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LIGNER Meddy - Caméléon

Mis en ligne le 29 octobre 2006

La lassitude de notre quotidien pourrait pousser à rechercher le même quotidien mais différent pour peu qu’on puisse glisser dans des univers parallèles. Et si on pouvait y retrouver toujours ces instant des premières heures de notre amour ?
Nouvelle publiée dans le Hors Série n°1


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Bien sûr, vous allez me demander pourquoi j’ai choisi cette pratique. Ou plutôt comment j’ai été amené à opter pour cette attitude, pour cette façon d’envisager les rapports avec un être aimé. La lassitude sans doute. Oui c’est peut-être la cause principale. Et j’insiste : la lassitude et non pas le manque d’amour, dont il n’a jamais été question. J’ai toujours aimé et j’aime toujours Jane. Je tiens même à dire que j’en suis éperdument, follement amoureux. D’ailleurs, sans ce feu qui brûle en moi, tout serait beaucoup plus simple.
La lassitude donc. À partir de quand ? Disons qu’après cinq années de mariage, j’ai commencé sérieusement à vouloir plus, vouloir autre chose. Légitime ? Là n’est pas la question et toujours est-il que j’éprouvais le besoin impérieux de donner une nouvelle orientation à ma vie sentimentale et sexuelle. Bien sûr au début, j’hésitai à en parler avec elle. C’était une véritable torture ne serait-ce que d’imaginer de lui faire de la peine. Alors tout remettre en cause, vous imaginez…Pour commencer, comme beaucoup de mes collègues, j’eus de nombreuses maîtresses : des grandes, des blondes, des petites, des femmes d’affaires, des blacks, des punks, des rousses. Mais aucune n’arrivait à la cheville de Jane. Je dus me résoudre alors à lui en parler et - c’est tout à son honneur - elle fut complètement réceptive et soucieuse de régler ces problèmes au plus vite. Divine surprise ! Ensemble, nous essayâmes l’échangisme, les drogues et autres stimulants, les rites gothiques, sataniques, ésotériques ou chamaniques et tout un tas d’autres pratiques visant à booster la vie d’un couple en train de chanceler. Rien n’y fit. Le bateau prenait inéluctablement l’eau. Je restai désespérément insatisfait. Et puis, au moment où je m’y attendais le moins, la lumière est venue sous la forme d’un prospectus de publicité, un bout de papier d’habitude immédiatement froissé, jeté et aussitôt oublié. C’était un matin pluvieux du mois de novembre - le pire mois de l’année -, je parcourus rapidement les quelques lignes du tract. J’y vis immédiatement une lueur d’espoir.

Mais avant d’aller plus loin, laissez-moi vous présentez Jane. Jane Roberta Nova de son vrai nom. Comme vous pouvez le devinez, elle possède une double ascendance : italienne par son père et irlandaise par sa mère. Un mélange explosif, détonnant où s’entrelacent allègrement la chaleur méditerranéenne et l’âme celte. Ces origines lui permirent naturellement de manier aussi bien la langue de Shakespeare que celle de Dante. Dix ans d’études et de vie à Paris lui donnèrent l’occasion de rajouter l’idiome de Molière à sa collection - et de me rencontrer par-dessus le marché. Rien de bien étonnant alors à la retrouver maintenant comme interprète trilingue. Passionnée d’art (surtout de peinture italienne de la Renaissance) et lectrice cannibale, Jane est un puits de science et de culture, affable, toujours prête à discourir avec vous de l’œuvre intégrale de Duccio, de la politique étrangère du pays ou de la dernière sortie d’un romancier en vogue. Je m’arrête là pour sa description psychologique. Passons maintenant au physique et disons-le directement, en plus de toutes ces qualités, Jane est une beauté absolue (du moins selon mes critères) : des traits réguliers et fins, un visage de statue grecque, une chevelure brune qui retombe en cascade sur ses frêles épaules, une peau olivâtre, douce comme une étoffe orientale et des yeux noirs, volcaniques, impétueux, qui dessinent un regard racé auquel on peut difficilement rester indifférent. Des défauts ? Parfois un peu trop maniaque sur certains points. Peut-être aussi un peu trop entière de temps en temps. Mais bon, cela reste des broutilles. Et puis au lit, je dois dire que c’est un très bon parti.
Alors pourquoi vouloir autre chose quand on a la chance de partager le lit et la vie d’une femme aussi parfaite ? Je conçois que ce genre de comportement soit difficilement compréhensible mais c’est pourtant ce qui m’affectait. Je l’aimais et en même temps, elle me lassait. Allez comprendre les vicissitudes de l’âme humaine ! Depuis des siècles, des générations entières d’écrivains, de philosophes, de psychologues ont tenté de percer ses mystères et aucun n’est arrivé à des résultats concluants.

Graf - car c’est son nom - se retrouve là, harnaché comme pour aller au combat, sanglé, saucissonné comme un vulgaire rôti. La catapulte le toise de son regard métallique. Des types en blouse blanche s’affairent autour de lui. D’autres pianotent sur des ordinateurs géants. Dans quelques instants, on va le balancer vers un endroit où il n’est encore jamais allé…Et vlan, c’est parti ! Une lumière vive et puis cette poussée, énorme, surpuissante, comme si Dieu lui-même vous foutait un coup de pied au cul…
Ce n’était pas la première fois qu’il voyageait vers un univers parallèle. Au début, il avait essayé « juste pour voir » et depuis cette première tentative, il était devenu un vrai accro, un drogué de ce genre de trips. Et puis, les prix étaient allés en diminuant…Aujourd’hui, la concurrence aidant, un petit trip vers l’ailleurs coûtait une bouchée de pain. Il en profitait pour multiplier les escapades.
Graf aime se considérer comme un explorateur de mondes. Il ne voyage ni dans l’espace ni dans le temps. Il reste au même endroit à la même date, poussant simplement des portes lui permettant de visiter l’infinité de mondes parallèles existants. Un océan de probabilités car il y a autant de Terres possibles que de grains de sable sur une plage. Pour Graf, le point d’origine se situe toujours à Paris au XXIe siècle et à partir de là, une myriade de mondes s’offre à lui.
Au cours de ces multiples excursions, Graf avait ainsi rencontré des dizaines d’autres Jane qui exerçaient toutes sortes de métiers, avec des destins anonymes ou brillants : avocate, artiste, médecin, prostituée, femme au foyer…Certaines le repoussaient mais d’autres succombaient à ses avances. Finir au lit avec une nouvelle Jane était toujours un moment de délectation suprême. L’extase totale pour Graf.
Elle était son fantasme absolu, son égérie adorée et grâce à ces voyages dans les mondes parallèles, il pouvait décliner cette passion à l’infini. Lui faire la cour de nouveau. La séduire encore et encore. Lui susurrer les mots bleus, purs et beaux comme au premier jour. Un éternel recommencement. C’est bien connu les moments les plus cristallins, les plus intenses dans l’histoire d’un couple sont ceux des premiers mois. Quand on se découvre, quand on partage des passés entiers. Graf avait décidé de revivre ces périodes, bénies entre toutes, avec la femme de ses rêves, autant de fois qu’il le voulait. Le remède à la routine, la cure de jouvence par excellence pour un type comme lui.

Un choc olfactif. Des odeurs âcres, épouvantables, qui provoquent en lui une irrésistible envie de vomir. Un mélange immonde de pourriture et de sueur, mêlé à des relents de cloaque putrides. Il est sur le point de dégobiller son déjeuner en entier quand il parvient in extremis à se retenir. Finalement, Graf réalise qu’il est au cœur d’un marché ou quelque chose qui y ressemble. L’odorat n’est pas le seul de ses sens qui soit sollicité. Ses oreilles sont aussi mises à rude épreuve : tout autour de lui, des poulets crient, des porcs qu’on va bientôt égorger hurlent et des marchands braillent à tue tête, rivalisant de bagout pour attirer le client. Et puis ses yeux avalent d’un coup mille couleurs, toutes plus criardes les unes que les autres. Graf se sent oppressé, écrasé : il est au milieu d’une fourmilière humaine, comme si tous les habitants de la capitale s’étaient donné rendez-vous sur cette place. Une foule compacte, dense, se bousculant et se piétinant pour butiner vers les échoppes. L’arrivée dans ce nouveau monde est un peu rude…il ne reconnaît pas l’endroit, alors il lève les yeux et ce qu’il voit n’est pas pour le rassurer. Pas la moindre trace des bâtiments habituels de Paris, aucun de ces immeubles haussmanniens qu’il affectionne tant. Seulement des habitations en pierre grossière ou en bois, d’allure modeste et pauvre. Graf s’interroge. « Dans quel monde me suis-je fourré ? Que s’est-il passé ici pour que Paris soit réduit à une misérable ville du Tiers-Monde ? » Il s’extirpe tant bien que mal de la cohue et réussit à rejoindre des rues un peu plus calmes. L’exploration doit commencer. Un des moments qu’il préfère.

Je me souviens parfaitement de ce voyage. Je crois que c’était ma troisième excursion ou peut-être la quatrième…Bref, cela a peu d’importance. Cette fois-là, j’étais tombé sur une Terre vide d’hommes. C’était le risque de ce genre de tourisme, mais nous étions prévenus : l’agence fait signer un contrat à tous ses clients, stipulant qu’elle n’est pas responsable de l’univers où nous sommes catapultés. Ces trips sont une véritable loterie : on peut tomber sur des mondes très intéressants comme sur des univers hostiles, barbares ou tout simplement ennuyeux. Je n’avais donc pas eu de chance : tant pis pour moi et pour Jane ! Mais la curiosité me poussa à rester. J’étais ici, j’avais payé mon voyage, autant essayer de le rentabiliser et de visiter le coin. C’était donc une Terre qui n’avait pas vu la naissance de notre espèce, voire même - je le pensais - de la vie animale…Une planète sans êtres vivants, sans humains… J’ai adoré ce genre d’émotions…Marcher, fouler l’herbe et se dire que j’étais le premier à le faire…une sensation unique… Etre un Dieu, ça doit ressembler à quelque chose comme ça…Seul dans un monde vierge, pur… Un enchantement…. Je suis resté quelque temps à errer dans cette nature originelle, explorant les forêts luxuriantes, montant sur les pentes de vieux volcans…Et puis, au détour d’une de mes promenades, j’ai assisté à un des plus beaux spectacles que la vie m’ait donné de voir. Caché derrière un bosquet, je fus le spectateur privilégié d’une scène émouvante et attendrissante. Descendant des collines environnantes recouvertes de l’herbe jaunie de la savane, un groupe d’hominidés étaient venus s’abreuver dans le bras du fleuve qui serpentait à travers ce magnifique paysage. Un fleuve qui, dans mon continuum, s’appelait la Seine mais qui ici restait sans doute sans nom. Un clan entier, composé d’une dizaine d’individus - hommes, femmes et enfants - s’épanchait dans la rivière. Les corps recouverts de peaux de bêtes, les bras armés de lances. En voyant leurs visages simiesques si caractéristiques, leurs boîtes crâniennes proéminentes, leurs corps massifs et puissants, je n’eus aucun doute. Ces créatures étaient des hommes de Néandertal, nos lointains cousins. Etrange monde où cette espèce avait régné jusqu’à nos jours, certes sans réellement évoluer mais définitivement libérée de son dangereux concurrent qui avait donné l’homme moderne dans mon univers. Une évolution surprenante. Un de mes plus beaux souvenirs. Mais je m’écarte de mon sujet, revenons à nos moutons !

Sa première impression a été la bonne. Ce Paris-là n’a rien à voir avec celui qu’il connaît. Ici pas de Tour Eiffel, les Champs de Mars sont réduits à une simple place de sable. Pas d’Arc de Triomphe non plus. Le Louvre existe bien mais il semble poussiéreux, obsolète, comme malade. Graf chemine à travers un Paris qu’il ne reconnaît pas. Au détour d’une ruelle, il contourne des clients - des jeunes femmes pour la majorité - qui font la queue pour acheter un billet de spectacle. Graf s’approche. C’est l’Opéra de Pékin qui est en tournée en France. Les jeunes femmes se montrent très excitées. On rit, on chante, on tape des mains. Il poursuit son exploration. La vie et l’activité économique tournent au ralenti d’autant plus que l’électricité ne paraît pas avoir été découverte. Toutes les rues ne sont pas pavées. Confirmant sa vision du marché, les bâtiments lui apparaissent en général fatigués, mal entretenus et carrément de guingois pour certains. Aucune cheminée d’usine à l’horizon, aucune automobile parcourant les avenues. Les Parisiens se déplacent encore avec des voitures à cheval. Un manque flagrant de dynamisme. Graf est surpris par cette sorte de résignation qu’il lit sur les visages. « Dans ce continuum, la France semble ne pas avoir connu de révolution industrielle, figée dans une sorte de Moyen Âge qui se serait prolongé ». Il déambule, l’œil curieux, cherchant à comprendre comment on en était arrivé à cette situation. Et puis certains détails commencent à le surprendre : ces habits bizarres que portent certaines gens, des sortes de costumes orientaux, quelques-uns semblent même en soie. Graf s’aperçoit aussi que des hommes portent une natte, longue et tressée. Il commence à comprendre quand il remarque des idéogrammes chinois qui parsèment les boutiques des rues marchandes qu’il arpente. Il ne l’avait pas observé au marché mais maintenant c’est flagrant. « Serais-je dans un monde dominé par la Chine où la mode viendrait de l’Empire du Milieu, un peu comme les Etats-Unis chez nous ? » Il a à peine le temps de se pencher sur cette conclusion qu’il croise une colonne entière de soldats asiatiques. Les badauds s’écartent pour les laisser passer. L’uniforme impeccable, le fusil sur l’épaule, ces fiers fantassins, fils du levant, marchent au pas sur le parvis de Notre-Dame. Scène digne d’une carte postale. « J’ai l’impression que la situation est pire que je pensais ». Il faut qu’il comprenne comment son pays en est arrivé là. Il entre dans une bibliothèque. Jane attendra un peu.

Bien sûr, Graf s’autorisait de temps à autre des petits écarts. Comme cette fois où il avait arpenté un Paris soviétisé. Il avait flâné le long des Champs Elysées couverts de drapeaux rouges frappés de la faucille et du marteau et puis, là-bas, tout au fond, il avait failli tomber à la renverse quand il avait aperçu l’Arc de Triomphe surmonté d’une statue cyclopéenne de Lénine. Impressionnant. Partout, des chars conduits par des soldats parlant russe, patrouillaient à travers les boulevards et les avenues. Dans ce monde, Graf avait compris que le Japon, se concentrant sur son objectif chinois, n’avait pas attaqué Pearl Harbour. Les Etats-Unis étaient alors restés obstinément isolationnistes, laissant Staline et son Armée Rouge « libérer » l’Europe entière du joug nazi. Graf était resté un peu de temps dans cet univers. Il y avait vécu une histoire avec une femme officier. Une beauté slave aux yeux aussi vastes et mystérieux que la steppe…Elle venait de Sibérie Orientale, d’un petit village des rives du Pacifique. Elle avait été envoyé ici avec son régiment, sur les marches de l’Empire soviétique…une belle relation…et puis, il était reparti. Jane lui manquait.
Il y avait eu aussi cette fois où il avait atterri dans une France qui traversait la pire crise économique de son histoire. Quinze millions de chômeurs et des émeutes quasi quotidiennes faisaient vaciller une VIe République incapable de faire face au chaos, les présidents se succédant à la tête de l’État. Graf avait fait la connaissance de hippies appartenant à une vaste communauté, squattant de vieux immeubles abandonnés du centre de la capitale. Ils l’avaient invité à leurs soirées de débauche, des nuits orgiaques où se mêlaient les corps et les esprits. Shooté à la coke, il avait partouzé joyeusement avec de jeunes délurées à peine sorties de l’adolescence. Mais quand il était retombé, le nom de Jane lui vrillait le cerveau, toujours le même refrain. Lancinant. Alors sa quête avait repris.

Extraits du Petit Précis d’histoire mondiale de l’historien David Gaumont.
« Tout semble concorder pour dire que le moment crucial se situe au début du XVè siècle. À ce moment précis de l’Histoire, les grandes civilisations (arabo-musulmane, européenne, amérindienne, chinoise et indienne) sont à peu près sur un même pied d’égalité et aucune ne semble pouvoir prendre le pas. […]. Quand en 1421, l’amiral Zheng He débarque, à l’aide de ses jonques géantes, sur les côtes occidentales du Nouveau Continent, il donne un avantage décisif à l’Empire du Milieu. (« Dans ce continuum, Christophe Colomb est donc un illustre inconnu » pensa Graf). Dans le même temps, affaiblie par des crises cycliques de peste noire, divisée par d’innombrables guerres intestines, l’Europe est incapable de réagir et de saisir l’opportunité qui se présente. On peut ainsi épiloguer sur un éventuel débarquement européen sur les côtes atlantiques, les caravelles étant capables à cette époque d’une telle traversée. Dans ce cas, que se serait-il passé ? Conflit ? Partage ? Là n’est pas notre débat et toujours est-il que l’Europe laisse passer sa chance. La Chine a les mains libres pour asseoir sa domination sur cette partie du monde qu’elle vient de découvrir. […] Les Chinois s’accaparent, par la violence, les richesses de ces nouvelles terres qui viennent soutenir l’énorme effort d’industrialisation entrepris par la nouvelle dynastie Jiang fraîchement arrivée au pouvoir. Aujourd’hui, c’est un poncif de dire que l’or des Aztèques et des Incas a financé la croissance chinoise. […] »
« Le Nouveau Continent se révèle d’une importance capitale : en accueillant le surplus des masses paysannes chinoises venues chercher fortune, cette terre d’immigration soulage l’Empire du Milieu et s’affirme comme un extraordinaire catalyseur économique, dynamique et fidèle […]. Face à une Chine surpuissante, les puissances européennes tardèrent à réagir et continuèrent à s’engluer dans leurs querelles, se montrant incapables de s’unir. […] Devant cette situation extrêmement favorable et poussée par un appétit toujours plus aiguisé, la Chine décida d’imposer sa puissance à l’Europe d’abord par la voie diplomatique par le biais de traités commerciaux, puis face aux refus européens, par la force. Trois expéditions punitives chinoises se succèdent au début du XVIIIe siècle. La première fois, Londres est incendiée et la France doit céder Nantes et Bordeaux qui deviennent possessions chinoises. Au cours de la deuxième, la flotte chinoise croise le long de la Méditerranée : l’Espagne et l’Italie sont matées, la Sicile revient à l’Empire du Milieu qui en profite pour s’emparer également de comptoirs le long du Maghreb. Enfin, pour la troisième expédition, les troupes prussiennes sont écrasées près de Königsberg. […] Au cours des siècles suivants, l’ogre chinois n’hésite pas à intervenir de façon unilatérale lorsque ses intérêts sont menacés, grâce à son arme fatale : sa flotte. Rapide, puissante, efficace, elle permet à Pékin d’intervenir partout et rapidement pour pouvoir asseoir sa domination grâce […] Signalons au passage : 1/ l’extrême habileté et fermeté de Pékin pour s’assurer la fidélité de ses nouvelles conquêtes […] 2/ la grande intelligence des empereurs chinois qui ont toujours su encourager la recherche et le développement de nouvelles technologies grâce notamment à leurs puissantes universités, ce qui leur donna toujours un avantage considérable dans les multiples guerres auxquelles leur pays participa. »

- Alors chéri, tu es allé où hier ?
- Vers un endroit où je n’aimerais pas retourner. J’ai erré toute la matinée dans les décombres d’un Paris détruit, dévasté par un cataclysme. La ville était réduite à un immense champ de ruine balayé par le vent, le froid et la neige. À perte de vue, il y avait des décombres recouverts d’une épaisseur blanche. Un spectacle apocalyptique et fascinant.
- Et comment tu expliques ça ?
- Je ne sais pas trop. C’était sûrement un hiver post-nucléaire. Mais provoqué par quoi ? Ça je l’ignore. Peut-être une bombe atomique. Il est fort possible que ce monde ait connu un conflit généralisé, une sorte de troisième guerre mondiale de type thermonucléaire.
- Et tu m’as vue ?
- Non, je ne t’ai pas trouvée. Par contre, je me suis aperçu. C’était horrible. Les yeux hagards, le teint livide, le corps recouvert de haillons. Je ressemblais à un mort vivant. Comme tous les autres d’ailleurs. Un monde de zombies. J’ai déguerpi vite fait !
- Tu sais, je me répète souvent, mais même si je l’accepte, je ne te comprends vraiment pas. Comment fais-tu pour baiser avec des dizaines de moi ?
- Je te l’ai déjà expliqué des dizaines de fois, mon cœur. C’est une cure de jouvence à chaque fois. J’y trouve mon équilibre. Mais si ça te pose un réel problème, je peux y renoncer.
- Non, non. Si tu es heureux comme ça… Je me pose des questions, c’est tout…

Tu comprends désormais parfaitement cet univers. Occupe-toi maintenant de Jane. Elle est là, à quelques mètres de toi. Entre dans cette fumerie d’opium où elle travaille. Un endroit à la mode dans cette Europe subissant les influences orientales. Jane est toujours aussi magnifique. Elle porte une somptueuse tunique de soie rouge avec des broderies noires représentant des dragons. Tu la connais par cœur, son visage, son corps, ses cheveux mais la dévisager reste toujours un plaisir immense. Elle s’approche et te demande si tu désires t’adonner aux délices du pavot. Ses yeux. Ses yeux sont différents de ceux que tu connais. Légèrement bridés. Tu lui glisses cette observation le plus délicatement possible. Elle te répond qu’elle s’est fait faire cette opération bénigne il y a trois ans. Pour suivre la mode. C’est le dernier chic parisien : se faire brider les yeux pour ressembler aux maîtres chinois. Tu lui susurres dans le creux de l’oreille que ce choix est des plus judicieux : tu la complimentes et lui chantes déjà des mots de velours. Elle s’éclipse. Son patron a sûrement remarqué ton petit manège. Il va lui ordonner de coucher avec toi pour grappiller quelques pièces. Elle revient et t’amène dans une petite salle à l’écart des clients. Elle referme le rideau derrière elle puis se dévêtit le plus naturellement du monde. Quelle beauté ! Tu l’attires à toi. Comme à l’accoutumée, sa poitrine est ferme et généreuse. Sa peau de satin embaume le jasmin. Ensemble, vous commencez à fumer. L’opium s’introduit en vous. La magie s’opère. Chevauche le dragon…Tu aperçois déjà les montagnes pourpres et les lacs de feu. Jane commence elle aussi à planer et se révèle une experte en massages orientaux. Elle connaît les gestes millénaires qui réconfortent les corps endoloris. Une autre bouffée. Tu te vois dans cette infinité de monde, toi le caméléon qui s’adapte à toutes les situations, tous les univers. Aspire. Tu te vois mi-homme, mi-reptile, pharaon d’un autre âge. Jane est une déesse et tu es le grand prêtre de cette religion. Elle s’offre à toi. Tu nages en elle, tu roules en elle. Tu flottes dans des nuages de coton. Décidément tu ne regrettes pas ton choix. S’accoupler avec Jane est toujours ce que tu trouves de plus beau, de plus excitant. Le meilleur des plaisirs.

Revenir chez lui est toujours un moment difficile. Cette période ne dure jamais longtemps mais une sorte de nostalgie mêlée de lassitude tant physique que psychologique l’envahit. Et puis, deux ou trois heures après, tout est rentré dans l’ordre et la vie normale peut reprendre. Jusqu’à la prochaine excursion.
Aujourd’hui, Graf a un peu plus de mal. La Jane qu’il a rencontré dans ce Paris sinisé, l’a fortement marqué. Il en était fou et s’il en avait eu l’occasion, il serait bien resté un peu plus longtemps à ses côtés. Mais le travail n’attend pas. La routine l’avait rappelé.
Il en restait un souvenir ineffaçable et un plaisir inoubliable. En parlerait-il avec sa Jane ? Il hésitait encore. Peut-être qu’il lui en toucherait un mot mais il préférait aborder ce sujet de moins en moins car il sentait bien que ces pratiques perturbaient sa femme.
Le voilà maintenant arrivé chez lui. Comme tous les jours, il gare son véhicule dans l’immense parking sous-terrain. Il emprunte l’ascenseur, la tête encore pleine de souvenirs. Même l’odeur de la Jane de ce matin flotte encore dans ses narines. Il passe sa main dans ses cheveux pour présenter un visage acceptable.
Il se fait quand même une joie de revoir la vraie Jane. Peut-être feront-ils l’amour ce soir. Ça fait presque un mois qu’ils ne se sont pas touchés. Est-ce de sa faute ? Ou celle de Jane qui accepte mal les errances de son mari ? Certainement un peu des deux. Difficile à dire. Il rentre enfin chez lui. Apparemment Jane n’est pas sortie, sa veste est encore accrochée au portemanteau. « Tu es là chérie ? » Pas de réponse. Elle n’est pas dans la salle de bains, ni dans les toilettes. Graf entend quelque chose qui vient de la chambre.
- Jane ? Il ouvre la porte et là, le spectacle qui s’offre à lui n’est pas loin de lui faire exploser le cerveau. Jane est allongé sur le lit nuptial les jambes écartées tandis qu’un autre Graf est en train de la besogner. Un de ses doubles est en train de baiser sa Jane ! Immédiatement, elle se redresse et tente de se recoiffer.
- Ecoute chéri ! Il est comme toi, il a le même fantasme. Il est arrivé ce matin en provenance d’un autre monde. Je n’ai pas pu résister. Tout se brouille dans l’esprit de Graf, tout se mélange. Un maelström d’émotions, de sensations. La tête lui tourne à la vitesse de la lumière. Fuir, vite. Quitter cet endroit.
- Moi aussi, j’ai le droit d’essayer. Moi aussi je veux connaître d’autres toi. Attends, chéri ! Ne pars pas ! Chéri ! Chériiiiiiiii !

Jane hurla encore longtemps mais rien n’y fit. Graf était parti déjà depuis longtemps. Vers d’autres mondes.

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