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REY Timothée - De ses propres ailes
Mis en ligne le 21 décembre 2007
Nouvelle publiée dans le Hors Série n°2
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Pinson, une cigarette oscillant au milieu de sa barbe gris jaune comme l’aiguille d’un sismographe enregistrant l’intensité de ses paroles, n’en finissait plus de pérorer de sa voix sans souffle :
« Rappelle-toi que Léonard, à force d’observations, avait réussi à décomposer le vol des oiseaux en plusieurs séquences, en trois phases pour être précis, une espèce de brasse à l’envers. N’est-ce pas incroyable pour l’époque ? Les problèmes sont apparus lorsqu’il a projeté d’équiper l’homme d’un appareil qui lui aurait permis de reproduire ce vol. A mon avis, regarde donc ce schéma, Chérubin, il n’a pas songé qu’en démultipliant les…
- Je ne vous comprends pas, bourdonna Chérubin, le domestoc au dos duquel Pinson avait collé deux ailes de balsa, et dont il avait repeint la face thermoplaste en une figure d’angelot du XVIIIe siècle. Ça fait un peu plus de 150 ans que l’homme maîtrise les plus lourds que l’air, et, si on compte l’invention des frères Montgolfier, le double d’années qu’il s’est affranchi de sa condition de rampant. Par stratotransfert, il faut à peine trois heures, de nos jours, pour atteindre l’endroit le plus reculé de la planète.
- Béquilles, béquilles ! Rien de tout cela ne remplace la sensation grisante de se fondre dans l’atmosphère, de brasser cette matière fraîche et subtile, de planer en équilibre sur le fil des vents d’altitude !
- Et les deltaplanes, maître ? Les ULM ? Les parapentes ? Les hélidorsaux ? La machine y est réduite au minimum.
- Oui, Chérubin, mais ton entêtement commence à m’irriter. Ce ne sont toujours que des expédients, qui équivalent au mieux à, disons, une promenade dans un canot à moteur empestant l’essence, comparée à une grisante traversée effectuée à la nage… Aucun plaisir musculaire. Aucune réelle sensation de vol. Tu peux comprendre ça, non ?
- Je vais aller préparer la fricassée de poulet, maître », se déroba le robot domestique, et il quitta la Salle des Anges en direction de l’office. Non qu’il cédât aux arguments de son maître, mais il le savait mauvais : sous une forme ou une autre, cette séquence se reproduisait à longueur de journée. Le vieux Pinson, tout cloué qu’il fût dans un fauteuil roulant, ne cessait de dessiner des plans d’ailes assujetties par des mécanismes rococo aux épaules et aux bras d’un bien hypothétique aéronaute, ou de soupirer en songeant au vol humain libre, les yeux rivés sur les strates d’azur polluées, par-delà les baies de la Salle des Anges.
La conversation s’orientait infailliblement sur son obsession, dérivait quoiqu’on fît et, à défaut d’être humain, puisque nul ne lui rendait plus visite depuis des années – excepté Cizoski, que Pinson se serait bien gardé d’importuner –, le vieil homme finissait toujours par s’en prendre à son domestoc à coups de GSF, cet affreux boîtier de gégène-sans-fil qu’il conservait en permanence à portée de la main.
Resté seul, Pinson contempla une bonne heure le ciel matinal, bleu pétrole, coupé de cirrus jaunâtres. Très haut, bien au-dessus du bois désormais presque entièrement dépouillé de ses feuilles, deux oiseaux, des rapaces certainement, décrivaient des cercles au ralenti. Il les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparussent. Il ressentait une amertume violente, teintée de jalousie. Il était vieux. A l’article de la mort, même, pourquoi se le cacher ? Et jamais, de toute sa vie, il n’aurait eu l’occasion d’éprouver cette sensation si banale pour les deux volatiles qu’il venait d’observer. Le vol libre, corps frôlé de courants aériens, ailes étendues pour séparer deux couches d’air sifflant. Pinson s’imaginait, pesant vigoureusement sur la masse élastique, les yeux débordant de larmes filées par le vent de la course…
Si seulement l’invention de Cizoski pouvait être autre chose que le produit des délires d’un cinglé – ou, pire, des manœuvres d’un escroc ! Dans ce cas, il pourrait attendre la fin avec sérénité. Toutefois, même à cela, il n’osait plus croire, ce vernis d’espoir était encore plus douloureux que le reste.
Un geste de la main, et son fauteuil opéra un demi-tour vers l’intérieur de la pièce, peuplée d’êtres silencieux et froids. Il examina en silence sa vaine collection : hautes figures d’anges gothiques, raides, aux angles de la pièce, leurs ailes de pierre soulevées à jamais. Anges baroques de bois peint, les joues roses et gonflées, suspendus à des filins comme d’absurdes mobiles dodus. Icônes byzantines aux dorures mates qui l’examinaient depuis les murs, l’œil serein sous leur auréole. Et partout des étagères, des vitrines, des tablettes chargées de bibelots ailés, en biscuit, en verre, en bronze coulé, en métal riveté. Des caricatures insupportables de ce rêve d’abandon et de légèreté.
Pinson attrapa un séraphin de terre, un santon qu’il avait récupéré jadis, avant son accident, dans une église de Provence orientale. Une rareté. Pinçant une aile entre pouce et index, il le promena devant lui, en d’ondoyants allers et retours, comme un enfant ferait de la maquette d’avion qu’on vient de lui offrir. Tu n’es qu’un vieux gâteux impotent. Il desserra les doigts, l’ange s’écrasa sur le carrelage, brisé en une dizaine de fragments.
« Chérubin !
- Maître ?
- Tu recolleras cette pièce. Je l’ai heurtée par mégarde. Tu l’avais mal rangée. Tu mériterais un coup de gégène, mais aujourd’hui, ça ne m’amuserait même pas. »
Le domestoc se hâta de venir ramasser les débris, les amena à l’atelier, les recolla en quatre minutes (il était devenu un expert en raccommodage de bibelots) puis retourna à la cuisine surveiller la fin de cuisson du poulet.
Ce n’est qu’après un quart d’heure que, n’entendant pas la voix aigre de son maître lui demander des nouvelles du santon, il se rendit de nouveau dans la Salle des Anges.
A contre-jour au centre de la pièce, crispé dans une curieuse posture, Pinson était immobile. Chérubin s’approcha, un soupçon naissant dans ses circuits empathiques. Contourna le fauteuil roulant. Le vieux venait d’avoir une attaque. Il vivait toujours, ses yeux clignaient par instant dans son visage figé par la douleur, et ses lèvres remuaient. Chérubin passa en mode d’amplification auditive :
« … pas de docteur. Appelle Cizoski. Vite. »
Chérubin ne songea pas qu’il aurait mieux valu appeler l’hôpital, ou un médecin : il était programmé pour obéir en toute circonstance à son maître. De toute manière, le cas était prévu de longue date, les instructions étaient on ne peut plus précises.
Chérubin déplaça Pinson jusqu’au coûteux automédic. Il l’allongea avec douceur, enfonça dans son avant-bras l’aiguille de perfusion, colla sur ses tempes les électrodes de l’encéphalo. Il promena rapidement ses yeux-scanners sur ce qu’affichaient les moniteurs, puis fila jusqu’au mur vidéo, énonça un numéro, le logo de la société KarmaPlus apparut, une Roue de la Vie rouge et verte qui se mit à tourner de plus en plus vite, jusqu’à éclater en fragments qui se réunirent pour former, cette fois, le faciès de Bouddha affamé de Cizoski, lequel leva les yeux de sa table de travail, hésita un instant puis sourit :
« Salut, bel ange. Laisse-moi deviner… Le vieux a encore de nouvelles spécifications à me donner, et tu…
- Mon maître a eu une attaque. Il vous réclame. »
Cizoski cessa de sourire, ses yeux se vidèrent un instant de toute vie, puis se braquèrent vers le bas de l’image. Chérubin scannait sa lèvre inférieure pendante, qui remuait rapidement : il devait avoir appelé le contrat dans une fenêtre, et en relire les termes. L’homme reporta son attention vers le visage de Chérubin, affichant désormais un air de sollicitude affairée.
« Monsieur Pinson est-il conscient ?
- Plus pour longtemps, selon l’automédic.
- J’arrive. »
En attendant Cizoski, Chérubin retourna auprès de Pinson, dont les yeux à présent grand ouverts dans le visage contracté brillaient intensément. Le domestoc se demanda si ce n’était pas de la joie. La voix était si faible qu’il dut approcher ses audio-amplificateurs de la bouche du vieillard :
« Chérubin, cette fois, c’est la bonne. Je le sais. Me sens partir. Où est Cizoski ? Qu’il… vienne… vite… »
Les circuits empathiques du robot lui intimèrent de saisir la main parcheminée, et de la garder dans la sienne, en acier recouvert de silicone. Un geste rassurant pour les humains. Ils attendirent.
Le carillon du hall tinta. Pour être là aussi vite, Cizoski avait dû rouler comme un fou, et peut-être même se débrancher du canal de guidage, risquant un gros PV, mais, vu ce qu’il se faisait payer, ça ne devait pas lui importer beaucoup. La porte le reconnut, s’effaça. Dix secondes plus tard, soufflant comme un cachalot, l’homme faisait irruption au chevet de Pinson. A sa suite, deux robots manutentionnaires portaient un parallélépipède de plastique poli de la taille d’une petite armoire. Ils le posèrent à côté de l’automédic, cherchèrent des prises au bas des murs, procédèrent à des branchements, allumèrent les moniteurs sertis dans la face avant, connectèrent des fiches, coiffèrent Pinson d’un bonnet dont la face interne crissait de filaments.
Cizoski, de son côté, après avoir en vain tenté d’en tirer quelques mots, avait sommairement examiné le mourant dont les yeux s’étaient clos, au milieu de ce visage maigre qui offrait une ressemblance frappante avec la face d’un petit carnassier, martre ou belette. Il tapota de son gros doigt l’écran de l’automédic, où s’affichaient quelques lignes de diagnostic, hocha la tête. Chérubin, dont les circuits empathiques tournaient désormais à plein régime, demanda, de sa voix enrouée n° 26.b :
« Il s’en va ?
- Oui, mon ami. C’est notre destin à tous. »
La voix de Cizoski était chargée d’une componction soigneusement étudiée, même s’il était au fond complètement inutile de consoler un vulgaire robot domestique. Mais l’habitude de procéder devant une famille endeuillée était la plus forte. Pur réflexe professionnel. Chérubin émit un drôle de bruit (ses sanglots enregistrés n’étaient pas tellement réussis) ? :
« Professeur, ça va marcher ?
- Bien sûr. Ça marche toujours.
- Il va se réincarner en ange ?
- En ange ? Non ! Je ne lui ai jamais garanti une chose pareille ! Un ange, jusqu’à preuve du contraire, ça n’existe pas. Tout ce que je vais faire, c’est réorienter son énergie karmique, pour qu’il renaisse sous la forme d’un grand oiseau, un aigle, ou un faucon, enfin, un de ces volatiles majestueux. Comme il le désirait, n’est-ce pas ? »
Encore ce ton compassé, mi-entrepreneur de pompes funèbres, mi-représentant en encyclopédies.
Cizoski leva le doigt vers un des moniteurs, sur le parallélépipède qu’il avait apporté. Sur l’écran s’entortillait et se défaisait à vive allure une pelote d’un bleu lumineux piqué d’étincelles sombres.
« Ça, c’est le karma de ton maître, Chérubin. Le karma hérité par toute créature vivante. Et là… (Il désigna un autre moniteur, plus petit, dont l’écran ne présentait qu’une ligne ondulée faiblement phosphorescente) Là, tu vas voir l’énergie karmique supplémentaire que la machine injectera, au moment du passage. J’ai déjà chargé les fichiers qui contiennent les données spécifiques au karma d’un grand oiseau… Ce que je fais n’est pas complètement nouveau, tu sais. C’est déjà mentionné dans les anciennes doctrines bouddhiques de la re-naissance, qui le nomment karma nimitta. Il s’agit d’influer dans le bon sens ce que l’on appelle "karma reproducteur de l’être qui se meurt", et cela, au cours du processus dit de javana, de façon à ce que la future naissance ait lieu dans le corps adéquat. Moi, simplement, je réalise cela à coup sûr. En outre, mon invention permet au sujet de conserver tous les souvenirs de sa vie antérieure, et sa personnalité… »
Pinson avait rouvert les yeux. Le visage de Cizoski emplissait son champ de vision, il entendait son bavardage avec un décalage de plus en plus important par rapport au mouvement des lèvres. Enfin, je vais quitter ce corps grotesque. Je vais renaître sous la seule forme qui me convienne. Il n’avait pas mal. Le monde autour de lui s’obscurcissait, alors même qu’il savait que ses yeux étaient ouverts. Un vent glacial se leva, un vent immobile dont il entendait le rugissement, et au travers duquel, faiblement, la voix de Cizoski lui parvint une dernière fois :
« Voilà… Il meurt. L’injecteur karmique va se mettre en route d’un instant à… »
Pinson se sentit emporté par un torrent furieux, contrariant, lui sembla-t-il, le courant du vent qui continuait à rugir. Tout devint obscur, sans dimensions, à la fois plat et d’une profondeur cosmique. Il connut un début d’affolement, puis un point lumineux apparut au loin, un point qui s’agrandit, devint une source de lumière rouge, fumeuse. La lumière s’éclaircit. Une violente sensation de vitesse, une douleur dans tous ses membres – ses membres ? –, comme si la moindre molécule en était réorganisée. Il claqua des mâchoires et se sentit un bec, il agita les jambes et se sentit des pattes, il haussa les épaules et se sentit des ailes, des ailes avec leur puissante attache musculaire. Un frisson le parcourut. Je suis devenu un oiseau, je suis un oiseau ?! Ce Cizoski n’était pas un escroc, tout compte fait. Il cligna des yeux.
Il avait du mal à accommoder. Le ciel devant lui était d’un gris éteint, sans doute des nuages. Le rugissement, qu’il entendait toujours, avait changé de tonalité. Le vent de l’altitude ? Il voulut battre des ailes, mais, étrangement, n’y parvint pas. Il jura, de sa gorge sortit un piaillement étranglé. De toute la puissance de ses ailes, il força, sans aucun résultat. Une odeur épouvantable régnait. Il ne parvenait toujours pas bien à évaluer les distances : le ciel, devant lui, paraissait nettement trop proche. Il tourna la tête, à gauche, à droite.
Ce n’était pas le ciel, mais un mur de béton. Le rugissement n’en était pas un, mais le caquètement de centaines, de milliers de poulets qui, en une interminable rangée de part et d’autre de sa propre place, étaient maintenus immobiles, les ailes enserrées par de fortes courroies. Il baissa les yeux et vit défiler sous son bec, comme sous tous les autres becs, un tapis roulant chargé d’un infect mélange d’aliments pour volailles et d’excréments.
Sa première minute en enfer.