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BENARD Nicolas - Chasse à l’homme

Mis en ligne le 3 septembre 2008

Nouvelle publiée dans Phénix Mag n°4.


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L’homme au costume anthracite était pressé. Très pressé. La matinée était déjà bien avancée et il devait être au Dôme à neuf heures. Il dirigeait aujourd’hui, en ce dernier samedi de l’année universitaire, l’aréopage d’évaluation des derniers candidats au cursus artis, avant de renvoyer tout le monde chez soi, et de partir dans sa petite propriété en bord de mer, sur la côte ouest des îles Aland, entre la Suède et la Finlande, pour des vacances bien méritées. Sa femme Annie s’était, une fois encore, occupée de tout. Les filles avaient été envoyées chez leurs grands-parents, à Plymouth, dans le comté de Devon. L’appartement avait été sécurisé par la société ProtectHome, et quiconque oserait ne serait-ce qu’effleurer la porte d’entrée serait immédiatement immobilisé par une décharge électrique paralysante, le temps que les forces de police viennent interpeller le maraudeur, lequel serait ensuite envoyé vers l’un des nombreux pénitenciers du royaume, forteresses inexpugnables infestées de rats et d’insectes en tous genres. Non, son joli meublé ne risquait rien, il pouvait partir l’esprit tranquille. Mais avant cela, il lui restait encore cette fichue journée d’évaluation dont il se serait bien passé, mais c’était son boulot, ou plutôt son devoir, de noter les jeunes prétendants, une fois par an, lui qui avait reçu le premier prix il y avait déjà trente-trois ans de cela. Et par ailleurs, il était très bien payé pour cette tâche, deux mille euros la session, pardonnez du peu. Il enfila un costume léger car il devait partir dès la séance achevée, et il voulait être à l’aise pendant toute la durée du voyage. Il mit ses lunettes, prit sa sacoche sur la chaise de l’entrée et jeta un dernier coup d’œil autour de lui, la main sur la poignée de la porte. Annie avait-elle pensé à prendre ses nouvelles chaussures de sport ?

« … Attention ! Aujourd’hui, début des vacances oblige, les routes seront très encombrées sur l’ensemble du territoire. Les villes se vident… Les professionnels de l’hôtellerie et de la restauration attendent plusieurs millions de vacanciers avec impatience, mais aussi une certaine anxiété. Cette année, ce sont les hôtels de la côte sud-est qui ont fait le plein de réservations. Si vous n’êtes pas encore sur la route, n’oubliez pas votre maillot de bain et votre crème solaire. L’été promet d’être chaud… ».

Encore deux personnes et c’est à moi. Quelle chaleur ! Si seulement je pouvais enlever cette fichue cravate. Ou simplement la desserrer légèrement. Rosa y a été un peu fort avec le nœud. Vivement ce soir ! Allez ! Si tout va bien, dans quelques heures, je serai à Palma, sur la plage, à siroter quelques savoureux white russians, au bord de l’eau, avec le clapotis des vagues comme musique d’ambiance, et ma Rosa pour moi tout seul pour fêter dignement mon succès. Il me reste encore cette épreuve de musique, mais avec mon talent, je vais tous les épater. Avec un peu de chance, je pourrais même obtenir le premier prix. Ce vieux grincheux de Connell a toujours adoré mes partitions, ce serait le comble qu’il me descende aujourd’hui. En plus, il a l’air pressé d’en finir. Je suis sûr que sa femme l’attend dans la voiture, avec les valises et deux réservations pour l’un des meilleurs hôtels des îles anglo-normandes. A moins que ce crétin ne s’exile à l’étranger ? Certains disent qu’il possède un petit pied à terre du côté de la Suède, ou peut-être de la Finlande. Quoi qu’il en soit, dix minutes pour chaque étudiant, c’est vraiment peu. Mais cela me suffira largement pour leur en mettre plein la vue. Dire que ces types du jury sont payés une fortune pour mettre, comme l’indique le règlement de l’université, « leur talent à la disposition des [pauvres] étudiants » que nous sommes. Tu parles ! Ils font ça uniquement pour pouvoir offrir de belles vacances à leur bourgeoise, et pourquoi pas se payer une nouvelle bagnole ou un séjour à Brighton, histoire de claquer quelques milliers de dollars sur le tapis vert ou à la roulette. En ce qui me concerne, ils peuvent en faire ce qu’ils veulent de leur argent, du moment qu’ils me donnent ce putain de diplôme. « Vincent Balmont, l’Université d’Oxford vous remet très chaleureusement le brevet du cursus artis, pour récompenser vos trois œuvres, littéraire, picturale et musicale. Au nom de, etc., etc. ? ». Mes parents vont être super jaloux, eux qui n’ont jamais eu aucun talent artistique. Je vois d’ici la tronche de mon père, qui s’est tué au travail toute sa vie, et qui va voir son incapable de fils obtenir la récompense suprême, LE célèbre CA. Et oui, mon pauvre petit papa, encore quelques dizaines de minutes et ton crétin de fils – tu me l’as suffisamment répété – se verra décerner l’honneur suprême, et surtout le sésame pour une vie sans travail. Trois mille dollars par semaine, offerts par tes pauvres impôts et ceux des autres imbéciles de ton espèce, uniquement pour réaliser quelques toiles sans intérêt et promouvoir une œuvre (et quelle œuvre !) musicale aussi fade que la nourriture de ta pauvre femme, ma belle-mère, cette idiote qui se lève tous les jours, depuis dix ans, à cinq heures du mat’ pour aller trimer dans cet espèce de canard gouvernemental de seconde zone, pour écrire quelques articles dans cette feuille de chou pour amateurs de ragots et piliers de comptoir éméchés. Je vous emmerde tous. A moi la vie de farniente. Bon, encore un et c’est à moi.

« … La galerie Samuel Palmer expose vos œuvres picturales, vous les nouveaux diplômés du CA, dans un cadre professionnel et moderniste. En ce moment, pour toute inscription avant le 2 juillet, bénéficiez d’une réduction de vingt-cinq pour cent sur les frais d’inscription. La galerie Samuel Palmer, c’est vingt mille mètres carrés de salles d’exposition, une surveillance permanente et l’assurance de vendre vos œuvres dès la première année… ».

L’atmosphère était étouffante, presque suffocante. La chaleur irradiait les galeries environnantes et il fallait respirer avec précaution, tout en contrôlant le moindre geste. Ils étaient plusieurs à s’activer près de l’immense machine de cuivre et d’acier. Deux hommes introduisaient d’importantes quantités de papier, avant que celles-ci ne soient emportées par un ingénieux système rotatif dont la complexité émerveillait encore les techniciens les plus aguerris. Les longues feuilles cartonnées étaient ensuite avalées par l’énorme mécanique, dans une bouche de métal aux dents acérées comme des dizaines de lames brillantes, effrayantes. Le papier voyageait alors au milieu d’un dédale de ramifications, pour recevoir le sceau de l’imprimerie, grâce à un subtil agencement de lettres et de signes que les techniciens avaient encore huilés le matin même. En bout de chaîne, l’un des employés recueillait l’œuvre de la machinerie, comme une offrande offerte par le Dieu du métal, pour remercier ses fidèles. Tous s’approchèrent du fruit de leur travail, magnifique aboutissement de la collaboration charnelle entre l’homme et la machine, pour contrôler la qualité de l’objet. Le papier était encore chaud de son périple dans le ventre de la bête, et les mains tremblotantes osaient à peine effleurer l’imprimé. Ils avaient là, sous leurs yeux, le résultat d’un travail éprouvant, harassant, qui leur avait permis de s’offrir ce qu’on leur avait toujours refusé. Le travail avait scellé leur union, et c’était ce nouvel avenir qu’ils avaient choisi d’inaugurer.

Image : des travailleurs s’activent autour d’une forge géante, la sueur coule sur leur visage (son : des bruits insupportables de métal), il fait sombre et toute notion temporelle a disparu. Flash. Un boulanger, la main brûlée par son fourneau, hurle désespérément. Flash. Des ouvriers goudronnent une route, le soleil chauffe leurs épaules. Flash. Un professeur se débat au milieu d’une cacophonie d’élèves survoltés et irrespectueux (son : cris et hurlements hystériques). Flash. Un sapeur-pompier est pris en chasse et frappé à mort par des jeunes dans une ruelle. Flash. Une infirmière arpente les couloirs d’un hôpital, appelle un médecin, personne ne lui répond. Un homme agonise sur son lit, sa femme crie. Fin.

Image : une salle de musée, des œuvres recouvrent les murs. Un homme apparaît, la quarantaine rassurante : vous voulez échapper à cet enfer quotidien. Refusez le travail. Grâce à WinArt, obtenez l’assurance d’une bonne formation pour obtenir le CA. Le travail n’est pas fait pour vous. Vous méritez une vie calme et artistique. Vingt mille dollars et le CA est dans votre poche ! Pour souscrire, demandez notre brochure au… ».

« Monsieur Kramer ? »

L’homme qui se trouvait en face de moi semblait tout droit sorti d’un mauvais feuilleton policier. Entre trente-cinq et cinquante ans, le front luisant d’une sueur crasseuse, les tempes grisonnantes et la calvitie naissante. Sa vareuse était d’un autre temps et plusieurs taches (de la graisse ? du sang ?) auréolaient les manches, ici et là. Il avait le teint gris, une barbe vieille d’une semaine et ses yeux étaient injectés de sang, comme si l’homme n’avait pas dormi depuis plusieurs jours. L’haleine qu’il dégageait, mélange de tabac froid et d’alcool puant, ne fit que confirmer cette impression. Pas de doute là-dessus, ce type avait la gueule du pauvre flic local, perdu entre deux cures de désintoxication et son deuxième (troisième ??) divorce. Je détestais ces mecs qui travaillaient dans cette administration sclérosée, dégénérée et corrompue jusqu’à l’os. J’étais bien content d’échapper à ce truc, comment appelait-on déjà cela ? La carrière ! J’avais mon CA en poche et je pouvais envoyer balader ce genre de gonze, désormais.

« Lui-même. En quoi puis-je vous aider ?
- Vous avez obtenu, hier matin, le certificat de, hum, laissez-moi vérifier. Le certificat d’aptitude et de compétence en expression artistique. Est-ce bien cela ?
- On l’appelle CA dans notre jargon. Cursus artis. Mais je suis sûr que vous savez ce dont il s’agit. »

L’homme gris ne releva pas mon ironie. Je commençai à prendre ce type au sérieux.

« Nous avons reçu une plainte vous concernant, ce matin. Le Doyen a été prévenu et a souhaité rester en dehors de cette affaire. Vous êtes accusé d’avoir joué, hier, lors de l’examen, une partition dont vous ne seriez pas l’auteur. Par conséquent, vous êtes en état d’arrestation. »

J’étais pétrifié. Mon stratagème avait mis moins de vingt-quatre heures avant d’être démasqué. Moi qui pensais avoir plagié une œuvre inconnue de tous. Je connaissais la peine qui m’attendait. La falsification d’une œuvre était passible de dix ans de travail, dans une menuiserie, une forge ou encore sur un chalutier norvégien. Je ne pourrai jamais supporter cela. L’homme lut l’effroi dans mon regard, ce qui m’offrit un léger avantage, l’espace de quelques minuscules secondes. C’était plus qu’il ne m’en fallait. Je lui décrochai un violent coup de pied dans le tibia gauche, l’homme s’écroula sur le sol graisseux du couloir de l’immeuble, je l’enjambai et pris mes jambes à mon cou. J’entendis quelques gémissements et insultes étouffés, avant de dévaler l’escalier et de m’enfuir le plus vite possible, le plus loin possible. En quelques minutes, irréversiblement, j’étais passé du statut d’artiste nouvellement diplômé à celui de tricheur et d’escroc, une fripouille qui finirait sa vie les mains calleuses, le dos voûté et les yeux brûlés par le labeur. Je refusais cela. J’étais un artiste et je finirais bien par le prouver.

Décor : le parvis de l’Université. Des dizaines de micros jaillissent sous le nez du Doyen, qui descend quatre à quatre les marches du bâtiment.

Son : un journaliste interroge : « Monsieur le doyen, comment se fait-il que Camille Parker ait réussi à obtenir son CA en jouant une partition écrite il y a quelque deux cent cinquante années, sans qu’aucun des dix membres du jury ne s’en rende compte ? Comptez-vous démissionner ? Avez-vous une déclaration à faire ? »

Images furtives du doyen qui s’engouffre dans un véhicule et s’enfuit loin de toute cette agitation médiatique.

Comme chaque soir, Warrel avait vérifié tous les mécanismes, huilé les rouages de la machine. Il avait éteint les lumières de la salle d’imprimerie, avant de fermer la porte à double tour. Comme chaque soir, Warrel était épuisé, mais sa fatigue était la conséquence d’un combat qu’il menait tous les jours, ici, avec ses amis, au fond de ce trou, loin de la lumière, du calme, coupé du reste du monde. Sa liberté à lui était ici, à côté de cet énorme typographe, et prenait la forme, tous les jours, d’une feuille de quelques pages, sur laquelle était imprimé leur message à tous. Warrel s’approcha de la télévision, dans la pièce qui faisait office de foyer pour les techniciens, afin qu’ils puissent garder un semblant de contact avec le monde d’en haut. Warrel jeta un œil aux images qui le dégoûtaient toujours autant, et dont il préférait, la plupart du temps, se passer, au risque de se couper des réminiscences d’une société à laquelle il n’appartenait plus. On parlait aujourd’hui d’un jeune étudiant qui avait échappé à son arrestation, après avoir été accusé de tricherie à l’examen du CA. Warrel ne put s’empêcher de penser au triste sort qui attendait ce garçon. Cela lui donnait une raison supplémentaire - mais en avait-il vraiment besoin ? - de poursuivre les objectifs qu’il s’était fixé. Il se prépara un café, salua ses camarades et partit dans sa chambre. Il était fatigué et demain, une autre journée difficile l’attendait.

« Au Proche-Orient, nouvelle incartade de l’armée A à l’intérieur de B. Plusieurs roquettes ont été tirées et on dénombre une cinquantaine de victimes.

Virgule.

Le ministère de l’intelligence et des compétences artistisques vient de décider l’octroi d’une indemnité supplémentaire pour les CA de niveau 3. Dix mille dollars supplémentaires seront ainsi versés, au début du mois de septembre, aux dix meilleurs diplômés de ces cinq dernières années. Une aubaine pour ces cinquante artistes.

Virgule.

Le douzième musée d’expression littéraire vient d’ouvrir ses portes à Leeds, pour accueillir les œuvres de… »

Le Premier ministre était furieux.

Il se leva de son bureau, attrapa la chose que ses conseillers venaient de déposer sur son bureau, et la tendit sous le nez de son secrétaire particulier. Celui-ci détourna son visage, comme si l’objet dégageait une odeur aussi nauséabonde qu’un cadavre en putréfaction. Le président était exaspéré par tant d’impudence. Depuis le début de son mandat, dix-huit ans auparavant, il avait élaboré, progressivement et consciencieusement, un système d’interdiction de l’information, en dehors évidemment du cadre légal dont il assumait lui-même la responsabilité, de peur d’être trahi par son entourage, même ses conseilleurs les plus proches. Aujourd’hui, ceux-ci lui présentaient cette feuille de chou, pamphlet éhonté, certainement réalisé par quelques artistes manqués, osant dénoncer SON système de développement artistique. Ces plumitifs effrontés décrivaient SON idéologie comme lénifiante, reposant sur « le socle de l’improductivité et le règne de l’abstraction ? ». L’abstraction ! Quelle infâmie ! Grâce à lui, les meilleurs ne passaient plus leur existence à se fatiguer dans un labeur insignifiant, ils jouissaient d’une bienveillance pérenne, célébration nationale de leur talent providentiel. Il avait bâti cette société sur des fondations nouvelles, et rien ne devait remettre cette réalité en question. Il fallait éteindre le foyer avant que d’autres conspirations ne sourdrent.

Journal de l’Art et de l’Intelligence (Bureau d’Information du Gouvernement) : « A la fin du premier trimestre 2025, le taux de diplômés de CA devrait avoisiner les quarante et un pour cent, grâce à une politique courageuse et ambitieuse d’encouragement à la pratique de l’expression artistique. De nombreux efforts ont été réalisés dans le domaine de la sculpture, dont les crédits pour l’aide à la formation ont été multipliés par deux en dix-huit mois. Par ailleurs, le temps de travail (à rémunération équivalente) a augmenté de vingt pour cent, passant de quarante-quatre à cinquante-cinq heures hebdomadaires depuis le début de l’année dernière. Aucun mouvement de revendication n’a été déploré, preuve que la politique gouvernementale est acceptée par la majeure partie de nos concitoyens ».

L’homme avançait sous la pluie, fébrilement, le col de son pardessus remonté jusqu’aux oreilles. Il jetait fréquemment de brefs coups d’œil par-dessus son épaule. Mais il n’y avait rien ni personne dans cette ruelle qu’éclairait seule une lumière blafarde qui filtrait péniblement de l’éclairage environnant. Il arriva finalement devant un grillage qui semblait lui couper tout accès. L’homme l’examina brièvement puis, dans un geste d’impatience, asséna un puissant coup de pied dans une petite brèche, en bas, sur sa droite. Sans réfléchir, il éventra le reste de la clôture et se faufila prestement, comme si des bêtes enragées étaient à ses trousses. Il se dirigea alors droit vers le bâtiment qui se trouvait devant lui, à quelques dizaines de mètres. L’intrus supposa qu’il s’agissait d’une usine désaffectée, comme le pays en comptait plusieurs milliers. Il vit l’entrée du bâtiment et courut vivement vers elle, espérant pouvoir enfin se mettre à l’abri de cette averse qui lui glaçait l’échine. Par chance, la porte était ouverte. Lorsqu’il franchit le seuil de l’entrée, il ne vit pas l’ombre cachée sur sa gauche, ni le pistolet qu’elle tenait à la main.

« Nous ne pouvons pas garder cet homme avec nous. Il est en fuite, certes pourchassé par nos ennemis, mais ce n’est pas notre problème. Si la police l’a suivi jusqu’ici, c’en est fini de nous ».

Wilhem n’avait pas vraiment tort. Même si le prisonnier était persuadé d’avoir échappé à la police, il pouvait s’avérer dangereux de protéger un individu recherché par une bonne partie des forces de l’ordre de la ville. Néanmoins, son histoire l’avait ému. Camille Parker s’était lui aussi, à sa manière, révolté contre les autorités. Même si tous ses camarades avaient trouvé son attitude lâche, Warrel ne pouvait s’empêcher d’y voir une forme de courage. En atendant de prendre une décision, il proposa de repousser la décision à plus tard, le temps d’examiner la situation.

Le technicien abandonna ses camarades et se dirigea vers le dortoir. L’homme qu’il avait capturé l’attendait nerveusement, assis sur l’un des lits vacants dont les rebelles disposaient depuis que certains d’entre eux avaient été arrêtés.

« J’imagine que vous allez me livrer aux autorités ? ».

Le prisonnier était amer, mais il ne semblait pas avoir peur.

« Nous n’avons pas encore décidé. Certains préfèreraient vous renvoyer chez vous, mais tous ne partagent pas cette opinion. Pourquoi avez-vous copié cette œuvre musicale, au lieu de présenter votre propre composition ? Vous avez brillament réussi dans les autres disciplines. J’avoue avoir du mal à comprendre pourquoi vous avez pris un aussi gros risque.
- John Connell, Doyen de l’Université et président du jury, est un vieil abruti, et j’étais certain qu’il refuserait ma partition. Il m’avait prévenu toute l’année que je devais me conformer aux exigences du Directoire de l’Université. Celles-ci interdisent l’utilisation d’instruments de type 3.
- Les instruments électriques ?
- Je vois que vous connaissez le règlement. Effectivement, les techniques de composition de type 3 sont considérées comme archaïques, et aucun étudiant n’a jamais obtenu le CA après avoir travaillé avec ce type d’instruments. J’ai bataillé toute l’année, mais j’ai refusé de renoncer à mon travail.
- Vous avez donc préféré tricher. C’est assez courageux de votre part, même si votre supercherie aurait, un jour ou l’autre, fini par être découverte. Je vous conseille de rester ici et de ne pas tenter de vous échapper. D’ailleurs, vous êtes en sécurité ici. En attendant que nous prenions une décision, vous êtes notre invité » .

Warrel prit congé de Camille Parker. L’homme l’intriguait toujours autant même s’il ne savait pas vraiment s’il pouvait lui faire confiance. Il pourrait toujours les aider dans leur travail. En attendant d’y voir un peu plus clair.

Installée derrière son comptoir, la caissière du supermarché réfléchissait. Le visage de l’homme qui venait d’entrer lui rappelait quelque chose. Mais elle avait beau chercher dans les tréfonds de sa mémoire, elle n’arrivait pas à mettre un nom sur ce visage. Le type était entré dans la boutique et lui avait demandé si le magasin disposait d’une ligne téléphonique. Il était très beau, les yeux d’un noir profond, le visage fin, mais une certaine anxiété se lisait sur ses traits. Peut-être était-il poursuivi ? Elle lui avait indiqué une cabine téléphonique, derrière le bâtiment, là où les camions venaient livrer les marchandises, puis l’étranger s’était éclipsé après l’avoir remerciée du bout des lèvres. Tout en cherchant dans ses souvenirs, la vendeuse se rongeait nerveusement les ongles. Elle était maintenant sûre d’avoir vu ce type quelque part. Peut-être avait-il participé à l’une des dernières émissions de téléréalité qu’elle regardait régulièrement ? Elle fut tirée de sa rêverie par un client qui se présenta à la caisse et oublia rapidement l’incident.

« Etes-vous sûr de pouvoir lui faire confiance ? ».

Assis derrière son bureau, le Premier ministre trouvait l’idée de son conseiller personnel séduisante. Excitante même. Il pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups. Circonscrire l’un des réseaux subversifs parmi les plus virulents tout en renforçant son pouvoir, par une savante propagande que son appareil de communication personnel ne manquerait pas de déployer dans tout le pays, après une telle victoire sur l’ennemi. De son côté, sans doute l’université hésiterait-elle à réhabiliter ce garçon, après un tel scandale d’ampleur nationale. Toutes les chaînes de télévision avaient en effet diffusé la photo de celui qu’on appelait désormais « le tricheur ». Mais ce Parker l’intéressait autant qu’une fiente d’oiseau. Après tout, c’était à Connell de régler ce problème de CA, et le vieil universitaire s’était sorti, par le passé, de situations bien plus embarrassantes. Si le Doyen se montrait un trop réticent, quelques subventions supplémentaires devraient achever de le convaincre.

« Lorsque Parker reprendra contact avec nous, acceptez ses conditions. Jim, appelez le Doyen et passez-moi la communication dans mon bureau ».

Le conseiller quitta le bureau. Le Premier ministre était en train de se servir un verre de Rhum Zacapa Centenario, un breuvage guatémaltèque de vingt-trois ans d’âge qu’il réservait pour les grandes occasions, lorsque sa ligne interne signala un appel.

Images : une voiture calcinée, au fond d’un ravin, filmée par un hélicoptère de la télévision nationale.

Zoom. Plusieurs techniciens et membres des forces de l’ordre s’activent autour de la carcasse de la Peugeot 313.

Voix off : « Thomas Cherton, l’un des diplômés du CA de la session de juillet, a péri cette nuit dans un accident de la route. D’après la police, sa voiture aurait basculé dans le ravin sans que son conducteur n’arrive à redresser sa course. Thomas Cherton était âgé de vingt-six ans et père d’une petite fille… »

Douglas était déçu. Terriblement déçu.

Lorsque le capitaine eut fini d’énoncer la liste des treize hommes qui allaient l’accompagner pour cette mission, il crut avoir mal entendu. Son nom ne figurait pas sur la liste. Il resta un long moment, seul, dans la salle de réunion du commissariat. Ses camarades étaient déjà tous sortis, pressés de vérifier leur équipement et de peaufiner les derniers préparatifs de la mission.

Agé de seulement vingt-deux ans, Douglas avait fini major de sa promotion de l’école de sous-officier de police, en janvier dernier. C’était un jeune homme intelligent, mais il n’avait jamais, malheureusement pour lui, eut une quelconque fibre artistique. Ses parents, deux peintres éminents qui travaillaient pour le ministère de la Connaissance et de l’Expression artistique, avaient pourtant tout essayé pour stimuler des aptitudes qui ne paraissaient pas être naturelles chez leur progéniture. Ils l’avaient même inscrit dans les meilleures écoles de formation, dès son plus jeune âge. Mais rien à faire, leur fils n’avait aucun talent créatif et il avait bien fallu qu’ils se fassent à cette idée. Par chance, Douglas possédait une intelligence hors du commun et il comprit très tôt qu’il n’aurait pas beaucoup de possibilités d’échapper à une vie de travail coercitive. Par conséquent, il s’orienta rapidement vers l’école de police au sein de laquelle il passa les trois dernières années de sa vie. Le diplôme en poche, il était assuré d’avoir une vie professionnelle bien remplie, au service de son pays, tout en jouissant de privilèges presque aussi nombreux que ceux des CA. Le gouvernement assurait en effet à ses officiers et à ses sous-officiers une rémunération généreuse, un parc immobilier aux tarifs avantageux ainsi que l’accès aux casinos de la côte sud, toutes sortes de privilèges dont seuls certains pontes de l’université pouvaient bénéficier.

Douglas ne comprenait pas pourquoi son chef l’avait exclu de cette mission. Il estimait être aussi capable, si ce n’est plus, que la plupart de ses camarades qui avaient été sélectionnés, pour prendre part à l’interpellation de ce groupuscule subversif. C’était une mission importante, puisqu’elle avait été commanditée par le Premier ministre en personne. Y participer donnerait une impulsion décisive à sa toute jeune carrière.

Alors, sans vraiment réfléchir, il frappa à la porte du capitaine pour demander des explications.

Image : un présentateur de télévision, assis face à la caméra, de grosses lunettes d’écaille sur le nez, le regard détaché : « Impressionnant coup de filet aujourd’hui dans le milieu du journalisme sousterrain. Plusieurs dizaines d’individus ont été arrêtés par les forces de police, dans une usine désaffectée de l’ouest de la ville. Le groupuscule y pratiquait, depuis plusieurs mois, des activités subversives de journalisme, imprimant eux-mêmes les milliers d’exemplaires de revues séditieuses qu’ils distribuaient ensuite, illégalement et en toute impunité. Selon toute vraisemblance, le juge devrait être d’une extrême sévérité, pour montrer l’exemple et… ».

L’homme avait emménagé le week-end précédent.

L’appartement, qu’il avait acheté deux semaines plus tôt, venait de subir un sérieux lifting, et l’odeur de la peinture planait encore dans les sept pièces qui composaient son nouveau logement. Celui-ci offrait par ailleurs un panorama intéressant sur le fleuve sans vis-à-vis, et surtout sans aucun voisinnage immédiat. Le nouvel occupant aurait préféré une chambre supplémentaire, mais il saurait se satisfaire, pour le moment, de ces quelque cent vingt-cinq mètres carrés.

Il s’approcha de la fenêtre donnant sur la terrasse puis l’ouvrit pour humer un peu d’air frais matinal. Une légère brume commençait à se dissiper et la journée s’annonçait chaude et ensoleillée. La Tamise s’écoulait calmement, et pas un seul bateau ne vint troubler le sommeil de la rivière, alors que la plupart des Londoniens étaient encore soit dans leur lit, soit en train de prendre leur douche.

Le nouvel arrivant n’avait évidemment pas encore eu le temps d’acheter tous ses meubles et de parfaire la décoration de l’endroit. Pourtant, dans le salon, au dessus du canapé en cuir rouge qui lui avait été livré la veille, un joli cadre en pin verni venait juste d’être accroché. De loin, il était difficile de déchiffrer ce qu’il était écrit sur le document qu’il sertissait. Mais tout le monde pouvait reconnaître le célèbre sceau de l’université, un livre posé sur une colonne de pierre, surmonté d’un luth, le tout enchâssé à l’intérieur d’un soleil rouge vif.

Camille Parker regarda son diplôme et sourit.

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