua, entre une lampe surannée et un album photo racorni, le visage blanc aux yeux noirs de la poupée abandonnée derrière sa prison de bois sculpté. Son cœur battit soudainement plus vite, car il aurait juré qu’elle le regardait. _ Sous la lumière crue du néon, dans cette pièce encombrée de vieilleries, de cartons poussiéreux et de tuyauterie, Lazlo oublia qu’il était en sous-vêtements, transi de froid, qu’il avait envie d’un bon café serré et d’un morceau de pain frais, qu’il avait besoin d’aller aux toilettes et de se recoucher jusqu’au lendemain. Il resta penché au-dessus du carton, puis esquissa un grand sourire. Il plongea les mains dans la boîte et en ressortit la caisse en bois qui ne contenait plus désormais qu’une seule poupée. Sa poupée, puisque son ingrate de femme ne la jugeait pas assez bien pour parader avec les autres dans sa pièce fétiche.
Et bien soit ! Tant mieux même ! pensa-t-il avec une soudaine exultation solitaire. Il allait en disposer comme il voulait, de cette si jolie petite courtisane ténébreuse. Une telle beauté ne pouvait pas être enfermée dans une cave après avoir passé des années dans le fond d’une boutique miteuse, pour le seul motif de ne pas être assez blonde, pas assez claire, pas assez couverte de tulle et de perles !
Sans que Meredith ne le sache, Lazlo emporta donc la poupée dans son bureau, la seule pièce où la tyrannie de sa femme pour les camaïeux de beige et de rose n’avait pas droit de cité. Comme le soir où il était revenu de la boutique d’antiquités, il s’enferma à double tour. Il ressentait en prime une rancœur sourde contre elle, qui n’avait pas voulu de cette quatrième poupée, trop « originale ». Etait-il si vexé parce qu’elle avait mis une partie de son cadeau à remiser ? Cela semblait une explication un peu trop légère, d’autant plus qu’il lui avait offert par le passé des dizaines d’objets, de parfums, de vêtements, de bijoux qu’il ne l’avait jamais vue porter sans que cela ne lui fasse chaud ou froid. Il n’aimait pas sa femme d’une passion si exclusive, pour vouloir absolument qu’elle vive à travers lui.
Lazlo alla se vautrer dans son fauteuil de bureau, dont le cuir froid en contact avec sa peau fit l’effet d’un bon soufflet en plein visage. N’avait-il vraiment que cela à faire de sa journée ? se morigéna-t-il intérieurement. Si Meredith ne voulait pas de cette poupée, avec ses foutus goûts conventionnels, il allait la placer là, sur l’étagère la plus proche, bien à l’abri des regards inquisiteurs, entre Comment booster vos techniques marketing et Tantrisme et cannibalisme dans l’Histoire. Avec des gestes appliqués, il lissa les fins cheveux noirs, un peu ébouriffés par la négligence de sa femme, et déplia le jupon de velours brodé de dentelle tout autour d’elle en un arc de cercle parfait. Il prit les deux petites mains blanches et fragiles, les réunit sur son giron et pour finir, rajusta le ruban de satin pourpre afin que l’onyx ovale tombe bien dans la naissance de ses seins de porcelaine pâle.
Lazlo fit un pas en arrière, pour mieux la dévorer du regard. Il la trouvait de plus en plus belle, sa courtisane figée. Il ne lui manquait à vrai dire que la vie, qu’un sourire, même fugace, sur son visage désabusé. Il aurait aimé avoir une femme qui lui ressemblerait. Au lieu de cela, il trouvait que Meredith devenait comme les trois autres poupées qui se faisaient voir en bas : terne, effacée, insipide et pourtant omniprésente jusqu’à l’agacement. Mais il n’avait pas le choix. Il se sentait déjà un lien d’empathie ténu avec celle qu’il avait sauvée d’une déréliction certaine. Elle serait son petit secret et deviendrait la confidente de ses propres cachotteries.
Il songea, avant de redescendre, qu’il n’y avait vraiment pas de quoi faire tant de mystères autour d’elle. Il avait légèrement honte de réagir avec si peu de maturité, mais ça n’était pas pour cela qu’il arrivait à sortir cette pâle poupée de porcelaine de son esprit. Il ne s’expliquait pas non plus l’attraction qu’elle opérait sur lui, quand elle paraissait rebuter tout le monde autour de lui. En marge de l’attitude de dédain méprisant de la part de Meredith, il se rappelait l’expression décomposée de cette femme aigrie qui avait tout d’abord refusé net de la lui vendre. Cela n’était qu’une poupée, bon Dieu ! Quel mal pouvait-il y avoir à la laisser profiter un peu de la lumière du jour ? Une simple poupée avec un charme singulier…
Le lundi, il était habituel que Lazlo rentre du travail avant sa femme. La journée avait été très passablement intéressante, à l’image de la relative monotonie qui s’installait dans sa vie. Il savait qu’il ne se passerait tout au mieux rien de spécial chez lui non plus. Il pourrait, au pire, provoquer une bonne scène de ménage s’il avait le malheur de ne pas très soigneusement choisir ses mots. Meredith allait en effet rentrer de mauvaise humeur, comme tous les lundis, et prendre le premier prétexte d’agression pour lui faire payer toutes ses petites frustrations de la journée. Il mit donc un plat cuisiné surgelé dans le four avant d’aller prendre sa douche.
Alors qu’il essuyait encore son corps brûlant et las avec des gestes appliqués, il entendit le bruit de la porte d’entrée, puis celui des talons de Meredith sur le carrelage, qu’il écouta s’éloigner jusqu’au fond de la maison, sans autre forme de cérémonie. Le jour avait donc été laborieux, en conclut-il avec stoïcisme. Lazlo ressortit quelques minutes plus tard de la salle de bain. Surpris de ne pas apercevoir sa femme, il alla couper le four avant que les lasagnes synthétiques ne prennent feu. La table n’était pas mise, la lumière n’était même pas allumée dans la cuisine.
Comme la veille, il dut arpenter toute la maison pour trouver son épouse dans le jardin d’hiver, à la différence que cette fois, elle n’était pas joyeusement affairée à remanier son intérieur. Plantée sur ses hauts talons, qu’elle avait pourtant l’habitude de balancer dès le seuil, raide comme la justice dans son trench beige qui lui donnait un air bourgeois que Lazlo abhorrait, elle fixait le banc en fer forgé où se trouvaient les poupées. Son air énervé qui ne lui disait rien qui vaille. Il s’approcha et elle ne le regarda même pas quand elle desserra les dents à son intention :
- Cela t’amuse vraiment ? Tu n’as rien d’autre à faire que ce genre de conneries quand tu rentres du boulot ? Tu as de la chance, alors. J’aimerais bien en dire autant, martela-t-elle avec une hargne peu coutumière et soudaine.
Lazlo tombait des nues. Qu’est-ce qu’il lui prenait encore ? Etait-elle déjà indisposée ? S’était-elle fait harceler sexuellement par un client ou un des médecins de la clinique ?
- De quoi tu parles ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes, fit-il calmement, tentant sans grand espoir de la tempérer.
Quand elle partait dans une telle rage d’entrée de jeu, il lui aurait fallu une bonne claque pour la calmer, mais il ne s’exécutait bien sûr jamais. Il la savait capable de porter plainte pour violences conjugales, sans évidemment mentionner qu’elle s’était comportée comme une peste de quinze ans doublée d’une harpie, afin de le pousser à bout.
A ses mots, elle tourna son visage vers lui, fermé et hermétique à toute tentative d’excuse, qu’il ne comptait de toute manière pas présenter, ne sachant même pas ce qu’elle lui reprochait :
- Te fous pas de moi, Laz. Je te demande pas grand-chose. Mais arrête de te foutre de moi, surtout un lundi ! s’échauffa-t-elle de nouveau.
Elle était presque au bord d’une bonne crise de larmes, d’une crise de nerfs qui s’annonçait cataclysmique. Et il ne comprenait toujours pas pourquoi. S’abstenant de répliquer, il s’approcha pour arriver à son niveau et regarda le banc miniature et ses occupantes.
Elles étaient quatre à nouveau. Sa poupée aux cheveux noirs avait été disposée à sa place initiale, à l’extrémité gauche du banc, dans la même attitude que les trois autres. Comme Meredith, il observa fixement cette scène pendant un moment avant de pouvoir réagir. Il était encore mieux placé qu’elle pour savoir que la poupée ne pouvait pas avoir bougé de là où il l’avait mise en secret… Mais, un instant ! Si elle se trouvait de nouveau sur le banc, cela voulait dire que sa femme était entrée sans son aval dans son bureau ce matin, après qu’il soit parti au travail, qu’elle avait trouvé la poupée et qu’elle l’avait replacée sur le banc !
D’une part, cela constituait une violation patente de son territoire tout en trahissant une volonté manifeste de fouiller, à la recherche peut-être de quelque billet doux imaginaire. D’autre part, cela voulait dire que Meredith était assez dérangée pour l’avoir replacée à côté des trois autres, poussée par la volonté perverse de pouvoir accuser son mari d’un coup pendable dont ils savaient tous deux qui était le véritable coupable. C’était surréaliste, même pour elle. Etait-elle devenue soudainement hystérique, voire schizophrène ?
C’était tellement absurde qu’il ne savait même pas quoi lui répliquer. Il essaya quand même de se défendre, face à son regard bleu acier décidé à le défier :
- Tu veux me faire passer pour un déviant, alors que c’est toi qui t’es montrée assez tordue pour aller rechercher cette foutue poupée et la recoller là ? En espérant quoi, d’ailleurs ? Que je sois devenu victime de la maladie d’Alzheimer entre-temps ? Dis-moi, il y a un psy, il me semble, dans la clinique où tu bosses ? Parce que tu devrais songer à faire plus que noter ses rendez-vous, ma belle ! Et dire que j’ai payé ces saloperies une fortune, en croyant te faire plaisir et toi, tu nous la joues « film de série B », genre c’est la poupée qui s’est baladée dans toute la maison sur ses petits talons hauts pour rejoindre ses copines ! Je ne sais pas pour toi, mais moi, j’en ai marre et je vais bouffer.
Il commença par s’en retourner, puis fit soudainement volte-face pour ajouter :
- Tu m’emmerdes, Meredith, tu m’emmerdes même depuis un bout de temps, la tança-t-il avec une intonation étrangement calme. Alors si c’est la solution de choc que tu cherches, réfléchis bien ! En tout cas, le prochain coup, je garderai mon fric. Comme ça, je pourrais enfin m’acheter le dernier modèle d’ordinateur portable, au lieu de passer pour un clochard aux yeux des collègues de boulot. Au lieu de te payer des cadeaux qui me reviennent à la gueule. Et je saurais pourquoi je me fais agresser.
Par un réflexe inconditionné, il se pencha et saisit sa chère catin de porcelaine par le haut du crâne. Puis il laissa sa femme toujours bouche bée, au milieu de ses plantes, qu’il espéra carnivores pour l’occasion.
La journée du lendemain s’annonçait résolument humide, brumeuse et maussade, à l’image de la période peu glorieuse que traversait le couple de Lazlo. Ulcéré de se faire ainsi traiter, de voir avec quelle opiniâtreté Meredith semblait avoir décidé de le faire passer pour un malade mental, il était allé de lui-même prendre ses quartiers dans son bureau. La pièce disposait par bonheur d’à peu près tout ce dont il avait besoin, du divan pour le couchage au lecteur DVD pour le divertissement, quand la lecture de ses manuels de management lui pesait trop.
C’était là qu’il avait résolu de se barricader, après avoir englouti en totalité la barquette de plat préparé, sous l’œil attentif de la poupée aux cheveux noirs. Il avait fermé la porte à clé et reposé sa protégée sur son étagère. Tant bien que mal, la soirée puis la nuit s’étaient écoulées, sans d’ailleurs un signe de repentir de la part de Meredith. Il savait qu’elle avait prévu d’aller rendre visite à ses parents pour son jour de repos, qui tombait le mardi cette semaine. Il espérait donc qu’après une nuit de solitude et une journée passée loin de lui, sa femme lui reviendrait avec un comportement normal, à défaut d’espérer des excuses pour cet accès de folie.
C’est le cœur un peu rasséréné que Lazlo se leva de bonne heure, pour une fois presque content d’avoir à aller travailler. Il s’extirpa non sans difficulté du canapé trop mou dont le cuir avait adhéré à sa peau, ramassa ses vêtements de la veille et quitta la pièce enténébrée, avec un regard pour la petite créature de porcelaine. Elle trônait tranquillement à sa place, blottie dans ses dentelles et ses velours couleur de nuit. Comme si elle avait jamais disposé d’un autre choix ! Son regard insolemment noir ne semblait même pas l’observer, alors qu’il en avait pourtant eu l’impression à plusieurs reprises.
Dans le couloir, il se reprocha sa bêtise. Il avait beau prétendre le contraire, si sa femme avait décidé de le rendre fou et paranoïaque, il y avait de grandes chances qu’elle y parvienne. Il s’était assuré de la présence de sa pensionnaire aux bas rayés ce matin afin d’être sûr de sa santé d’esprit, si ce soir Meredith rempilait avec son petit manège de série Z vue sur le câble. Il s’imaginait mal avoir lui-même soudainement des crises de somnambulisme, durant lesquelles il s’amuserait à reposer la poupée à côté de ses consœurs, avec qui elle jurait si cruellement. Mais après tout, il s’imaginait très peu sa Meredith, si calme, si effacée et sans histoires, sauter du lit après avoir entendu sa voiture quitter l’allée de garage, pour s’emparer de cette même poupée et la placer en bas, le regard brillant d’une lueur hystérique. Cela n’avait de près ou de loin aucun intérêt, mais personne n’était à l’abri d’une maladie mentale. Surtout elle, qui disait être entourée à son travail de cas pathologiques très effrayants parfois.
Lazlo passa allégrement la journée à buller, se débarrassant bien vite des quelques dossiers en retard qu’il avait accumulés. Il se permit même de rentrer plus tôt chez lui, afin de profiter de sa tranquillité. Il ne dérogea pas à sa douche rituelle, afin de débarrasser sa peau de l’odeur tenace du bureau, mélange des parfums écœurants de café soluble, d’encre d’imprimante et de plastique imperceptible pour le commun des mortels, mais qui le rendait nauséeux une fois rentré dans son havre de paix.
Quand cela fut fait, il choisit de regarder un thriller teinté d’érotisme pour se changer les idées et monta donc à l’étage, dans une pièce qui le voyait décidément beaucoup ces derniers temps. Lazlo, nu sous son peignoir et agréablement délassé, pénétra dans la pièce et se dirigea vers son bureau, allumant d’un doigt expert le poste de télévision à écran plasma au passage. Près de la fenêtre, il se baissa afin de choisir un titre dans sa vidéothèque. Quand il eut opté pour un blockbuster dont la star principale était une actrice blonde à forte poitrine refaite de partout, il se releva et porta les yeux sur l’étagère du dessus. Là, entre ses deux plus gros volumes totalement dénués d’intérêt (dont il ne devait pas avoir lu trente pages en tout) était un esp ace vide qu’une petite créature à la peau délicieusement laiteuse, aux yeux et aux cheveux d’un noir absolu, aurait dû occuper. Pour preuve, en seulement deux jours, la poussière s’était déjà déposée sur le bois ciré en un halo plus terne et légèrement duveteux. On pouvait deviner la cambrure de ses fesses et par devant, l’ampleur de ses multiples jupons.
Le boîtier du DVD heurta le sol couvert de moquette dans un bruit étouffé, s’ouvrit sous le choc et libéra le disque, sur lequel Lazlo marcha sans y prêter attention. Il était déjà transporté par un mélange de panique et de fureur, mais il voulait attendre de voir pour s’embraser réellement. Son pied brisa l’objet en deux, dont les parties coupantes vinrent se ficher dans sa peau avant de ressortir, libérant une vague de douleur et une bonne quantité de sang. Indifférent à sa blessure, le jeune homme redescendit dans le séjour, boitillant, maculant sur son passage le sol d’une traînée écarlate, jusqu’au jardin d’hiver.
Son pied le lançait et la souffrance qu’il éprouvait commençait à se diffuser plus haut dans sa jambe. Mais cela n’était rien par rapport aux sentiments violents qui l’assaillirent lorsqu’il aperçut sa poupée, assise aux côtés des trois autres, ces petites catins sans relief qu’il avait envie de flanquer dans la cheminée. Il aurait attendu le retour de Meredith pour craquer une allumette auprès de leurs cheveux clairs. Cette femme plus que toute autre lui donnait des envies de meurtre. Le blâme de la veille ne lui avait donc même pas suffi !
Appuyé sur une jambe seulement, l’autre fléchie sous l’effet de la douleur, Lazlo restait incrédule. Que lui arrivait-il ? Se rendait-elle compte de l’absurdité totale de ce à quoi elle jouait ? Et pour lui, quelle était la meilleure chose à faire ? La quitter, en lui laissant maison et meubles, en attendant un laborieux jugement de divorce ? La chasser de cette demeure et passer ainsi pour un bourreau ? Tout cela à cause de quelques poupées anciennes achetées dans le seul but de lui faire plaisir, il n’en revenait pas !
Le jeune homme serrait tellement les poings que, sans s’en rendre compte, il avait transpercé ses paumes de ses ongles pourtant courts. Il visionnait dans son esprit sa femme rentrer avec son air innocent, ou même le masque de courroux épuisé qui lui servait de rempart les lundis et toutes les fois où elle n’avait pas envie qu’il la touche. Il se voyait patienter ici même, dans le jardin d’hiver si cher à son cœur, entre les lianes et les fougères enténébrées, attendre qu’elle le dépasse sans s’apercevoir de sa présence, pour se relever dans son dos, en silence. Il se voyait passer ses grandes mains autour de son cou gracile et serrer, serrer juste assez pour l’étourdir. Il la projetterait ensuite à terre pour lui asséner sans répit coups de pied, de poing, de coude et de genou jusqu’à ce que ses cris prennent fin dans un gargouillis et qu’elle ne soit elle-même plus qu’un petit tas de sauce bolognaise sur le carrelage, émaillé de quelques touffes de cheveux poisseuses.
Ces ignobles pensées lui firent un bien fou. Il se rassit effectivement dans la pénombre et quand il entendit la porte d’entrée cliqueter puis se refermer dans un bruit de talons hauts, les pulsations de son cœur se firent plus intenses. Il aurait pu la tuer, Dieu sait qu’à cet instant il aurait pu ! Cette traîtresse qui s’était fait passer pour saine d’esprit, voire légèrement effacée, afin qu’ils contractent des liens laborieux à désunir, puis qui, après seulement cinq ans de mariage, laissait enfin libre cours à sa folie froide et rampante…Lazlo avait résolument envie de l’assassiner, mais il n’en fit rien, bien évidemment. Passer le restant de ses jours en cavale ou incarcéré ne règlerait pas son problème. Cela ne ferait que transformer une femme instable et machiavélique en martyr. Il voyait déjà l’atroce fait divers relayé par tous les médias, sa compagne folle à lier transmuée en une emblématique victime de violences conjugales. Et lui, pauvre Lazlo au cœur tranquille, serait le bouc émissaire de toute une communauté.
Le plus surprenant, alors qu’il avait résolu de s’éclipser sans faire d’esclandre afin d’élaborer une stratégie plus subtile, fut que Meredith se dirigea d’elle-même dans la serre, voire se précipita à en juger par les claquements frénétiques de ses talons. Quand elle déboucha presque sur lui, il lui fut impossible de s’en aller, d’éviter l’affrontement. Pourquoi s’était-elle dirigée ici, sans même se défaire de son manteau, comme quelque droguée sûre d’y trouver là le fruit de son addiction ?
La lumière fusa et, bien qu’aveuglé par cette soudaine clarté, Lazlo ne lui laissa pas le temps de comprendre qu’il avait attendu dans le noir depuis un bon moment. Il se releva de l’inconfortable siège en rotin et la toisa, luttant contre la part de lui qui voulait la voir implorer misérablement de ne pas l’achever. Surprise de le trouver ici, elle fit un écart et ses yeux, anormalement marqués par la fatigue, s’ouvrirent en grand.
- Si c’est un divorce que tu cherches, je te rappelle que nous avions convenu de la séparation des biens. Tes petites manigances ne te rapporteront donc guère plus ! Tu ce que tu vas récolter, c’est sans doute une paire de mandales, à force de me pousser à bout…, la prévint-il sur un ton aussi froid et dur que l’acier des yeux qui le fixaient.
- Mais qu’est-ce qu’il te prend de me parler ainsi ? De mettre un divorce sur le tapis ? répliqua-t-elle, estomaquée.
- Si j’avais su que tu allais me faire damner à ce point, avec cette putain de poupée, je serais allé me payer une prostituée pour la Saint-Valentin ! Au lieu de cela, j’ai droit à une tarée qui joue les innocentes, qui cherche à me pousser dans mes plus extrêmes retranchements et qui va me trouver…, grogna-t-il.
- Oh, les menaces maintenant ? fit-elle, bravache mais mal à l’aise cependant. Et qu’est-ce que je serais supposée avouer, Lazlo ? J’étais chez mes parents toute la journée ! C’est toi qui deviens timbré, mon pauvre !
Ses yeux lançaient des aiguilles empoisonnées qui lui entamèrent le cœur, car il souffrait de devoir en arriver à pareil affrontement pour des broutilles, mais il ne se laissa pas démonter pour autant. C’était elle qui avait déclaré les hostilités, après tout :
- Avant de quitter la maison, tu es allée rechercher ce matin dans mon bureau cette poupée, martela-t-il en pointant du doigt la dernière occupante du banc miniature. Ne cherche pas à me mentir, tu es bel et bien en train de me rendre fou, mais pas encore schizophrène, Meredith.
- D’une part c’est complètement faux, tu sais pourtant que je n’entre jamais dans cette pièce. D’autre part, je me demande bien ce qu’elle serait censée faire dans ton bureau, cette saloperie de poupée ? Je l’avais mise dans un carton pour la cave, que je t’ai vu descendre avec empressement d’ailleurs…
Ses insinuations réveillèrent sa rage sourde, d’autant plus qu’il était exaspéré que sa femme garde si bien son calme, qu’elle ne fonde pas en larmes en avouant avoir eu un moment d’égarement. Toujours en sortie de bain, Lazlo s’approcha résolument d’elle, mettant tout ce qu’il avait de haine déterminée dans son regard, qu’elle continua pourtant à soutenir avec aplomb.
- J’ai récupéré cette poupée parce que je ne me suis pas délesté de trois billets de cent pour qu’elle décore la cave, premièrement. Désolé de ne pas te donner la satisfaction de te dire que je me branle en la regardant ou je ne sais quoi. Deuxièmement, j’aimerais juste que tu avoues que c’est toi qui l’as mise là et qu’on en reste sur ces entrefaites. Cela ne me fait pas rire. Admets une bonne fois que c’est toi qui t’es amusée à la replacer là à deux reprises, que l’on n’en parle plus ensuite. _ Meredith le toisa pendant un long moment, avec une dureté et une détermination qui ne laissait curieusement pas de doute sur son innocence. Lazlo commençait à perdre pied dans la réalité, d’autant plus que sa blessure ne se décidait pas à coaguler, ce qui augmentait son impression de faiblesse désemparée. Il porta les yeux au sol et par mimétisme, sa compagne fit de même, apercevant alors la flaque d’un rouge profond, dans laquelle ils pataugeaient tous deux. Elle sursauta, choquée par ce nouveau rebondissement macabre à leur altercation, et demanda, la voix paniquée :
- Mais comment t’es-tu blessé ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit tout de suite que tu saignais ? Il faut soigner ça, Lazlo, espèce de macho bravache ! fit-elle sur un ton de fausse réprimande, qui laissait plus deviner son inquiétude qu’il ne la masquait.
- Je n’y pensais plus. J’ai marché sur un disque sans le voir, les morceaux sont rentrés dans la peau. J’étais dans le noir, je n’avais pas vu que ça coulait à ce point. Cela n’est sûrement pas grand-chose…
- Tu saignes beaucoup, profond ou pas ! s’affola-t-elle sincèrement, en s’approchant. Je vais te chercher des vêtements et nous irons à l’hôpital, des fois qu’il te faille des points de sutures ! Mais quelle vie tu me fais mener en ce moment, Lazlo, tu vas me rendre folle ou me faire crever !
Il ne s’agissait pas de dureté dans ses paroles, mais bien d’une réelle inquiétude doublée d’épuisement nerveux. Il le savait pour ressentir la même chose, en plus de la morsure croissante qui battait dans son pied entaillé.
Ils étaient rentrés vers trois heures du matin, car l’attente avait été longue au service des urgences de l’hôpital. Tout cela pour se voir poser quelques strips, mais cette expédition dans un milieu neutre avait eu pour avantage de permettre à Lazlo et Meredith de régler leur différend. D’une même volonté d’apaisement, ils avaient résolu de se débarrasser de l’intégralité des poupées dès le lendemain, abandonnant tacitement tous les questionnements annexes. Bien sûr, chacun restait persuadé que c’était l’autre qui avait eu un moment de folie passagère, pour faire naître chez le conjoint une psychose, canalisée par cette petite poupée à l’allure trop sombre et polissonne.
Lazlo avait insisté cependant pour passer le restant de la nuit sur le canapé du salon. Il se sentait encore trop à cran pour dormir aux côtés de Meredith, même si cela ne fut pas le prétexte qu’il lui confia. Son sommeil fut perturbé, outre par des élancements dans son pied blessé à la plante tuméfiée, mais aussi par de petits cris, aurait-on dit. A plusieurs reprises, il fut dérangé dans sa torpeur jusqu’à presque se réveiller, et se retourna dans le plaid, grognant de protestation sans s’en apercevoir. Il espérait pouvoir se rappeler le lendemain de semer de la mort-aux-rats un peu partout au sous-sol, en même temps qu’il descendrait les poubelles contenant les quatre sœurs maudites qui av aient bien failli faire voler son couple en éclats.
Ce fut un hurlement qui déchira pour de bon le voile translucide mais tenace de sa léthargie. Il ne l’avait pas entendue souvent poussée jusqu’à une telle hauteur, mais il reconnut la voix de Meredith et se précipita à l’arrière de la maison, guidé par ce cri qui n’en finissait pas. Le cœur battant la chamade et grimaçant de douleur, puisqu’il avait couru alors qu’il était convalescent, Lazlo vit de loin que Meredith se tenait dans le jardin d’hiver. Sa posture se précisa, il put observer qu’elle s’était plaqué les mains devant la bouche et que de gros sillons foncés avaient coulé le long de ses joues tirées. Elle n’avait toujours pas eu le loisir de prendre soin d’elle, de se démaquiller depuis qu’elle était rentrée la veille, la pauvre… Et maintenant que tout était supposé être rentré dans l’ordre, que leur arrivait-il encore, pour qu’elle soit dans cet état hystérique ? Il avait presque peur d’approcher, de prendre part à la scène et pourtant, il devait soutenir sa femme dans quelque vision infernale qui puisse l’horrifier, ainsi qu’elle lui était venue en aide hier au soir.
Il s’approcha et oublia sur l’instant la douleur qui tambourinait à son pied, jusqu’au genou désormais. Meredith ressemblait à une Médée en furie, échevelée et éplorée, livide et drainée de tout éclat par la fatigue. Le macabre du tableau était renforcé par le fait qu’elle était plantée dans la marre du sang que lui-même avait perdu la veille, et qu’il avait été trop marri pour nettoyer tout de suite.
Sa compagne ne sembla s’apercevoir de la présence de Lazlo que quand il fut dans la serre, à deux ou trois pas d’elle. Son cou pivota alors pour lui révéler un regard injecté de sang, rendu presque incolore par la lassitude. Plongée dans un mutisme bien étrange après le cri déchirant qu’elle avait poussé, Meredith ne tarda pas à reporter son attention horrifiée devant elle et Lazlo l’imita.
Il découvrit alors la raison de sa terreur. Les trois poupées blondes étaient tombées du banc, dans des poses qui évoquaient la mort et que leurs petits membres articulés ne semblaient pas pouvoir effectuer a priori. Leur teint était plus pâle encore que la veille, blanc et cadavérique. Leurs yeux d’un bleu de lapis ou de topaze étaient devenus ternes et vitreux. Elles étaient échevelées, leur bouche autrefois en cœur exprimait dorénavant une impression bizarre de souffrance. Pire, au cou de chacune, on aurait pu jurer qu’une petite goutte rouge avait perlé, rouge comme un beau vernis tout neuf et même pas encore sec lorsque Lazlo toucha l’une d’elles.
La petite poupée noire quant à elle, était la seule assise bien droite sur le banc, posé sur la console. Ses yeux étaient d’un noir brillant et plus larges, ses cheveux semblaient avoir encore poussé, leur matière avoir gagné en soyeux. Ses pommettes n’étaient plus blafardes mais d’un rose éclatant de santé et sa bouche, étirée semblait-t-il en un mince sourire satisfait, était teintée du même carmin que celui qui perlait au cou de ses sœurs, manifestement mortes.
Lazlo était sans conteste plus stupéfait qu’effrayé, mais sa femme, elle, était en pleine crise de nerfs. Le temps de le laisser embrasser du regard l’atroce tableau et elle vint pleurer dans ses bras son trop-plein d’agitation nerveuse. Quand elle se calma un peu, avant même d’aller prendre un café fort ou de se passer un peu d’eau sur le visage, Meredith munie d’une paire de gants ménagers, tint à coller le tout dans un grand sac poubelle. Il la regarda faire, tout en se demandant ce qu’il lui avait pris, de vouloir ce jour-là déroger aux habitudes et trouver pour sa femme un cadeau original.
Toute la journée, ils avaient pensé aux évènements de l’aube sans en parler à voix haute. Meredith s’était appliquée avec méticulosité à effacer toute trace de l’existence de cette poupée et des petites victimes innocentes. Elle avait lavé le sol à grande eau et réarrangé le jardin d’hiver, dans la même configuration qu’avant le jour maudit de leur arrivée. Elle avait même ressorti d’il ne savait où, quelques uns des bibelots offerts par la mère de Lazlo et qui n’avaient jusque là jamais trouvé grâce à ses yeux exigeants.
A présent, il se chargeait de descendre les sacs en plastique pour le ramassage du lendemain. Frissonnant dans ses jeans élimés, Lazlo toujours incrédule, s’affaira à sortir les poubelles sur le trottoir désert de leur rue trop tranquille. Il s’apprêtait à refermer la porte du garage quand une pulsion, un besoin impérieux le prit aux tripes, comme une envie de crever, soudaine et impossible à contrecarrer.
Il passa sous l’imposante porte à moitié baissée, alla braver le froid sans plus prêter attention à sa morsure et se dirigea vers les poubelles, incapable de se raisonner. Regardant derrière lui comme un voleur, vers la large ouverture illuminant sur quelques mètres la pénombre de la voie publique, il défit avec fébrilité le nœud du sac en plastique le plus lourd. Dans la morne quiétude du quartier, il avait l’impression que chaque crissement de cette détestable matière résonnait en écho contre les murs des maisons voisines, menaçant de faire rappliquer Meredith.
C’est avec une jubilation malsaine et un rictus carnassier, qu’il lui était impossible de voir bien sûr, que le jeune homme ressorti deux objets de la masse mise au rebus. Le contact de l’un le fit se sentir à la fois coupable et omnipotent, profusion de dentelle et de velours sombre, beauté ténébreuse à son apogée, qu’importe le moyen. Il emporta également l’autre de nouveau chez lui, à l’insu de sa femme, car il avait compris.
Compris que, ainsi que toute femme, sa chère courtisane incomprise désirait simplement être regardée et admirée pour sa grâce atypique. Les trois autres poupées n’étaient que des faire-valoir sans intérêt. Sa place était sur ce banc. Sa place était auprès de lui, il n’y aurait plus aucun malentendu entre eux.